Carte d’identité : histoire d’un document politique

Le politologue Pierre Piazza livrait en 2004 cette histoire de la construction politique, juridique et bien sûr technique de la carte d’identité. Il montre finement comment le débat n’a cessé de glisser à mesure que l’informatisation de la carte s’est imposée jusqu’à n’être plus un débat. Pourtant, il souligne peu le changement de nature du projet, la transformation radicale qu’a été le passage du document au fichier.

Dommage tout de même que son livre s’arrête avant la création de l’Agence nationale des titres sécurisés, tant la construction d’une agence dédiée a visiblement contribué à conditionner ses multiples formes d’exploitation. Son livre s’arrête un peu tôt pour évoquer le rôle de l’interconnexion, même si elle cherche à se développer très précocement. Les débats des années 80 puis l’acceptation de l’inévitable dès les années 90, sont instructifs. En creux, on peut y lire combien la praticité et l’efficacité, là encore, ont fait taire les oppositions. L’inévitable modernité semble avoir emporté toutes les réserves. En 79, la CNIL souhaitait que le fichier puisse être détruit en cas de crise grave ! Nous en sommes rendus si loin !

Mais comme dirait Soshana Zuboff, les multiples formes d’exploitation échappent aux individus. Les fichiers d’identification sont des produits d’exploitation comme les autres !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Pierre Piazza, Histoire de la carte nationale d’identité, Odile Jacob, 2004, 464 pages.

Dans les défaillances du capitalisme de surveillance

Quand il est paru en anglais, les 700 pages de l’essai de Soshana Zuboff m’avaient un peu découragé. Sa traduction nous est arrivée et en une grosse semaine, le voilà donc avalé ! C’est un essai stimulant, par le corpus qu’elle mobilise, mais profondément décevant sur le fond.

Si elle articule une compréhension documentée de ce que la techno transforme, elle rate deux choses essentielles il me semble.

D’abord, elle n’arrive pas vraiment, malgré ses efforts, a montrer que le capitalisme des Gafam serait différent du capitalisme tout court. Plus qu’un nouveau capitalisme, dont elle tente de nous convaincre, longuement, le capitalisme des Gafam est surtout une accélération et une intensification du capitalisme actionnarial et globalisé que l’on connait. Elle oublie de souligner d’ailleurs que la surveillance est désormais partout et tient d’abord d’une intensification de l’extractivisme qui ne cherche pas seulement à extraire du capital de la nature, mais de plus en plus de nos rapports sociaux et de nos données personnelles.

Mais surtout, ce que manque Zuboff dans sa démonstration, c’est de constater que l’extraction comportementale dont nous sommes l’objet ne fonctionne pas si bien que ça. Trop collée à son objet, elle oublie de voir que le discours des Gafam masque surtout leurs échecs. Que les modifications comportementales promises sont surtout marginales. Que les gains de productivité sont forts mais reposent sur des erreurs et des biais qui ne permettront pas de faire société. En se faisant la Cassandre des dangers de leur toute puissance, Zuboff oublie de montrer qu’ils sont des colosses sur des pieds d’argiles.

Si Zuboff nous livre un éclairage puissant et structurant sur le fonctionnement du numérique, elle rate la double marche qu’elle avançait. Elle pense trop puissamment que tout cela marche, alors que ce n’est pas le cas…

Malgré cela, le livre, au-delà de sa thèse, trop répétée, est souvent profond dans ses analyses et a un vrai sens des formules. Ce qui fait qu’il se lit avec un certain plaisir. On y reviendra bien sûr ! Mais je reste déçu qu’il ne soit pas le grand livre qu’on nous avait promis, la thèse ne suffit pas !

Hubert Guillaud

Sur InternetActu.net, on y est revenu longuement !

A propos du livre de Soshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, édition Zulma, octobre 2020, 864 pages.

Dans les objets de la lutte, où est le numérique ?

Le dernier numéro de l’excellente revue Techniques et culture (@revue_tc), “Semer le trouble” propose un stimulant catalogue des techniques de luttes, un inventaire des objets de protestation et des motifs militants, des moyens de désobéissance et en trace l’histoire, le sens et les enjeux. Cet inventaire qui évoque le sabotage, les barricades, les “die-in”, les affiches, les pneus… rend visible les objets de luttes et les techniques de soulèvement qu’ils incarnent. Ce panorama flirte avec le manuel visant à la fois à documenter et libérer les outils pour diffuser leurs actions. Il rappelle l’importance de l’incarnation des contestations dans des objets, entre leviers et témoignages des émeutes.

Ce qui m’a frappé durant cette lecture, c’est que si quelques objets de désobéissance numériques sont bien présents, ils relèvent beaucoup de la coordination des actions, plus que d’outils de renversements. Hormis les botnets et les attaqués par déni de service qu’évoquent Nicolas Nova et Félicien Goguey, la lutte numérique semble la grande absente des mobilisations contemporaines, comme s’ils étaient invariablement insuffisants ou incapables d’armer les luttes contemporaines. Le sabotage, qu’évoque l’historien François Jarrige (l’auteur de l’indispensable Technocritiques) semble avoir été stoppé par le passage de la machine au réseau. Que peut-on saboter dans un réseau, par nature redondant ?

