Aucune espèce vivante ne peut quitter l’environnement qui la rend vivante

Voilà un petit livre très simple, très pédagogique et qui s’avale avec le même plaisir gourmand que Dans la combi de Thomas Pesquet de Marion Montaigne. L’astrophysicienne Sylvia Ekström et Javier Nombela signent ce stimulant Nous ne vivrons pas sur Mars, ni ailleurs qui déconstruit nos rêves de colonisation lointaine. Une critique qui – comme toujours avec la critique – permet de pointer les difficultés, impossibilités et contre-effets que ne déroulent jamais les oeillères des promesses faciles qu’assènent les contempteurs du voyage spatial.

Les deux auteurs mettent à mal les délires scienfictionnesques : les exoplanètes, n’y pensez pas… Et même envoyer 3 ou 4 bonhommes sur Mars va être compliqué, bien plus compliqué que d’y envoyer un robot. Quant à la terraformation, n’y pensez pas non plus ! En douchant simplement et sérieusement nos délires, Ekström et Nombela nous livrent d’une manière très accessible, un plein de science.

Comme nous le disait déjà Rémi Susan il y a quelques années, nous ne partirons pas sans sol (oubliez aussi l’idée de faire pousser des patates sur Mars). Nous devrions plutôt terranettoyer chez nous, concluent les auteurs. Nous sommes le résultat d’une interdépendance assez unique avec notre planète. Nous sommes des bipèdes terrestres qui allons devoir renoncer à poursuivre une aventure de conquête qui nous a transformé. Et si nous n’avons jamais croisé d’autres espèces dans l’univers, il est probable que ce soit pour la même raison qui nous cloue à notre sol… Aucune espèce vivante ne peut quitter l’environnement qui la rend vivante !

Précipitez-vous, vous allez apprendre plein de choses !

Hubert Guillaud

A propos de Nous ne vivrons pas sur Mars ni ailleurs de Sylvia Ekström et Javier Nombela, éditions Favre, octobre 2020, 224 pages.

Dans les mirages des entreprises libérées

Dans son dernier livre, L’insoutenable subordination des salariés, la grande sociologue du travail, Danièle Linhart, revient sur les évolutions du management depuis la fin des années 60 pour en livrer une critique forte et éclairante. La bienveillance, l’éthique, l’autonomie, la liberté… ont endormi notre conscience collective en déployant une politique de personnalisation inédite et une mise en concurrence de tous avec les autres. Elle revient notamment longuement sur les Entreprises Libérées (qui m’avaient moi-même fasciné, avant de constater que la complexité des processus mis en place n’avaient pas grand chose du vernis démocratique qu’elles promettaient – voir notamment, “L’autogouvernance peut-elle devenir un modèle de société ?” et le dossier “Vers des organisations de travail humaines ?”) comme la dernière invention pour individualiser le travail.

Le management se réinvente sans cesse dans une production d’innovations pour dépolitiser et déqualifier toujours plus avant le travail, pour assurer l’adéquation des salariés avec les exigences de l’organisation. La subordination est de plus en plus personnalisée pour produire une loyauté sans faille, acceptée, intégrée. La logique procédurale se déploie partout pour mieux assurer la déprofessionnalisation et la prolétarisation de tous les métiers. Les chiffres imposent partout une neutralité de façade. La conflictualité passe du social au psychologique. Le caméléon managérial se réinvente en permanence mais les innovations qu’il délivre ne proposent aucun progrès, ni en terme de démocratie des décisions ni en terme de partage de la valeur. L’Entreprise libérée n’est qu’un trompe l’oeil qui renforce la pression des pairs et permet de faire des économies en virant les managers intermédiaires, explique Linhart. Le chef d’entreprise est devenu un leader sans qu’on puisse contester ses visions et valeurs, ses critères. Nous ne sommes libérés de rien !

La responsabilité est diluée, pas le capital. Les Entreprises libérées sont des entreprises comme les autres. Et la promesse de libéralisation par l’auto-entreprenariat ou l’uberisation, n’est que le prochain mirage pour continuer à éroder la protection sociale et le travail. Saisissant et clair !

Hubert Guillaud

A propos de Danièle Linhart, L’insoutenable subordination des salariés, éditions Erès, janvier 2020, 288 pages.