Où atterrir ?

Dans son dernier essai, Bruno Latour fait de l’élection de Trump le symbole d’une prise de conscience. Les classes dirigeantes ne veulent plus diriger le monde, mais s’en extraire. Le Grand démantèlement de l’Etat de droit et de la solidarité va de pair avec la négation du changement climatique. Le progrès a été trahi par ceux qui ont compris que la planète n’était pas assez vaste pour partager la croissance. Tout l’enjeu consiste désormais à masquer la trahison des élites, que ce soit par le délire techniciste comme par le déni climatique, explique le complotiste zadiste Bruno Latour. Le progrès s’écroule et avec lui la promesse d’un monde commun. Confronté à leur seuls dénis, les tenants de la globalisation comme ceux du retour en arrière rivalisent d’irréalisme.

Le monde moderne n’existe plus. Le progrès est terminé. Nous sommes dans un monde postpolitique, sans objet, puisque chacun rejette le constat du monde que nous devons désormais habiter.
Il nous faut pourtant retrouver le sens du Terrestre, rappelle le philosophe. Nous faire une raison. Pour cela, nous avons besoin d’une recomposition politique, de dépasser le clivage droite/gauche autour de la valeur du Terrestre… Mais est-elle une valeur ? Il accuse rapidement l’écologie de n’y être pas parvenu sans voir la difficulté à trouver des valeurs quand les promesses de progrès et d’émancipation se recroquevillent, notamment face aux forces du marché qui ont toujours eut des valeurs fortes et claires. Les limites de la planète que nous devons habiter remettent en question ces perspectives de modernisation et d’émancipation, sans parvenir à nous proposer d’alternatives. Jusqu’à sa déterritorialisation, le capitalisme a été quoiqu’on en dise vecteur de progrès et d’émancipation. Ce n’est certes plus le cas et l’habitat d’un monde Terrestre sans perspective n’est pas très stimulant. Il invite la raison scientifique a basculer d’une vision mécaniste devenue insoutenable à une vision biologique qui seule pourra nous aider à habiter ce nouveau monde, à reconquérir le sol. Il tente un peu désespérément de trouver un sens où nous projeter encore. Pas sûr qu’il y parvienne vraiment.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, édition la Découverte, octobre 2017, 160 pages.

De l’intelligence animale

Intéressant de constater la difficulté que nous avons à caractériser l’intelligence, la conscience, la cognition. Le primatologue Frans de Waal pointe la continuité de celles-ci et leurs variations entre espèces. “La différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux est une différence de degrés et non d’espèce”, soulignait déjà Darwin. A travers de multiples expériences, de Waal nous invite à nous défaire de nos jugements rapides. Les mécanismes et les fonctions s’ entremêlent, mais nous devons nous défier de les confondre. Les ethologues démontrent chaque jour plus avant que les animaux ont des caractéristiques qui étaient censées nous distinguer et que nous avons des processus mentaux communs. La conscience n’est pas qu’une question d’interconnectivité.
Un livre qui fait du bien et qui permet de relativiser la grande réduction dont procède les tenants de l’IA.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Frans de Waal, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ?, éditions Les liens qui libèrent, octobre 2016, 416 pages.

Extractivisme

La grande promesse écologique repose sur un extractivisme forcené, nous explique le journaliste Guillaume Pitron dans cette enquête très documentée, La guerre des métaux rares. Pour satisfaire nos besoins, nous allons devoir extraire plus de métaux que l’humanité n’en a jamais extrait depuis son origine. Or, la fracturation nécessaire à l’exploitation des métaux rares nécessite beaucoup d’eau et d’énergie et produit de terribles pollutions aux métaux lourds. Pour l’instant, nous avons délocalisé cette pollution. Mais, cette nouvelle révolution industrielle ne sera pas plus soutenable que les précédentes, prévient-il. Nous ne cessons d’augmenter notre impact sur la planète. Et la guerre aux ressources qui a déjà commencé, laisse déjà percevoir la montée des tensions géopolitiques. Le déni de la rareté des ressources, du coût environnemental et énergétique de l’extraction semble total. Reste que Pitron concentre son argumentation sur les enjeux économiques plus que sur les enjeux humains. Il a raison, ça lui permet d’observer les tensions bien concrètes à venir. Qui ne sont pas plus rassurantes que les perspectives à long termes.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique, Les liens qui libèrent, janvier 2018, 296 pages.

Le champignon du capitalisme

L’anthropologie est décidément surprenante. Elle parvient à mêler le singulier et le pluriel, à explorer les mondes dans leur plus vaste complexité et leurs plus précis agencements. Mais, si elle n’était qu’une science descriptive, elle flirterait au mieux avec la littérature comme les meilleurs écrivains voyageurs. Non, elle est aussi une science en action qui produit de la théorie actionnable, une compréhension du monde dont les enseignements vont bien plus loin que les milieux auxquels ils s’appliquent. Le long livre de Anna Lowenhaupt Tsing sur les champignons Matsutakes est incroyable. Depuis une enquête minutieuse à la fois biologique, écologique, économique, locale et globale, l’anthropologue décortique le capitalisme et nous offre de nouveaux outils conceptuels pour l’appréhender, le tout dans une langue magique, mêlant petites et grandes histoires. Une enquête magistrale et épatante. Un grand livre de science humaine déjà.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde, sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, La découverte, collection “les empêcheurs de tourner en rond”, août 2017, 416 pages.