InternetActu.net, c’est fini !

Comme vous l’avez peut-être constaté au bout d’un long mois sans la moindre publication, InternetActu.net s’est très brutalement arrêté ! J’aimerai beaucoup vous en expliquer les raisons, mais ce que je voudrais vous écrire, je ne peux hélas pas l’écrire. Ce que je voudrais vous expliquer, je dois le garder pour la procédure que je vais intenter, suite à un licenciement que je considère être abusif et malveillant. Je regrette profondément de ne pas pouvoir en parler plus ouvertement, mais en l’état, je préfère me protéger.

À défaut de pouvoir vous en parler, je vais donc vous remercier, chers lecteurs. Après 20 ans de ce qui a longtemps relevé d’une belle ambition collective, mon aventure avec la Fing et InternetActu.net a donc pris fin. Vous allez me manquer ! Il va m’être très difficile de me passer de vous ! C’est vous qui m’avez aidé à développer l’expertise qui est devenue la mienne. C’est en pensant à vous que j’ai écrit en 20 ans, quelques milliers d’articles. J’espère qu’ils vous ont nourri autant que moi !

Merci également aux partenaires de la Fing qui ont permis durant toutes ces années que cette liberté de ton et cette exigence d’information soit possible, notamment ceux avec lesquels j’ai travaillé quand je m’occupais encore de groupes de travail en plus d’InternetActu.net et tout ceux qui sont venus financer la liberté d’InternetActu.net et de la Fing.

J’espère pouvoir continuer à réfléchir aux enjeux du numérique, ailleurs et autrement. Construire une nouvelle aventure, individuelle, bien sûr, mais surtout collective. Les enjeux des questions numériques ne s’arrêtent pas aux défaillances d’une structure et nous avons besoin de continuer à construire des ambitions, à construire des alternatives à la machination qui nous contraint de plus en plus. Nous avons plus que jamais besoin de politiser les questions numériques. C’est en tout cas ce que j’aimerai continuer à faire. Trouver les modalités effectives pour changer l’internet, vraiment. Y travailler activement et concrètement. Mes convictions restent les mêmes ! Faire que nulle part, l’internet se fasse pour nous, mais sans nous, ce qui me semble son pire écueil. Continuer à descendre dans les tréfonds des calculs et de leurs logiques pour nous aider à les comprendre collectivement et à trouver les modalités d’action nécessaire qui répondent à des valeurs communes. Bref, agir pour les rendre libres, égaux et fraternels ! Autant dire que nous en sommes loin et qu’il reste du travail !

Je demeure persuadé qu’il nous faut plonger au cœur des systèmes, car c’est là, dans leurs modalités d’applications concrètes que se cachent leurs manques et leurs défaillances. C’est dans les bases de données que mobilisent les calculs que s’inscrivent des erreurs aux conséquences démultipliées. Descendre concrètement dans ce que Parcoursup fait aux plus jeunes par exemple, pour mettre à jour ses béances et les inégalités qu’il cristallise. Décortiquer les fonctionnements des systèmes qui se mettent en place à destination des travailleurs sociaux qui me semblent aujourd’hui poser des risques majeurs d’atteinte aux droits des plus démunis. Inspecter les logiciels de planification d’horaires qui se répandent dans nombre d’entreprises au détriment des possibilités d’action des employés eux-mêmes… J’espère que je trouverai – que nous trouverons ensemble ,- les modalités pour travailler sur ce type d’objets ! Car c’est bien en portant notre regard sur les objets les plus concrets des transformations numériques que nous identifierons leurs déficiences, et combien les économies d’échelles phénoménales qu’elles permettent ne sont corrigées d’aucune compensation ou garantie quant aux contre-effets qu’elles produisent. La critique reste et demeure le seul moteur des transformations !

J’espère que nous pourrons en discuter ensemble. Je suis persuadé que demain s’écrira avec plusieurs d’entre vous en nous interrogeant ensemble sur ce que nous avons à faire et comment le faire !

Pour les soutiens, les propositions et les discussions, mes coordonnées sont disponibles. N’hésitez pas, rencontrons-nous ! C’est à nous d’écrire l’internet de demain. C’est à nous de le repolitiser ! Et cela, c’est un enjeu que je ne souhaite pas abandonner.

