Nous n’aurons pas d’avenir sans justice sociale !

D’Alain Supiot, je me souviens, bien sûr, de La gouvernance par les nombres (Fayard, 2015) : cette magistrale analyse de l’évolution du droit de ces 30 dernières années qui montrait comment l’hypercapitalisme déconstruit – par la dérégulation, l’accord commercial, le management et la mise en indicateurs du monde – notre État social et toutes formes de solidarités au profit de l’individualisme, de la compétition et surtout d’un nouveau rapport aux autres sous formes d’allégeances, conséquences des structures en réseaux. Dans ce livre, Supiot évoquait finalement assez peu le numérique autrement que comme un des leviers de cette transformation, passant du gouvernement par la loi à la gouvernance par les nombres. C’était presque dommage, tant l’usage (bien peu humain) des êtres humains en entités programmables toujours optimisées passe désormais par le calcul permanent permis par les machines. Reste que Supiot y était magistralement critique sur la mise en chiffre du monde au profit de certains (les chiffres sont toujours des opinions, jamais des vérités, pourrait-on asséner). De quoi renforcer encore nos convictions sur ce que l’optimisation détruit. 

D’Alain Supiot, je me souviens également de ses cours au collège de France, notamment ceux de 2016-2018 sur la figure juridique de la démocratie économique que j’étais allé (en grande partie) écouter. Alain Supiot est aussi passionnant en vrai que dans ses livres. La distinction qu’il souligne entre la démocratie représentative, où le nombre fait loi, et la démocratie sociale, qualitative, nous rappelle que la démocratie peut-être plus riche que ce à quoi tout le monde tente de la réduire. Il y rappelait, notamment combien la responsabilité sociale des entreprises était inexistante, soulignant que l’autoréglementation, comme les interprétations du Conseil constitutionnel de la loi Florange reposaient surtout une interprétation très libérale de l’entreprise, donnant le droit à n’importe quel patron de fermer une entité sous prétexte du droit à la propriété. Tant que l’intérêt de l’entreprise ne passera pas avant ceux de ses propriétaires, nous resterons soumis à des rapports de force inégaux. C’était là encore tout le propos du très court, Le travail n’est pas une marchandise, leçon de clôture de 7 années de cours au Collège de France. Il y dénonçait à nouveau combien la sape du droit du travail réduit le périmètre de la justice sociale. Bref, cela fait longtemps qu’Alain Supiot nous rappelle qu’il n’y a pas de société sans justice sociale. 

Si vous n’avez pas encore parcouru tout cela (et il y en a bien d’autres !), je vous invite à vous précipiter sur le très court Libelle qui vient de paraître au Seuil, La justice au travail. Ce petit livre est parfaitement lumineux, comme peuvent l’être parfois les formes très courtes ! Il y rappelle, très simplement, qu’il n’y a pas et n’y aura jamais de société sans justice sociale. Que cette justice suppose toujours un tiers. Et que ce tiers est par nature absent des plateformes et de la gouvernance par les nombres. Pour qu’il y ait justice il faut donc qu’un tiers (ou plusieurs) arbitre. Que pour s’extraire de relations de pouvoirs asymétriques par nature, il faut des garanties tierces et qui fonctionnent d’autant mieux si les voies de recours sont multiples et nombreuses. 

“La justice n’est pas un état spontané”

“La liberté syndicale, le droit de grève et la négociation collective sont autant de mécanismes qui permettent de convertir des rapports de force en rapports de droits”, rappelle le juriste. Or, ces mécanismes n’existent pas quand tout est calculé. La gouvernance par les nombres nous promet le mirage d’une justice spontanée, qui n’existe pas, explique-t-il en étrillant les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU que tout le monde semble considérer comme étant les règles de conduites de notre avenir. Or, la justice sociale n’y figure même pas ! Supiot dénonce cette conception purement managériale de notre horizon politique. Ces objectifs illustrent parfaitement l’impératif gestionnaire, d’où émergerait un ordre spontanément juste, sans alternative, ni garanties. Pourtant, rappelle-t-il, “la justice n’est pas un état spontané“, mais le produit d’efforts constants et sans cesse renouvelés. Les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail, en France, en sont les piliers. Et aucun de ces trois piliers ne se défendent sans luttes. Comme le dit également très bien la philosophe Anna Alexandrova (auteure d’une Philosophie pour la science du bien-être, @expertiseunder) dans une tribune pour le New Statesman, les indicateurs maîtres (comme le PIB, les ODD ou le Weelby) ne peuvent guider les politiques publiques. Un seul chiffre ne reflètera jamais tout ce qui est important. Pire, il dissimule les désaccords comme les conflits de valeurs. Aucun chiffre ne peut être un substitut à la délibération publique. “De tels indicateurs créent l’impression totalement fausse que des décisions légitimes peuvent être prises sur la base de seules preuves. Il devient alors plus difficile pour le public de contester les jugements des experts qui, dans ce cas, méritent clairement d’être contestés” (puisque ces preuves et faits ne reflètent qu’une méthode de mesure par rapport à d’autres). “Ce rêve technocratique perpétue donc l’illusion qu’il peut y avoir des règles sans politique sur la base de la seule science”

