Dans un monde en pièces

Excellent ce second volume du Monde en pièces signé d’anciens et de nouveaux membres de feu le groupe technocritique Oblomoff. Avec une fantastique contribution de David Gaborieau décrivant la transformation du monde de la logistique par la commande vocale qui interroge ce que les logiciels font aux corps même des préparateurs de commandes. Qui souligne que l’autonomie, désormais, à pouvoir travailler sans être dérangé, même par son propre corps, ou que les bris de machines n’ont pas disparus, mais sont devenus des gestes individuels sans grande portée. Ou encore comment l’ouvrier accélère ses gestes pour compenser le manque de sens son activité et la réaliser mieux que la machine ne lui ordonne. Et qui pointe combien la contestation est devenue impossible, à la fois du fait de la précarité, et à la fois par la destruction des espaces pour dire comment faire le travail. Un excellent volume, qui regarde le concret du travail informatisé pour souligner ce qu’il casse, réduit et broie.

L’informatique est ici, mieux qu’ailleurs, décrite comme le bras armé d’un monde toujours plus industriel, toujours plus optimisé, incompatible par nature, avec la crise écologique tout comme avec le fait même d’être humain. Comme le pointe Robin Mugnier dans un excellent article sur la numérisation de l’apiculture, l’informatique permet au capitalisme de toujours mieux s’adapter à contenir un contexte qui lui est de plus en plus défavorable. C’est la logique même de l’ordinateur, confesse l’informaticien repenti Denis Durepaire, que de nous abstraire de la réalité, que d’intensifier le travail d’autrui…

Face à un monde dont la finalité n’est jamais discutée, Oblomoff nous rappelle qu’il y a pourtant matière à discussion.

Hubert Guillaud

A propos du livre du collectif Oblomoff, Le monde en pièces: Pour une critique de la gestion Tome 2, Informatiser, éditions La lenteur, mars 2019, 143 pages.

Des données aux mots

Databiographie, le récit que le scénariste Charly Delwart publie en cette rentrée littéraire, est une collection de réflexions introspectives, agrégées plus qu’ordonnées, où un texte (assez bref) tente d’éclairer des graphiques et où des graphiques tentent de synthétiser des moments de retour sur soi. Chiffres et mots se font échos, miroirs, tentent de discuter ensemble, d’esquisser un parcours, des moments, de trouver les modalités d’un retour sur soi…

L’intelligence de Charly Delwart est de ne pas avoir cherché vraiment à accomplir une “quantification de soi”. La plupart des graphiques relèvent d’appréciations plus que de mesures, tentant, selon les parties, de confronter l’écrivain au monde vivant, à son passé, à sa vie actuelle, à la perception de sa propre évolution…

Cette databiographie semble un prétexte pour égrainer des questions, hésitant entre réflexions anecdotiques et introspection existentielle. Le mélange est diversement réussi, certainement du fait d’une construction artificielle, trop thématique, alors qu’on s’attendait à ce que les données viennent éclairer une introspection plutôt que de l’ordonner.

Databiographie n’est pas une biographie construite depuis des données ni une réflexion sur celles-ci et leur impact sur notre compréhension de soi. Delwart n’est ni Gordon Bell ni Nicolas Feltron. Mais il n’est pas non plus Rousseau, Perec ou Leiris… C’est-à-dire qu’il ne livre pas non plus une autobiographie. Au final, on a l’impression de parcourir un livre assez évanescent, assez léger, presque futile… un jeu psychologique entre expression de soi et représentation de soi, très inégal. On y trouve de nombreux passages ratés ou inutiles, comme des graphiques sur sa consommation de cigarette ou l’évolution de sa pilosité. Parfois plus réussi, comme ce graphique sur les nuits passées, seules ou en couple, qui donne lieu à des réflexions sur la vie à deux de ses grands parents… comme de lui-même : “Une nuit sera la bascule, celle qui fera que j’aurai soudain passé moins de nuits seul qu’en compagnie. Soudain, dormir seul deviendra alors une nouveauté ou quelque chose de perdu, d’oublié que je retrouverai.”

Alors que les données (même auto-évaluées) permettent de porter une réflexion sur le sens de la vie, on a plus l’impression de parcourir des notes éparses, des “papiers collés”… où le personnage se dissimule à mesure qu’il se dévoile. Alors que les données par exemple semblent montrer une profonde blessure existentielle aux alentours de la vingtaine, l’écrivain passe anecdotiquement et assez pudiquement, sur cette fracture de soi. On a l’impression que les données ne sont là que pour produire du jeu, et non pas comme un moyen d’éclairer l’existence, ses transformations, de s’y pencher plus avant. Le pacte autobiographique semble finalement anecdotique dans cette databiographie. L’utilisation des données également. C’est dommage. On ne connait pas mieux Charly Delwart après le livre qu’avant… On en reste à un récit de surface et à des graphiques utilisés comme la photo promotionnelle de l’auteur. Quelque chose d’assez lisse et sans grandes aspérités pour y entrer. Le récit de soi par les données est encore à écrire…

Hubert Guillaud

Une chose m’a beaucoup gêné à la lecture : le fait que le lecteur ne reçoive aucune explication sur la conception même des graphiques. Pourquoi ceux-ci ? Comment ont-ils été construits ? On nous prévient qu’Alice Clair a conçu et réalisé les représentations graphiques, mais sans nous donner d’explications plus avancées : quelle est la part de l’écrivain dans cette conception ? La part de l’imagination ?…

A propos du livre de Charly Delwart, Databiographie, Flammarion, août 2019, 352 pages.

