Homo Confort : le confort en guise de progrès

“La commodité est la force la plus puissante qui façonne nos vies et nos économies”, disait il y a quelques années Tim Wu dans une tribune pour le New York Times (dont je vous avais parlé sur InternetActu.net). C’est un peu le propos de l’anthropologue Stefano Boni dans Homo Confort qui décrit en profondeur ce que le confort de notre monde hypertechnologique produit, et surtout ce qu’il détruit. Dans cet essai plombant, Boni oppose notre monde hypertechnologique d’aujourd’hui, à un idéal hypotechnologique, c’est-à-dire un monde où la technologie ne coupe pas l’homme de son environnement, de l’effort qu’il doit produire pour y accéder. 

Couverture du livre Homo Confort.

Le confort nous assujettit de notre plein gré. C’est par la dimension expérientielle de notre bien être que le capitalisme et la technologie se diffusent, soutient très pertinemment Stefano Boni. La démocratisation du bien-être nous a protégé de la nature tout en nous permettant de profondément la remodeler. Le confort industrialisé s’est répandu partout. La commodité a été avant tout un succès politique. “Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”. Il est la clé pour comprendre notre adhésion massive au techno-productivisme. Il est la clé pour comprendre finalement combien la critique technologique est restée marginale : personne ne souhaite être libéré du confort que la technologie a produit. 

“Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”

Boni livre plusieurs chapitres sur les effets du confort sur nous et sur la société, sur la façon dont nous sommes coupés de nos milieux, dont nos sens se réduisent à force d’être libérés de l’effort. Le confort nous conduit à réduire notre participation au monde, explique-t-il. Ce catalogue, assez sombre, qui peut paraître parfois réactionnaire, déstabilise pourtant parce que souvent, il touche juste, soulignant combien en l’absence de notre implication corporelle, nous perdons une connaissance du monde. Nous privilégions partout une connaissance abstraite sur les interactions sensorielles directes. Nous vivons dans des mondes isolés et aseptisés, coupés de leurs environnements. Nous adaptons le monde aux processus industriels et technologiques qui sont les nôtres. Et nous nous y adoptons en retour, comme si rien n’était plus précieux que de nous glisser dans nos techno-cocons, dans nos capsules de survie qui détruisent le monde plus qu’elles nous en protègent. “La sauvegarde de notre mode de vie empêche tout renoncement à la technologie”. Nos savoir-faire artisanaux ont été perdus, muséifiés. “Le confort moderne s’est affirmé sans laisser de place à aucune hybridation et sans faire aucun compromis”

Il développe d’ailleurs une réflexion plutôt intéressante sur notre rapport au bien être (très lié au “bien avoir”), cette discipline de soi qui s’impose socialement pour compenser notre inconfort perdu, à l’image du sport, où l’activité physique est réduite à sa part récréative, thérapeutique, hygiéniste… comme un soin palliatif de notre humanité perdue. Une forme de “biomoralité” s’impose à tous : un impératif moral à l’autodiscipline pour compenser notre manque d’effort que le confort produit. “Tant que l’on appréhendera le bien-être comme le résultat d’un effort individuel pour s’approcher d’un idéal de perfection défini par la société, et non comme le fruit d’un effort collectif pour concevoir une société qui favorise l’épanouissement des qualités de chacun, celui-ci sera immanquablement distribué de façon inégalitaire et restera inaccessible à bon nombre d’entre nous. Un tel souci de soi occulte les causes structurelles du mal-être et empêche d’identifier les enjeux qui participent d’un projet de changement commun. L’attention de chacun se concentre sur des choix existentiels, plutôt que sur les pouvoirs qui façonnent le monde. Plus on néglige l’analyse des maux de la société, plus on inhibe toute velléité de transformation politique en la remplaçant par des préoccupations morales et esthétisantes subjectives”. Plus la machine est LE programme et moins nous sommes capables de nous défaire de son subjuguant pouvoir. A mesure que le confort croît, nous nous éloignons et nous répugnons à ce qui n’en relève pas. Nous avons perdu les callosités qui permettaient de nous confronter à l’inconfort. “Le confort nous fait perdre de multiples compétences et savoirs incarnés, tout en produisant des corps inaptes à manipuler des matériaux dans leur état naturel”. Cette rupture entre Homo confort et le monde organique altère des processus cognitifs fondamentaux et explique notre perte de savoirs-faires. Nous perdons pied avec les savoirs incarnés au profit d’un monde de connaissances abstraites. “L’hypertechnologie est le résultat d’un processus continuel de destruction de l’hypotechnologie”, explique-t-il, en employant même le terme “technocide”, pour évoquer la mise à mort de nos outils et savoir-faire. La technologie détruit la technique. Les hommes ont été séparés de leurs outils. Pour Boni, cela nous conduit à une fragilité extrême, où les habiletés deviennent le savoir-faire de rares experts, parfois si outillés qu’ils ne savent plus faire sans leurs outillages hypertechnologiques. Pour Boni, le problème c’est que cette coupure au monde est en train de le détruire. Et que face au risque de sa destruction, nous serons plus désarmés que jamais, puisqu’incapables de réactiver nos savoirs perdus et incapables de reprendre du pouvoir avec des outils hypertechnologiques qui n’ont cessé de nous reléguer. Pour Boni, nous ne changerons pas la structure de la société sans démanteler son ossature technologique. Boni prône une réappropriation du pouvoir technique par la société, mais cette solution ne promet ni confort, ni une société conviviale que les gens n’imaginent plus tant nous nous en sommes éloignés. 

Lire Boni est assez éprouvant et déprimant. Du haut d’un travail théorique plutôt sérieux, Boni donne corps à la vieille opposition entre technique et technologie, entre artisanat et industrie. Pourtant, je ne suis pas sûr que ce discours puisse porter, pas plus qu’il n’a porté hier, autre que marginalement. La promesse du confort, qui semble ce qui reste du vieux rêve du progrès, ne semble pouvoir être défaite que par l’effondrement qui s’annonce. L’hypotechnologie demeure une promesse d’un retour à la bougie. C’est peut-être ce à quoi nous serons contraints, mais l’aporie du confort nous montre qu’il n’est pas un horizon qu’on peut éloigner de nous si facilement. Certainement parce que l’individualisme de nos sociétés contemporaines rend l’inconfort encore moins désirable qu’il n’a été dans les sociétés familiales d’antan. Le confort n’est pas un horizon. L’inconfort non plus.  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Stefano Boni, Homo Confort : le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, L’échappée, 2022, 256 p. 19 euros.

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