Nous devons changer nos manières d’être vivant

Dans une librairie bondée à éclater, le philosophe Baptiste Morizot est venu parler de son nouveau livre Manières d’être vivant. Un livre d’enquête pour comprendre “l’origine de la fable de notre sécession en tant qu’espèce du reste du vivant”. Pour comprendre comment nous en sommes venus à faire sécession, il nous faut comprendre comment nous avons mis à distance le vivant en le chosifiant et en le biologisant. Nous devons apprendre à parler du vivant autrement, à faire justice à leur “parenté alien” tout en rejetant la facilité de l’anthropomorphisme qui écrase le vivant…

Pour le philosophe-poète, il nous faut “pister”, c’est-à-dire traduire l’intraduisible, c’est-à-dire errer dans les parages des mots pour tenter de comprendre les comportements du vivant quand ils s’expriment dans des corps différents des nôtres, alors que nous partageons des héritages communs. “Il faut convoquer la poésie pour traduire le hurlement du loup !” Nous devons trouver des dispositifs pour sentir et voir depuis le point de vue des interdépendances, les comprendre, plutôt que de défendre un camp ou l’autre…

“Penser autrement les luttes pour distinguer les endroits où il faut négocier et la où faut lutter”. Nous devons ouvrir des espaces de réflexion collective, retrouver des égards au vivant… L’humain s’est extrait de la pyramide trophique, il est devenu le mangeur non mangeable. Enfin presque ! “Les vers de terre sont plus efficaces que la métaphysique occidentale !” Reste à trouver les moyens d’en revenir aux égards, à une diplomatie avec le monde qu’on partage.

Pour cela, peut-être faut-il se souvenir qu’aucune relation n’est possible quand on nie toute existence à l’autre… Et certainement qu’aucune existence n’est possible quand on nie toute relation !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, enquête sur la vie à travers nous, Actes Sud, février 2020, 336 pages.

L’éthique, en mode concret

Quelle éthique pour l’ingénieur ? est un livre dense, riche, complet (en exemple comme en concepts) qui semble plus long que ses 260 pages, tant il donne de clés pour s’interroger sur les limites et les failles de l’éthique.

Le livre montre également très bien combien les ingénieurs, finalement, sont un peu déconnectés des réalités (dociles, peu politisés, profondément technosolutionnistes…)… Fanny Verax et Laure Flandrin avancent une explication : l’éthique des ingénieurs, finalement, ne serait-elle pas plus conséquentialiste que d’autres ?

Elles montrent que si l’éthique individuelle est difficile, celle d’organisation l’est plus encore.

Assurément, la politisation de l’ingénieur est au coeur des questions éthiques qui le traverse, et pour cela il va peut-être devoir apprendre à désapprendre, apprendre à faire moins confiance à sa rationalité, défaire ses certitudes sur le monde… Accepter que la technique ne soit ni neutre, ni autonome, s’ouvrir à d’autres savoirs et faire entrer de la démocratie dans l’orientation technologique. Ce n’est que par plus de démocratie qu’on fera dévier les choix que les ingénieurs font trop souvent pour nous.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Fanny Verax et Laure Flandrin, Quelle éthique pour l’ingénieur ?, éditions Charles Leopold Mayer, 2019, 264 pages.

Voir également l’entretien que nous a accordé Fanny Verax : “Les ingénieurs au défi de l’éthique”, InternetActu.net, février 2020.

Sommes-nous coincés dans les micro-résistances à la surveillance ?

Le journaliste Olivier Tesquet (@oliviertesquet) livre dans A la trace une synthèse informée des enjeux de la surveillance dont la force tient surtout de quelques punchlines. “Gazeuse, la surveillance contemporaine est partout, et nous ne la voyons nulle part. Elle est ubiquitaire plus que totalitaire, passive plus qu’active. Nombreux sont ceux qui rétorqueront, en masse et de bonne foi, qu’ils n’ont rien à cacher. En réalité, ils ne peuvent rien dissimuler.”

