Hyperthélie

Précis, scrupuleux, Patrick Tort, éminent spécialiste de Darwin, explore dans ce livre le concept d’hypertélie qui désigne le développement d’une partie anatomique au-delà de son niveau optimal d’utilité. Un excès lié à un changement de fonction qui devient inadapté lorsque le milieu, l’environnement, se modifie.

Après avoir patiemment et précautionneusement extrait ce concept du monde de l’évolution, Tort l’applique à la civilisation, à la manière dont nous avons démultiplié le symbolique, en nous affranchissant du mécanisme central de la nature, la sélection et la compétition interspécifique. L’hyperthélie devient un dépassement du but, un excès de signes de puissance qui dissimule “l’affaiblissement réel de la qualité même qu’il exhibe”. C’est la caractéristique même du capitalisme… qui produit un déséquilibre mortel, une surabondance d’innovations inutiles pour dissimuler ce que la science écologique révèle. Nous avons modifié notre milieu jusqu’à l’irréparable… Nous allons mourir d’une économie hypertélique, une situation de défaillance par excès.

Un livre assez plombant, mais que l’intelligence rend souvent truculent, à la fois par sa précision scientifique (sur Darwin) et à la fois par de fulgurantes micro-analyses (sur l’innovation, sur la téléréalité, le management, l’éthique…).

Hubert Guillaud

A propos du livre de Patrick Tort, L’intelligence des limites : essai sur le concept d’hypertélie, Gruppen, mai 2019, 220 pages.

Habiter le monde, c’est l’inventer

Il m’a bien fallu passer 250 pages pour entrer vraiment dans le dernier livre de Damasio… C’est alors seulement qu’une incroyable fête s’en libére, c’est petit à petit qu’on entre en symbiose, qu’on se métamorphe en retour !

Damasio introduit peu à peu “de la vie dans la pensée”. Il déploie un incroyable imaginaire politique, philosophique et poétique pour créer une mythologie seule capable de répondre à celle de nos sociétés de surveillance. Il cristallise le monde d’aujourd’hui, pour en faire un livre incroyablement humain, “hypervivant”… Progressivement son slam se déploie, ce flow d’obfuscation de la langue elle-même, transforme le lecteur… La poésie, sous ses glyphes de plus en plus étranges, nous bouscule, jusqu’à nous rendre capable de les lire et de nous en amuser ! Nous mangeons à notre tour du son et des signes, nous furtivant nous-mêmes ! Happés par une inventivité du langage qui transmute le livre lui-même…

Les Furtifs est un livre impressionnant ! Généreux, foisonnant, qui prend de l’ampleur à mesure qu’il se déploie. Une incroyable réflexion sur le son, sur la langue, sur le sens même de la vie. Un livre monde, un livre d’aujourd’hui. Qui nous rappelle qu’habiter le monde c’est l’inventer !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Alain Damasio, Les furtifs, La volte, avril 2019, 704 pages.

La mobilité des uns, l’immobilité des autres

Dans Mobilité, la fin du rêve ?, le sociologue Éric Le Breton dresse une courte typologie des formes de mobilité. Il rappelle combien les inégalités de mobilité sont excluantes (“la mobilité est un droit qui permet l’exercice des autres droits”) et combien la redistribution dans ce domaine est inégalitaire, tout le monde n’ayant pas un accès égal aux mêmes modalités de transport, notamment collectifs. Il distingue ainsi les métropolitains pour qui la mobilité est facile, fréquente, rapide, diverse et très accessible… Des navetteurs, structurés par des déplacements pendulaires, contraints, peu diversifiés… Des insulaires, reclus, enclavés, lents, qui vivent une mobilité très restreinte et très contraignante (2 Français sur 3), et restent en marge des dispositifs de redistribution de la mobilité comme des offres servicielles permises par un numérique dont ils sont aussi exclus.

Pour Le Breton, la mobilité n’est finalement pas qu’une question de transport, mais une question politique qui devient d’autant plus vive qu’elle est de plus en plus discriminante et fait voler en éclats la cohésion sociale. Face à ce constat court et stimulant, les pistes conclusives restent un peu faibles (reconnaître les droits des passants qui favorisent les métropolitains déjà bien servis, ou avoir des députés à la SNCF pour améliorer la prise en compte de la population…), oubliant peut-être un peu vite les droits de ceux qui ne circulent pas, alors qu’il pointait très bien leur relégation.

Alors qu’il souligne que l’innovation est toute entière consacrée aux mieux pourvus, et que c’est peut-être cela qu’il faudrait changer !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Eric le Breton, Mobilité, la fin du rêve, éditions Apogée, collection “Panseurs sociaux”, mars 2019, 96 pages.