Plateformiser !

Ghost Work, l’étude de l’anthropologue Mary Gray et de l’informaticien Siddarth Suri est une plongée dans le monde des plateformes à la Mechanical Turk, au plus près de ceux qui travaillent pour ces plateformes. On y approche, en Inde comme aux États-Unis, ceux qui les utilisent pour gagner leur vie ou un peu d’argent. En collant aux travailleurs invisibles du web, Gray et Suri affirment que la quête à l’intelligence artificielle va développer ces formes de travaux pour alimenter le progrès. La plupart des modes de travail vont se faire plateformiser, d’où le soucis de regarder comment ce travail s’organise.

Très mal, la plupart du temps, pointent les chercheurs, qui soulignent que ces plateformes sont vraiment mal conçues, avec de tels a priori sur le travail, qu’elles rendent celui-ci toujours plus difficile. Or, rappellent-ils, le travail est bien plus une construction sociale que technique. Reste que les concepteurs s’en fichent pas mal.

MTurk gagne sur tous les tableaux finalement ! En prenant de l’argent aux entreprises qui l’utilisent comme aux tâcherons qui le font fonctionner.

Bref, le livre de Gray et Suri, ajoute une preuve supplémentaire au constat que les entreprises du numérique sont vraiment des escrocs et des incompétents (pensez à FB ses fuites de données à répétition .. ) et que remettre un peu de moral dans le monde du travail de demain ne va pas être simple.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Mary Gray et Siddarth Suri, Ghost Work : how to stop Silicon Valley from building a new global underclass, Houghton Mifflin Harcourt, mai 2019, 288 pages.

Nos droits naissent de la relation plus que de l’identité

Comme Ana Tsing ou Baptiste Morizot, Donna Haraway nous invite à regarder autrement le monde qui nous entoure et interroge la façon dont nous vivons avec les animaux qui nous sont proches. Mais plutôt que de s’intéresser aux mouches ou aux fourmis, elle observe les relations interspécifiques que nous tissons avec les chiens (et c’est peut-être ce qui est le plus dommage dans ce court essai, sa facilité). Reste que ce travail pionnier souligne que la co-constituion et la co-evolution sont la norme, et que nos relations avec des êtres différents nous rappellent que les droits naissent de la relation plus que de l’identité.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Donna Haraway, Manifeste des espèces compagnes, Climats, janvier 2019, 168 pages.

L’inefficacité est parfois le meilleur chemin

Le paradoxe de l’efficacité d’Edward Tenner nous rappelle combien l’inefficacité a aussi des vertus… Il souligne que ce que nous rendons plus efficace rend toujours autre chose moins efficace. Qu’elle est toujours un choix qu’on peine a évaluer, notamment dans ses coûts comme dans ses bénéfices. Dans ce livre très référencé, Tenner observe l’apport ambiguë de la techno sur la médecine, l’éducation et la connaissance pour souligner qu’il n’y a pas qu’une forme d’efficacité, mais des formes qui s’imbriquent et se contrebalancent. Et qu’il est nécessaire d’apprendre que l’inefficacité est parfois le meilleur chemin.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Edward Tenner, The Efficiency Paradox : what big data can’t do, Penguin Random House, 2018.

Voir également notre article : “Qu’est-ce que l’informatique optimise ?“, InternetActu.net, juin 2021.

Se garder de devenir vainqueurs

Le court essai de Plenel nous parle de la plaie du présidentialisme, ce césarisme, cette courtisanerie instituée, ce capitalicisme décomplexé (“où l’avidité va de pair avec l’impunité”) qui s’impose par l’autoritarisme (et la radicalisation du maintien de l’ordre) pour défendre les intérêts de quelques-uns. Il évoque cette politique de classe qui ruine les solidarités et les services publics… Plenel lance un cri d’alarme sur la désaffection civique de notre démocratie confisquée par la représentation… Pour lui, c’est le “blocage de la vitalité démocratique qui enraye le dynamisme social”. Nous sommes confrontés à des pouvoirs trop insuffisamment limités.

Cette courte relecture des deux années écoulées et bien sûr de la crise des gilets jaunes… nous rappelle que pour se garder de devenir des vainqueurs – de demeurer, comme le disait Edgar Morin, toujours du côté des minoritaires, des vaincus, des exclus, face à des élites qui ne croient plus à rien -, il est nécessaire de déconstruire les actions des plus forts et de trouver les modalités d’un meilleur équilibre des pouvoirs. Stimulant !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Edwy Plenel, La victoire des vaincus : à propos des Gilets Jaunes, La découverte, mars 2019, 176 pages.