Tesquet rappelle comment nous sommes transformés en entités mesurables pour un contrôle qui est déjà permanent et général. Il souligne à son tour comment le projet politique de la Silicon Valley a rejoint le projet économique des démocraties libérales, dans un capitalisme de surveillance dont il n’y a pas d’échappatoire (“on assassine une cible afghane comme on cible un client potentiel” – c’est à dire avec les mêmes techniques). Les algos commerciaux des plateformes et des dispositifs régaliens, “aussi indéchiffrables les uns que les autres”, nous ceinturent, nous catégorisent (dans une compétition pour un étalonnage toujours plus malsain), nous assignent à des identités dont nous n’avons aucune maîtrise et peu de moyens de contestation ou de compensation. Nos vies privées ont été privatisée (“Parce qu’ils se fondent dans notre environnement, les dispositifs de surveillance contemporains nous poussent à sous-estimer notre séquestration”). La surveillance est la norme.

Pour Tesquet, l’enjeu semble plus désormais de trouver les modalités de subvertir la machine, d’obfusquer ses calculs que de rééquilibrer le rapport de force. Le techlash n’est qu’un micro-luddisme sans grands effets… Et nous n’avons plus que de petits gestes (des “accommodements raisonnables”, “atomisés, individualisés et dépolitisés”) à notre disposition, “des micro-résistances qui occupent symboliquement l’espace sans faire basculer l’édifice qu’elles entendent attaquer”. Tesquet n’évoque même pas de pistes de régulations tant celles-ci ont surtout renforcé la surveillance qu’elles ne l’ont garantie. Nous n’avons comme parade que le jeu et la subversion !

Pour ma part, j’ai tendance à croire que le jeu et la subversion comme le parasitage sont un leurre qui nous fait croire que nous pourrions, individuellement être plus fort que la machine, que le système. Cette parade me semble plutôt tenir du renoncement politique. Si nous ne pouvons plus disparaître dans des dispositifs qui n’apparaissent plus, alors il nous faut les rendre visibles, borner leurs usages, avancer sur le chiffrement par défaut… Oui, pour repolitiser les dispositifs nous devons “les faire apparaître en pleine lumière”… Mais également proposer ensemble des garanties, des contre-mesures, des interdictions… des limites et des principes. Bref, de la politique !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Olivier Tesquet, A la trace : enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, janvier 2020, 256 pages.

La société des appareils

Vilém Flusser est un penseur impressionnant, tranché et tranchant, définitif, provocateur. Sa Post-histoire (comme sa philosophie de la photographie) est un livre qui donne à penser.

Écrit dans les années 80, sous une forme de chapitres lapidaires, pour décrire la transformation du monde et les évolutions de nos sociétés, passant d’avant l’histoire, à une période historique et linéaire, où le progrès semblait à vue, à une période post-historique où les programmes, les appareils et les fonctionnaires, nous promettent le futur de leur propre inertie, la manipulation de l’homme pour lui-même.

Écrit avant l’IA et le Big data, Flusser comprend pourtant très bien le réductionnisme que la technique met en œuvre, nous assignant aux fonctions mêmes des programmes. La technique n’apporte aucune autonomie promise autre qu’à elle-même ! Pas plus que la science n’explique le sens de l’existence.

Nous sommes pourtant pris dans les griffes d’un monde toujours plus fonctionnel dans lequel “Il n’y a pas de signification opérationnelle pour le terme “liberté””. Ce sont les appareils eux-mêmes qui gouverneront en transformant la société en appareils, la vidant de ses valeurs, comme le savoir a dévoré la sagesse… “La société pré-industrielle attendait les récoltes. La société industrielle attendait le progrès. La société post-industrielle se contentera d’attendre. Les trois sociétés connaissent trois expériences du temps différentes. Pour la première société c’est l’expérience de la patience, pour la deuxième de l’espoir, pour la troisième de l’ennui.”

Hubert Guillaud

A propos du livre de Vilém Flusser, Post-histoire, éditions Cité du Design et T&P work unit, mars 2019, 208 pages.