Parcourir les technosols

J’ai longtemps résisté à ces Voyages en sol incertain de Matthieu Duperrex (@urbain_) comme pour m’endiguer du charroi primal d’une transformation du monde qui ne me concernait pas, pensé-je. Mais la transformation des mondes nous concerne tous !

Dans ce livre envoûtant, Duperrex nous transporte dans ses bagages, d’un voyage géologique l’autre, d’une balade d’un delta à l’autre, du Mississippi au Rhône, théâtres des mêmes transformations du monde.

Entre essai et poésie, Duperrex nous amène au ras du sol, pour nous montrer à la fois le combat perdu des êtres vivants, et l’incroyable prise industrielle dont nous nous servons pour démolir le monde. Il nous montre le charroi de la transformation, les pollutions visibles et invisibles, la puissance de la dérégulation que nous imposons au monde. Comme Tsing ou Morizot, il souligne l’impossibilité de notre déprise, tant notre intervention est profonde.

Derrière ces territoires subjugués qui s’envasent, s’ensalent, disparaissent… nous façonnons des technosols, nous endiguons la “nature”, nous démantelons la “balance des forces”. Nous voilà face à des mondes que nous n’avons pas su apprécier, avec lesquels nous n’avons pas su composer… Que nous n’avons su que défaire, décomposer… Et que nulle nostalgie ne ramènera. Quand bien même nous souillerions nos chaussures de colorants de boue… Pour croire que nous pouvons entrer encore en relation avec “la texture du monde”. Magique et poétique !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Matthieu Duperrex, Voyages en sol incertain, enquête dans les delta du Rhône et du Mississippi, éditions Wildproject, mai 2019, 200 pages.

Quand la SF fait machine arrière

De Kim Stanley Robinson, spécialiste de hard SF, je gardais un mauvais souvenir de sa trilogie sur la terraformation de Mars (j’ai pas lu les 3 : j’ai dû lire le 1, commencé le 2, avant de me demander pourquoi je m’infligeais cette purge). On retrouve d’ailleurs ces défauts dans ce nouveau pavé qu’est Aurora : explications techniques à rallonge, personnages sans grande profondeur, répétitions…. L’intérêt n’est pas là.

Il est que 20 ans après, Robinson prend l’exact contre-pied de sa trilogie. Sur le vaisseau arche Aurora, parti pour un voyage de 150 ans pour coloniser Tau Ceti, rien ne se passe comme prévu. L’humanité se décompose parce qu’elle ne parvient pas à créer un écosystème persistant (et oui, notre capacité à conquérir l’univers est bien plus liée à notre capacité à entretenir un écosystème complexe, à fabriquer un sol, qu’à fabriquer un propulseur)… Et le rêve de conquête est terrassé par une simple bactérie !
Notre rêve d’expansion intergalactique n’est qu’un rêve ! “Tu sais ce que je trouve le plus bizarre ? C’est que quelqu’un ait pu croire que ça marcherait.” Tant et si bien que les colons tenterons un demi-tour…

“La vie est une manifestation planétaire qui ne peut survivre que sur son monde d’origine”. D’un coup la SF abat ses propres rêves, et ça c’est tout a fait passionnant !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Kim Stanley Robinson, Aurora, Bragelonne, août 2019, 480 pages.