Cette histoire des luttes contemporaines vues par leurs outils et symboles, semblent avoir de moins en moins d’impacts sur les formes du pouvoir moderne que sont les interfaces, les bases de données et les algorithmes décisionnels. Dans cet inventaire de comment résister on constate que les formes de la résistance, toujours stimulantes, ne suffisent pas. Les parapluies repoussent les grenades mais pas les arrestations documentées par les outils numériques du pouvoir. Quant aux filets à drones, ils n’en ont pas encore fait tomber, hélas.

Hubert Guillaud

A propos de “Semer le trouble“, Techniques et Culture, n°74, 2020, 224 pages.

Kids, Sex & Internet

Les sociologues sont toujours forts pour nous rappeler que les paniques morales de l’opinion publique ne traversent aucune couche de la réalité. Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux n’ont pas trouvé chez les jeunes adultes dont ils rendent les propos une massification des pratiques pornographiques, malgré l’alarme répétée partout. L’exposition à des contenus sexuels ne semble prédire ni visionnage ni pratiques plus sexualisées. Cette alarme tient beaucoup dans la croyance que leur sexualité serait spécifique, alors que la sexualité adulte serait plus maîtrisée. Or, la stigmatisation de la sexualité juvénile sert surtout à la contrôler.

Pour les jeunes, la pornographie est aussi un vecteur d’information dont ils savent bien mieux qu’on le croit tirer le vrai du faux. Au final, soulignent les chercheurs, ils en regardent assez peu et ce d’autant que la frontière entre ce qui en relève et n’en relève pas est de plus en plus poreuse dans nos sociétés.

Le rapport à l’information sexuelle évolue dans le temps et il reste bien plus réflexif qu’on le pense. Les choses sont plus poreuses que fixées, et l’accès permet surtout de construire une réflexivité politique sur les rapports sexuels et de genre. Les cyberviolences sont rares et sont surtout le reflet de la violence des rapports de genre plus que spécifique au web. Enfin et surtout, les échanges en ligne sont encadrés par ceux du monde réel : ils sont très normés et cadrés par leurs pairs (avec des différences qui restent très marquées entre filles et garçons). Les pratiques intimes en ligne sont reliées aux expériences réelles, aux apprentissages communs. Les pays où les pratiques sexuelles des jeunes ne sont pas stigmatisées, sont ceux où les jeunes se protègent davantage et où les violences sont plus dénoncées.

Il serait donc tant de changer de logiciel sur ces questions ! Il serait tant de ranger les fantasmes et terreurs des adultes sur la sexualité des autres… dans le placard de leur propre morale !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet, éditions Les Pérégrines, juin 2020, 224 pages.

Des soutiers du web

Le livre de Sarah Roberts (@ubiquity75) dresse une synthèse claire – mais sans surprise – du travail des modérateurs de contenus commerciaux, ces nettoyeurs du web qui officient dans l’ombre, derrière nos écrans. En leur rendant une parole, elle montre combien ce lumpenprolétariat du numérique n’est pas seulement invisibilisé, mais est surtout dénié ! Déni de son travail et de son savoir faire, qui n’est pas utilisé pour améliorer la modération. Déni de droits puisque cachés sous des couches de prestataires. Déni de protections puisqu’on leur refuse par la précarité qui leur est imposée toute protection sociale et psychologique, alors que leur travail, dans les égouts des plateformes, est certainement l’un des plus traumatisant qui soit. Déni d’organisation syndicale et collective puisqu’ils sont isolés, réduits à taire leur travail, privés de statuts qui leur permettraient de s’organiser et faire valoir leurs droits.

Roberts en fait, nous montre la mondialisation à l’oeuvre, au plus près des gens qui la vivent et comment les grandes entreprises de la tech s’exonèrent des méfaits qu’elles causent aux employés de leurs sous-traitants. Ils ont intégré les profits et externalisé les risques. La modération est un service comme un autre, une réduction technique et normative de plus qui s’enferme dans ses propres impasses d’un tri sans fin, pareil à l’ogre d’un recyclage pour lui-même… Son industrialisation même le conduit à sa propre aberration : un cycle sisyphéen qui semble se satisfaire à produire le cycle pour lui-même croulant sous les horreurs que sa propre industrialisation produit et continuant, aveugle, cette production pour elle-même. Les plateformes produisent la merde qu’elles mangent et mangent la merde qu’elles produisent. Sans fin.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Sarah Roberts, Derrière les écrans, les nettoyeurs du web à l’ombre des réseaux sociaux, La Découverte, octobre 2020, 264 pages.