Comprendre (et subvertir) le néolibéralisme

La société ingouvernable du philosophe Grégoire Chamayou est un livre important. Ce n’est pas seulement un livre de gauche qui analyse une politique de droite, ses errements, ses succès, ses tactiques, sa construction… C’est aussi un livre de philosophie politique qui produit un discours critique de l’entreprise dans un monde qui en produit si peu – il y a beaucoup de critique sur l’hypercapitalisme et la mondialisation, bien moins sur l’idéologie même de l’entreprise, de sa structure juridique et son évolution. Un livre qui dissèque les origines théoriques et la construction des procédés pratiques du pouvoir néolibéral que nous subissons chaque jour. Un livre qui éclaire les théories de la souveraineté politique du XXe siècle incarnées pour l’essentiel par les défenseurs de la libre entreprise, en questionnant la nature de cette liberté et en montrant comment elle s’est imposée au détriment de toutes les autres…

La société ingouvernable analyse la fabrique du soubassement théorique du discours managériale. Cet anti-manuel d’économie détricote la doxa économique que les élèves de MBA, d’écoles de commerce et de sciences politiques ânonnent avant de la mettre en oeuvre, certains de défendre une forme indépassable de neutralité. Pourtant, derrière la construction d’une forme d’objectivité des outils économiques, derrière l’ode à la liberté individuelle et les discours de l’accomplissement de soi promus par  l’entrepreneuriat, ce livre montre combien cette affirmation de la liberté est politique et combien, en voulant se circonscrire à l’économie, elle impose ses métriques et ses finalités au détriment mêmes de toutes les libertés publiques.

Grégoire Chamayou nous explique comment la libre entreprise a pris corps en politique, d’une béance idéologique l’autre, en produisant des techniques d’une terrible efficacité, tant et si bien qu’elles ont réduit à néant “toute alternative”. Il rappelle comment la contestation ouvrière n’a cessée d’être matée par l’intensification du régime disciplinaire, qui n’a cessée de se développer et de s’étendre. Avec le retour de la crise et l’apparition du chômage, l’entreprise n’a cessé d’étendre son emprise, prolongeant toujours plus la privation de droits économiques et donc politiques.

“Le capitalisme, résume l’économiste autogestionnaire Jaroslav Vanek, est fondé sur les droits de propriété, tandis que la démocratie l’est sur les droits personnels. (…) Si le monde occidental est à ce point schizophrène, c’est que nous avons simultanément, une démocratie politique et une autocratie économique.”

Pourtant, dans les années 60 et 70, des économistes critiques ont élaboré des théories de la démocratie économique : une contestation qui ne durera pas longtemps. Les désirs de managérialisme éthique vont trop à l’encontre de l’institution de la “liberté” d’entreprendre – une liberté qui s’impose au détriment de celle de ceux qui doivent se soumettre à cette liberté. La fièvre spéculative des années 80 (ses OPA hostiles notamment) et sa violence sociale combinée à la récession et à la concurrence internationale ramènera la discipline économique via les marchés boursiers. En inféodant la gestion des entreprises aux marchés financiers, les théoriciens pragmatiques de la libre entreprise vont à la fois discipliner les consommateurs, les employés, tout comme les managers, aux intérêts des actionnaires.

Le néolibéralisme est une ingénierie politique qui construit et reconstruit en permanence des architectures et des stratégies, explique le philosophe qui se fait le patient rétro-ingénieur de ces politiques. Chamayou pointe très bien par exemple l’attaque que subit la subversion universitaire face aux constructions théoriques et économiques fragiles des économistes : les financements vers l’enseignement seront alors détournés vers les thinks tanks et les écoles de commerces afin de former une contre-intelligentsia et créer des théories de la firme et du management en renouvellement permanent, cherchant toujours à absorber et retourner les formes de contestations. “Les économistes sont aujourd’hui familiers de ces nouvelles théories de la firme. Cours et manuels les exposent aux étudiants avec leur infini cortège d’arguties scolastiques – mais en omettant le plus souvent de restituer le contexte historique et politique qui a présidé à leur élaboration. On présente ainsi comme des doctrines neutres ce que leurs auteurs ont pourtant eux-mêmes explicitement conçu comme des armes intellectuelles pour la défense d’un capitalisme contesté.”