Mettez vos lecteurs RSS à jour pour ceux qui en disposent encore. Il est probable que je continue à vous parler de lectures et d’autres projets sur ce petit espace personnel, en attendant qu’on développe ensemble d’autres ambitions : https://hubertguillaud.wordpress.com

Quant aux difficultés, elles ne doivent pas nous empêcher de fêter les changements qui s’annoncent. En guise de pot de départ, je vous invite donc à fêter le souvenir d’InternetActu.net, le jeudi 10 mars, au Mauri7, 46 Rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris, dès 18h30 ! En espérant vous y retrouver nombreux !

Pour me contacter : hubertguillaud@gmail.com – 0644317854
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De l’encastrement de la société dans l’économie

Comme j’avais beaucoup aimé son précédent livre (Où va l’argent des pauvres ?), je me suis précipité sur le nouveau livre de Denis Colombi (@uneheuredepeine), Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ? (Payot, 2022). On y retrouve ses qualités de pédagogue, bien sûr, et sa grande mesure. Trop peut-être.

Colombi pose une question intéressante. A l’heure d’une critique assez vive de notre mode de développement, pourquoi nous en accommodons-nous ? Les contradictions capitalistes nous traversent tous, mais quels que soient nos oppositions, nous sommes tous enrôlés d’une manière ou d’une autre, contraints de faire avec. Certes, nous ne recherchons pas tous le profit pour le profit, mais nous le faisons tous un peu.

Colombi rappelle que le capitalisme n’est pas apparu d’un coup de baguette magique. Il s’est construit progressivement et n’a cessé de se transformer, d’évoluer. Aujourd’hui, nous vivons dans un environnement capitaliste qui produit nos comportements et qui surtout les généralise. Tout concours à notre transformation, à nos acceptations et à nos renoncements. Pire, rappelle-t-il, alors que les critiques sont anciennes (des condamnations morales à la dénonciation de l’aliénation…), elles n’ont rien repoussé, n’ont rien défait. L’Etat providence continue d’être vendu à la découpe et le non-marchand est de plus en plus sommé à se transformer. Le capitalisme est une construction sociale complexe qui nous pousse à nous y conformer. Le capitalisme, malgré les critiques, nous est toujours présenté comme inévitable, et il semble l’être de plus en plus, malgré ou à mesure que ses pires travers s’amplifient. Colombi développe patiemment sur les transformations actuelles du capitalisme néolibéral et comment il parvient à désarmer les critiques en les intégrant et en immisçant sa puissance d’agir dans nos ressorts les plus intimes (“la politique de la concurrence s’infiltre jusqu’au plus profond de l’identité de chacun”). Les critiques façonnent le capitalisme de demain, via des justifications et des formes d’engagements qui se renouvellent sans cesse, à l’image de la fabrique du charisme ou du développement de l’entrepreneuriat partout, cette triste production de la précarité. Le capitalisme est notre horizon, il nous promet à la fois une prospérité matérielle et célèbre notre ingéniosité individuelle. Les promesses succèdent aux promesses pour prolonger notre addiction. Qu’importe, pourvu qu’on ait le progrès, l’argent, la compétition… ! (modulez votre vision d’un capitalisme idéal en choisissant le terme qui vous convient le mieux !)

Si nous sommes si capitalistes, c’est que toutes nos expériences s’y rapportent et y convergent, explique-t-il dans un long chapitre sur notre dressage au capitalisme. Dans un monde où tout est calculé, nous devons nous-mêmes apprendre à calculer, à être en compétition, Et c’est cette compétition que l’on pense équitable qui poussent les plus démunis, plutôt enclins à la solidarité, à adopter le point de vue des classes supérieures. L’égoïsme est un privilège des classes favorisées vers lequel l’idéologie ambiante et les structures sociales ne cessent de nous pousser. En s’immisçant dans nos sociabilités pour les recomposer, le capitalisme nous aspire. Nous n’avons pourtant aucune disposition au capitalisme ou à l’avidité, nous l’apprenons et tout nous y conduit (institutions, règles, comportements…). 

