Notre foyer, c’est là où il y a le Wi-Fi

Pour son premier numéro, la jeune revue Habitante, imaginée par les architectes et urbanistes Simon de Dreuille et Julia Tournaire, souhaite penser le monde où l’on vit. En 5 articles, elle l’interroge effectivement. L’artiste et romancier Théo Casciani interroge l’effroi du retour à la campagne, dans une sorte d’anti-journal de confinement. L’anthropologue Deborah Feldman interroge pour sa part le coliving dans “Home is where your wi-fi is” et souligne combien derrière le phénomène de mode à la recherche d’un nouveau vivre ensemble pour jeunes cadres, se cache surtout un moyen d’optimiser encore plus l’immobilier – et qui n’est pas sans évoquer L’entreprécariat de Silvio Loruso. Nathan Friedman, lui, s’intéresse au mur de Trump et à ce qu’il symbolise. Jennifer Lucy Allan, elle, au son des cornes des phares. Quant à l’anthropologue Shannon Mattern (@shannonmattern) – qui a publié en 2021 A City is not a Computer – elle dresse en une cinquantaine de page une belle synthèse sur les questions de maintenance, pour repenser les relations entre société et technologie “non pas à partir des notions de nouveauté, de croissance et de progrès, mais plutôt à partir des notions d’érosion, de dégradation et de déclin”, comme y invitait, avant elle, Steven Jackson dans “Rethinking Repair” (.pdf).

A la suite des travaux d’Andrew Russell et Lee Vinsel – dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois -, elle tente une typologie du soin que nous devons apporter au monde et souligne que la meilleure vertu de la maintenance repose certainement dans les liens sociaux que ces soins produisent. De la gestion de la ville, à celle des infrastructures du social, la maintenance est souvent ce que les budgets délaissent dans des chaînes de responsabilités diffusent. Comme dans le monde domestique, il y a ce que nous réparons et ce que nous jetons, nous invitant à nous défier de la romantisation de la réparation qui masque surtout, là encore, notre surproduction de déchets (voir par exemple, nos articles sur la réparation : les cultures de la réparation et ce que révèlent les pannes). Nous devons apprendre à vivre dans des mondes plus brisés que ce que nous en voyons. Or, nous ne pouvons pas vraiment distinguer ce que nous devons nettoyer explique-t-elle, car toute maintenance s’inscrit dans une écologie complexe, comme la poussière qui revient sans cesse dans nos demeures. Un article plutôt riche et qui justifie à lui seul une plongée dans Habitante !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Habitante, n°1, éditions Audimat, décembre 2021.

A quoi sert toute cette police ?

Dans cette période où la sécurité a tout envahie ad nauseam, le petit livre collectif Défaire la police, fait du bien. Il nous rappelle qu’on pourrait construire le monde autrement. Et qu’à défaut d’y parvenir, nous sommes encore une poignée à le penser. Serge Quadruppani et Jérôme Floch signent une saisissante introduction (disponible sur Lundi Matin) qui interroge avec rage : à quoi sert toute cette police ? A défendre l’accaparement du monde par quelques-uns, répondent-ils… Et comme nous tentons tous de nous en accaparer un bout, ceci explique certainement pourquoi nous sommes si tolérants vis-à-vis de la police. Nous croyons qu’elle nous protège les uns des autres, alors qu’elle est seulement la protection que les plus riches activent pour masquer le démantèlement de l’Etat social à leur profit.

Quel que soit le problème, désormais, la police est la réponse ! Qu’importe si elle est aussi la dernière à pouvoir apporter une solution. Etre la police et la justice, certains ont choisis pour nous ! Le collectif Matsuda (@collectifmatstu1) rappelle l’origine de la police américaine (faire la guerre aux esclaves, aux Indiens, aux ouvriers) et explique que la lutte contre le crime et l’insécurité est une ritournelle pour légitimer le pouvoir. Ni l’embauche de policiers noirs, ni les formations ne diminuent leur violence sur le terrain. Définancer la police est le dernier argument en date de ses opposants (voir notre article, Démanteler les infrastructures de surveillance et de discrimination massives), car diminuer ses budgets et ressources semble à beaucoup le seul moyen pour diminuer le champ d’intervention de la police qui n’a cessé de s’étendre, au détriment d’autres réponses sociales. Critical Resistance, à Oakland, propose des ateliers de réflexions collectives pour trouver des solutions à des situations banales qui posent problèmes et pour lesquels les habitants ont trop tendance à appeler la police plutôt que de trouver des modalités d’interventions collectives. “Rendre la police obsolète, c’est donc lutter contre elle, ne pas la laisser clore nos horizons”.

Pour la philosophe Elsa Dorlin, la police n’est pas là pour assurer la sécurité du peuple, mais du mode de production. Pour elle aussi, le définancement de l’Etat social construit le devenir policier du monde. Nous entrons dans un tournant répressif qui vise à garantir la sécurité du capital à mesure que les inégalités s’envolent. Trop souvent “la police et la justice ne nous aident pas”, répond l’ultra-féministe Irene, en demandant à mettre fin au féminisme carcéral. Seuls nos ami.e.s prennent soins de nous, pas la police. “Guy Lerouge” de la Quadrature et de Technopolice, explique que la technopolice vise à renforcer l’efficacité gouvernementale, au risque de voir disparaître nos libertés politiques et personnelles, qui jusqu’à présent étaient surtout possible du fait de l’inefficacité des systèmes de surveillance.

A nouveau, comme le disait le philosophe Achille Mbembe dans Brutalisme, la technologie est le bras de cette radicalisation répressive à l’oeuvre. Mais pourtant, rappelle Lerouge, la technologie n’a pas besoin d’être efficace pour légitimer l’action de la police, comme le montre le déploiement sans résultat de la vidéosurveillance. Les technologies de surveillance permettent surtout l’élargissement des délits et des crimes, puisque sous l’oeil des caméras et des bases de données, tout devient crime. Les échecs de la police n’ont jamais empêché son maintien disait déjà Foucault.

Enfin, Jérôme Baschet, en nous montrant qu’une autre police est possible, comme c’est le cas chez les zapatistes du Chiapas, nous rappelle en conclusion que d’autres voies sont a construire qu’une sécurité sans fin, qui ne nous conduira qu’à toujours plus de violences sociales.

Dans ses excès mêmes, Défaire la police est le baume à mettre sur les plaies de de discours de droite purulents.

Hubert Guillaud

A propos du livre collectif Défaire la police, éditions Divergences, septembre 2021, 136 pages, 13 euros.