Pourtant, contrairement à ce qu’avancent les tenants de la liberté d’entreprendre, “l’entreprise ne fonctionne pas en interne au mécanisme des prix, mais au commandement : ce n’est pas de l’échange, mais de la hiérarchie, pas de l’automatisme, mais de l’autorité, pas du marché, mais du plan”. Définitivement schizophrène, les tenants du libre marché, seul mode de coordination qui serait efficient, ne s’appliquent pas à eux-mêmes leurs principes. La théorie de la firme, invente la fiction juridique de l’entreprise qui organise les échanges en les dépolitisants. Elle développe ainsi la société par action qui permet d’imposer la responsabilité limitée en créant une asymétrie du risque : “on peut empocher sans limite sans jamais perdre que sa mise”. Ce réagencement très inventif des droits de propriété, va largement expliquer l’extraordinaire développement de la société par action, la naissance de sociétés géantes, concentrant des capitaux à une échelle inconnue et impossibles avec les formes de propriété précédentes. S’impose aussi une théorie policière de la firme, avec son PDG tout puissant, garde-chiourme, récompensé d’une partie des bénéfices. Le contrôle ne dérive plus du droit de propriété, mais de la captation des profits qui garantie le zèle du manageur par un mécanisme d’intéressement. Au nom de l’efficience économique s’impose la surveillance hiérarchique. L’entreprise s’impose à sa propre  efficience : faire des profits les plus importants au plus court terme possible.

Cette reprise en main de l’entreprise ne s’exerce pas seulement sur les employés. Elle va également intensifier son contrôle sur les managers et les actionnaires. Le livre nous explique comment les employés ont été dressés, comment le citoyen a été transformé en consommateur et comment la politique a été domptée pour se conformer au dogme du libre marché.

Alors que le livre met à jour la fabrique de cette pensée des années 30 aux années 70, avant qu’elle ne se mette vraiment à l’oeuvre, chaque page pourtant, nous ramène au discours et aux politiques d’aujourd’hui. En écoutant la construction d’arguments qui ont presque 100 ans, on a surtout l’impression d’entendre les mêmes arguments que ceux dans lesquels nous baignons encore aujourd’hui. Comme si le discours libéral s’était finalement figé dans la stratégie qu’il a préparé, comme s’il devait continuer d’en dérouler les présupposés à jamais…

Chamayou souligne bien sûr combien la construction de ce libéralisme autoritaire est et demeure une réaction de classe. En nous aidant à comprendre comment ces discours se sont construits, le philosophe nous aide à trouver les moyens d’une reconquête politique. Elle est assurément liée à une reconquête des formes mêmes des structures d’entreprises, comme le soulignent les nouveaux économistes britanniques, ou encore, d’une autre manière, comme le souligne le juriste Alain Supiot quand il analyse d’une manière plus globale encore les multiples figures de la démocratie économique (et leur lente déconstruction). La meilleure réponse aux théories autoritaires de la firme est d’en construire des théories, des pratiques et des métriques qui elles ne le soient pas !

Hubert Guillaud

L’âge des low tech bis

Philippe Biihouix signe un livre très inégal, trop souvent en roue libre, qui peine à être convainquant dès qu’il aborde des enjeux sociaux, psychologiques ou politiques. Ses innombrables digressions nuisent à son propos. En fait, il n’ajoute pas grand chose à son précédent livre… Alors qu’on aurait voulu qu’il continue à documenter notre rapport aux ressources. Il en reste aux mêmes constats que dans L’âge des Low Tech, à savoir pointer le problème de la complexité et prôner la sobriété. On reste d’accord…

Mais ça ne méritait pas 360 pages !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Philippe Bihouix, Le bonheur était pour demain, rêveries d’un ingénieur solitaire, Seuil, collection “Anthropocène”, avril 2019, 384 pages.

Une histoire politique de la Silicon Valley

Le journaliste Fabien Benoit (@fabienbenoit) signe là un bon livre de vulgarisation, très accessible et clair, sur l’histoire de la Silicon Valley et de ses grandes figures. The Valley se lit d’une traite et raconte l’histoire ambiguë et complexe d’une région du monde qui a toujours cultivée son indépendance, sa différence et sa réussite. Pareille à un bon documentaire, The Valley nous transporte de la fondation de Stanford par un vendeur de pelles aux délires libertariens de milliardaires qui la façonnent jusqu’aux contestations sociales qui la traversent.

A mon goût, il ne manque qu’un petit chapitre sur la contestation intellectuelle de sa puissance (mais qui n’est pas vraiment le fait de gens de la Valley). Une bonne synthèse en tout cas, très accessible ! A recommander !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Fabien Benoit, The Valley, une histoire politique de la Silicon Valley, Les arènes, mai 2019, 288 pages.