L’un des bons exemples que Colombi donne c’est le développement des marchés scolaires. Combien de personnes bien pensantes souhaitent pourtant que leur enfants échappent à la mixité scolaire ? Or, à l’heure de l’individualisation des cursus et plus encore face à l’absence d’une offre scolaire homogène, qui garantirait des conditions égales à tous, la résistance individuelle paraît vaine. C’est bien l’environnement institutionnel, son déplacement politique, qui génère l’individualisation des choix. C’est la mise en place d’un marché scolaire au détriment de l’égalité promise par un service public qui garantirait des conditions égales pour tous, qui favorise les contournements de la carte scolaire, le choix d’écoles différenciées avec leurs cursus spécifiques et l’échappement dans le privé. La responsabilité individuelle ici ne peut rien. L’enjeu est bien politique. 

“Placés sans cesse sur des marchés, nous voilà amenés à agir en conséquence”. Comme le disait Marx, l’Etat (et la régulation politique qu’il permet) est l’un des instruments les plus puissants de la bourgeoisie, le plus utile à l’exercice de son pouvoir, puisqu’il façonne les marchés qu’elle va pouvoir exploiter. Comme le souligne l’économiste Douglas North, si l’Angleterre a été le berceau de la révolution industrielle, cela tient certainement au fait qu’elle ait adoptée, dès 1624, un système de brevet qui conférait un droit de propriété sur les innovations, incitant au progrès technique, puisque celui-ci, désormais, pouvait permettre de faire fortune ! Le “Laissez-nous faire, Sire, et protégez-nous beaucoup” d’un manufacturier du coton de Bourges en 1786, est resté emblématique. “Le néolibéralisme est moins (…) une pensée contre l’Etat qu’une pensée d’Etat”. 

“Économiciser les conduites consiste à inculquer aux individus des dispositions au calcul envers leurs comportements”. Pas étonnant donc que les calculs soient partout, qu’ils prennent le pas pour gérer nos relations. Pas étonnant que le calcul devienne le mode de nos relations et que les machines l’optimisent, même si, bien souvent, c’est au bénéfice du calculateur plus que du calculé. Dans une société capitaliste, le bon comportement est toujours celui de celui qui calcule. Les technologies amplifient le phénomène. Le calcul est partout et nous sommes son outil instrumental. Nous sommes l’instrument d’une économie qui “s’emploie à transformer les comportements économiques pour les faire correspondre à ce que l’économie attend d’eux”. L’économie performe pour elle-même, produit les modèles pour faire advenir son efficacité à l’image des feuilles de calculs nées dans l’économie financière des années 70 pour déterminer le prix des options en fonction de leurs cours passés ou encore la généralisation dans la comptabilité du recours à la juste valeur d’un actif (calculer le prix d’un ordinateur de bureau non plus sur son prix d’achat, mais sur l’évolution de son prix de revente, contrairement à la pratique antérieure), qui favorise une comptabilité pour les actionnaires plutôt que pour les managers. La financiarisation en cours joue complètement de petites transformations d’outils ou de règles de ce type. Ces transformations vers la financiarisation ne sont guidées “non pas par une véritable nécessité économique, ni même par une plus grande efficacité des orientations organisationnelles et stratégiques”, mais par des idéologies. Et cette financiarisation à son tour redescend jusqu’aux individus, à l’image du credit score, qui ne fait que refléter l’inégalité de l’accès aux financements. Pour Colombi, nous assistons à “un processus d’encastrement de la société dans l’économie”. Et la volonté individuelle ne suffit pas à s’en défaire. Nous ne pouvons pas ne pas rationaliser, ne pas calculer… et pire encore, ne pas être calculés. 

La démarchandisation comme la déséconomisation semblent s’éloigner à mesure que nous nous rapprochons du mur climatique. C’est comme si nous étions prisonniers de la cage d’acier sans possibilité de fuir.  Pourtant, si le capitalisme est inévitable, il est aussi transformable, soutient Colombi. C’est là le point le plus fragile de sa démonstration, parce que quand on le regarde sous l’angle de ses transformations, on constate qu’on a peu contraint le capitalisme. Certes, il est plastique, mais il s’est plus adapté aux contraintes pour y échapper que nous n’avons réussi à le domestiquer. Certes, les excès du capitalisme actuel peuvent être vus comme une sous-culture déviante, nous invitant à agir sur ses éléments les plus radicaux… Reste que sur le temps long, il semble plutôt que c’est un capitalisme toujours plus radical qui l’emporte. En fait, comme il le pointe très bien, à l’origine, les marchés financiers avaient pour but de collecter l’épargne pour la répartir sur des projets d’investissements. Le problème est qu’aujourd’hui ces répartitions sont uniquement calculées sur la base des profits qu’ils génèrent, alors qu’à l’origine, ces choix d’investissements, justement, devaient être des choix collectifs pour le collectif. Tant que nous ne remettrons pas de la démocratie dans l’économie, c’est-à-dire des choix non économiques dans l’économie, pour ma part, j’ai bien peur que nous n’allions nulle part. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Denis Colombi, Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, Payot, 2022, 382 pages. 

MAJ : A prolonger de l’excellente vidéo du Stagirite qui explique, très différemment, pourquoi les Français sont de gauche mais votent à droite. Nous préférons une solidarité choisie et restreinte, plutôt qu’une solidarité publique. Plus qu’un trait individualiste, nous sommes contraints à utiliser le capitalisme dans une recherche de sécurisation, renvoyant ses méfaits sur d’autres. La solidarité chaude plutôt froide ne nous aidera pas à nous soustraire à la tyrannie de l’incertitude, au contraire. Reste que, pris dans les retz du marché, nous sommes assurément ses meilleurs agents.

Mérite, le mot est faible

Avec Mérite (Anamosa, 2021), la sociologue Annabelle Allouch (@annabellallouch) signe un éclairant petit livre pour saisir ce que mérite désormais signifie et ce qu’il ne signifie plus. Car ce que nous appelons sous le terme générique de mérite recouvre bien des réalités et des visions politiques différentes. Le mérite est un mode de justification de l’ordre social et donc des inégalités, rappelle-t-elle. Ses appréciations et mises en œuvres sont politiques.

Le problème, explique-t-elle, c’est que le creuset des mérites semble se réduire de plus en plus à une seule et unique acception, celle d’un “mérite néolibéral”. Ce mérite néolibéral on pourrait le qualifier comme étant celui de l’évaluation permanente, celui que les systèmes d’évaluation et de calcul, les logiques de compétition et la rationalité objectiviste, qui se généralisent, mettent en place partout et tout le temps. L’objectivation généralisée de formes calculées de l’évaluation semble ainsi transformer le mérite en métrique, passant d’une forme de valeur morale à de simples mesures objectivantes… pas forcément très rationnelles, même si, cachées derrière des notes et des moyennes, elles nous font croire le contraire, comme nous le disaient déjà le livre de Coquaz et Halissat sur la société de la notation

Si tout le monde croit au mérite, cependant, nul ne croit que les règles soient les mêmes pour tous, montrant par là même l’aporie de ce que le terme tente de masquer. La surpromotion du mérite produit d’abord “une plus grande tolérance aux inégalités”, rappelle la sociologue Parce qu’il se présente comme individuel, il nous fait croire que chacun est responsable de son statut, alors que son appréciation est toujours collective et que le mérite masque sous sa fausse objectivité ses biais de classe. Sa réduction à un sens clairement néolibéral sous forme de compétition élitiste comme l’active Parcoursup ou la généralisation du management par l’évaluation met sous le boisseau les principes sociaux qui devraient modérer cette compétition, notamment la solidarité, la fraternité, la générosité. A l’heure où toutes les procédures d’accès reposent sur le calcul d’un supposé mérite – donc d’une mise en examen moral par des calculs qui se présentent comme objectifs – on en oublie que le mérite comme seule logique n’est qu’une logique de calcul, dont le but est d’abord de contrôler certains publics, d’exclure certaines catégories de populations. La massification des publics légitime le recours à l’évaluation sous forme de scoring généralisé, pas étonnant donc qu’il soit au fondement de l’industrialisation des calculs que permet de réaliser le numérique, de Parcoursup à la notation par les utilisateurs.

Ce mérite, relève pourtant toujours de l’opinion, il adoube certaines qualités au détriment d’autres : l’élève sage, celui qui possède les codes de la culture bourgeoise, le réparateur de chez Darty qui présente bien… La promotion du mérite vise à asseoir des formes de domination socialement et idéologiquement construites, il cristallise “le contrôle pour une lecture inégalitaire du monde”. “Le jugement méritocratique” fait croire à son caractère démocratique en imposant des procédures qui mettent en scène des égalités qui n’en sont pas, comme de tenter de percevoir la motivation dans des notes et appréciations passées qui ne jugent pourtant pas la motivation elle-même.

Ce mérite néolibéral transforme ce qu’il évalue en marchandise, introduit des logiques de compétition entre usagers, plutôt que d’égalité : le bac, même un bon bac ne suffit plus, il faut se soumettre à la compétition avec les autres d’abord. “Le néolibéralisme affecte profondément les valeurs d’une société et les critères d’évaluation ordinaires des individus”. L’évaluation généralisée introduit de la productivité partout sous l’allure d’une fausse émancipation individuelle. Dans la course au mérite, beaucoup partent perdants. Parcoursup distribue la pénurie de places à ceux qui seront jugés les plus efficaces pour les occuper, mais en prenant le plus petit dénominateur pour s’en assurer, à savoir les résultats scolaires. Son objectif principal n’est pas d’affecter au mieux les candidats aux études qu’ils souhaitent, mais bien avant tout de rentabiliser le marché éducatif. Le mérite est un outil de rationalisation, légitimant la sélection comme la pénurie. Il nous fait croire que la sélection est une expérience normale pour mieux discipliner les conduites individuelles. Au final, sous couvert de mérite, la rationalisation gestionnaire devient elle-même incontestable, inévitable, quels que soient ses innombrables biais ! 

Allouch nous invite à repolitiser le mérite. Tous les mérites ne sont pas également reconnus, il n’est donc pas le seul principe de l’ordre social. Il est là pour masquer les principes libéraux qu’il recouvre de son vernis individualiste. Il est là pour mettre à bas la solidarité comme l’égalité. A trop faire reposer nos sociétés sur de faux mérites et des mérites partout, le risque bien sûr, c’est de démultiplier les perdants, les humiliés, les déclassés, ceux qui ne peuvent pas atteindre l’hubris méritocratique, cet ascenseur social qui semble plutôt en train de disparaître.

Le mérite tire sa force de son efficacité émotionnelle. Le contrat qu’il propose nous touche tous, mais son objectivité est feinte, vaine. Le mérite ne vise qu’à discipliner la société au bénéfice des gagnants. Allouch nous invite donc à résister aux logiques de classements partout, renoncer à ce que ces logiques soient partout homogènes et plus encore, préserver des secteurs du mérite pour y privilégier la solidarité. Sortir des classements, changer les métriques, les démultiplier en offres concurrentes est certainement le meilleur moyen de s’extraire d’un mérite, qui, en tournant en boucle sur lui-même, risque surtout d’emporter la société avec lui. Un livre court et essentiel, donc ! 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Annabelle Allouch, Mérite, collection “Le mot est faible”, Anamosa, 2021, 112 pages, 9 euros. 

Plongez dans la Tèque !

Je vais vous recommander chaudement ce premier numéro de la revue Tèque (@revueteque), non pas parce que j’y ai commis un article, mais parce que Tèque propose enfin la revue sur le numérique que je souhaite lire depuis des années. Elle le fait plutôt humblement. Hormis mon article, les 4 autres qui la composent sont des traductions d’articles que vous avez certainement, comme moi, déjà lu. Sans surprises, ils proviennent pour l’essentiel de revues américaines dont je n’ai cessé de vous parler, comme Real Life, The Baffler ou la Technology Review. Un autre article vient d’un chercheur, artiste et designer, comme ceux que je ne cesse de vous inviter à lire. Tèque va chercher les endroits et les gens qui pensent et font le numérique, qui le questionnent, qui l’inspectent, qui nous aident à le comprendre et à le subvertir. Ces traductions offriront en tout cas, à beaucoup d’entre nous, un vrai confort de compréhension. 

Tèque est une revue de réflexion sur la technologie qui prend le temps d’en décortiquer le fonctionnement, qui plonge dans les questions que posent les pratiques, les interfaces, les programmes, leur domination culturelle et économique. Comme le disent les rédacteurs en chef de ce numéro, Loup Cellard (@CellardLoup) et Guillaume Heuguet (@G_Heuguet), il s’agit de construire “un double horizon pour leur critique : saisir en détail leur fonctionnement et ses conséquences, et les réinscrire dans des histoires plus vastes”, partout là où la technologie désormais se situe. 

Au sommaire du numéro, vous trouverez 5 articles donc. 

Le premier, signé du designer italien Silvio Lorusso (@silvio_lorusso) (j’avais évoqué longuement son excellent Entreprecariat) tente de déconstruire la figure de “l’utilisateur”. Pour Lorusso, l’utilisateur en est de moins en moins un, tant ses possibilités d’actions sont contraintes, réduites. La condition de l’utilisateur est toujours programmée par quelqu’un d’autre. Nous y sommes de moins en moins libres car nous sommes de plus en plus éloignés des outils. Nous sommes passés à une “informatique impersonnelle” qui nous dépossède, qui nous prive de savoir-faire. Nous voici prolétarisés par ces outils qui étaient censés nous rendre du pouvoir. Désormais, nous voici contraints à superviser l’automatisation. Nous ne sommes plus des utilisateurs, mais des ouvriers des systèmes, où les contenus interagissent avec nous sans fin, dans une frustration sans fin. 

Le second, signé Marlowe Granados (@marlowetatiana) revient sur l’esthétique TikTok, “espace de célébration du banal”, pur produit de l’ennui des suburbs américaines et des chambres d’adolescents confinés. Cette lecture de TikTok comme refuge virtuel de la jeunesse, qui ne cherche pas l’originalité mais la conformité, comme pour se mettre toujours à la portée de son public, dans une intimité à portée de téléphone, créé par la génération qui le consomme, offre un regard qui éclaire les spécificités des réseaux sociaux les uns envers les autres. 

Le troisième est un article du puissant Rob Horning (@robhorning), qui nous montre combien il a assimilé Bernard Stiegler pour nous expliquer lui aussi, que le numérique nous prolétarise. Nous sommes dressés par les algorithmes qui nous produisent en tant que public, tout en nous isolant les uns des autres pour mieux nous conditionner. Leur enjeux est d’abord de nous inviter à interagir avec nous-mêmes, d’être nous-mêmes notre propre public. Nous devenons “réceptifs à des systèmes qui désirent à notre place”, qui produisent pour nous de nouveaux désirs, en remplaçant les personnes que l’on désire par des machines à notre service. Nous voilà débarrassés du fardeau à produire notre propre subjectivité ! Nous sommes rendus n’être que les sujets et objets d’un marketing qui boucle sur lui-même, de systèmes qui rendent la communication sociale inutile puisqu’ils s’y substituent sans nous confronter aux frictions du social. Notre identité se dissout dans une consommation sans borne pour produire des émotions et des pulsions hors du monde social. Les systèmes nous produisent à leur image, ils instillent en nous un désir pour une culture standardisée qu’il est facile et rentable de reproduire, et ce d’autant plus qu’elle est déconnectée des complications des relations interpersonnelles. Nous sommes plongés dans l’économie libidinale de Stiegler, où le capitalisme génère ses formes esthétiques pour se reproduire lui-même. Nos identités sont fabriquées par nos consommations, qui sont sans arrêt reproduites pour alimenter la boucle… 

Le quatrième est le mien. J’y réponds à ma longue défense de l’explicabilité des systèmes pour tenter de comprendre pourquoi elle ne progresse nulle part. Des prêts bancaires à Parcoursup, les calculs demeurent bien plus opaques que transparents. A l’heure où ils se répandent partout, leur opacité s’explique en grande partie par leur caractère incontournable. S’ils sont partout les mêmes, partout incontournables, ils n’ont nulle besoin de se rendre transparents aux utilisateurs. La réduction des modes sélectifs à des calculs – qu’ils relèvent d’une pauvreté algorithmique qu’il vaut mieux ne pas expliquer ou de délires calculatoires par nature inexplicables – ne nécessite aucune explication à ceux qui sont calculés. Réduits aux calculs partout, nous produisons une société sans relations, par nature délétère. 

Le dernier article est celui que Karen Hao (@_KarenHao) a consacré aux spécialistes de l’IA de Facebook, pour montrer toute la veulerie de cette entreprise, qui n’a jamais cherché à s’amender de ses défaillances (voire même de ses crimes) algorithmiques. Édifiant !

Tèque propose à la fois des articles exigeants et d’autres plus accessibles. Ce mélange fait sens. Espérons cependant que le prochain numéro donnera plus d’espace à des contributions originales et francophones. Je suis certain que la revue attend déjà vos propositions !

Très heureux en tout cas d’avoir contribué à ce numéro. Pour ma part, j’attends déjà le prochain avec impatience !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Tèque, n°1, éditions Présentes, 200 pages, 10 euros.