L’ubérisation, une intégration totalisante

“La gouvernance par les nombres est le dernier avatar du scientisme”, assène Alain Supiot, visant à produire des scores et des indicateurs pour tout alors que la plupart du temps nous mesurons très mal les faits sociaux, ne cessant de passer par des proxies et des réductions (les arrestations pour la criminalité par exemple). On peut débattre de tout sauf des chiffres nous sommes-nous vus répétés, comme si les indicateurs étaient capables par eux-mêmes de produire une vérité, alors qu’ils ne font que “réduire le périmètre de la démocratie”. Supiot rappelle qu’il n’y a pas d’ordre immanent. Ce délire n’est commun que pour les théoriciens du néolibéralisme et pour ceux de l’intelligence artificielle, remarque-t-il très justement (à croire que ce sont les mêmes !) ! La justice sociale n’est pas un algorithme, n’est pas une équation entre les revenus et le temps de travail qu’il suffirait d’optimiser ! Pourtant, c’est que pensent nos politiques publiques, qui depuis 40 ans paupérisent les services publics, ouvrent à l’assurance privé la santé et la retraite, soumettent les prestations familiales à des conditions de ressources, remettent en cause les statuts professionnels, et soumettent nos existence à des batteries d’objectifs, de scores et d’indicateurs de performance.

“On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”

Pour Supiot, le travail sous le contrôle des plateformes produit un nouveau servage. Un servage désormais rendu plus facile par le contrôle numérique des indicateurs, mais qui s’est développé dans des secteurs qui étaient bien peu numériques jusqu’à peu, comme dans le domaine agricole. Supiot suggère par là que c’est l’intégration plus que le numérique qui pose problème : c’est-à-dire que c’est la prise du contrôle en amont (la fourniture du travail) et en aval (la fixation du prix) ainsi que le contrôle même du travail (discipline de production) qui sont problématiques. Le numérique permet surtout d’accélérer et de faciliter cette triple prise contrôle du travail, jusqu’à sa déconnexion si les scores sont insuffisants. Cette gouvernance par les métriques, cette intégration totale, non seulement produit des liens d’allégeance, de subordination (que la jurisprudence à l’encontre de l’ubérisation a bien mis en avant), mais également produit des chaînes d’irresponsabilités et de sous-traitances toutes régulées par la seule optimisation marchande. Pire, elles découragent les solidarités sociales au profit de solidarités identitaires ou communautaires (“L’accroissement des revendications sociétales de reconnaissance de ces identités est ainsi allé de pair avec l’affaiblissement des revendications sociales de juste répartition des fruits du travail”.). La colère de l’injustice sociale est redirigée à l’encontre des groupes stigmatisés sur des bases identitaires. 

Pour Supiot, nous devons nous intéresser non pas à ce que nous sommes ou avons, mais à ce que nous faisons. C’est là que la considération et la justice doivent d’abord agir. Nous devons renforcer les principes de la justice sociale plutôt que la décomposer. En étendre le périmètre : au sens, au travail au-delà de l’emploi, à l’empreinte écologique du travail…, milite Supiot. Nous devons élargir la codétermination. Ne pas la cantonner aux questions de prix et de durée du travail, mais l’élargir à l’utilité et l’innocuité du travail. “On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”, rappelle-t-il dans une excellente interview pour L’Humanité. Par les temps qui courent, autant dire qu’il y a encore du travail !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Alain Supiot, La justice au travail, Seuil, “Libelle”, 2022, 72 pages, 4,5 euros.

Le modèle 42

A lire l’enquête sociologique de Camille Dupuy et François Sarfati (@GouvPar_lemploi), Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, je suis resté un peu sur ma faim, notamment du fait du manque de quelques perspectives chiffrées (sur les profils d’entrée à l’école comme sur les sorties). L’étude est pourtant riche, référencée, apporte des perspectives, mais n’apprend pas grand chose à qui connait déjà un peu le fonctionnement des écoles du numérique.

Les deux sociologues se sont immergés à 42, cette école du code, privée mais gratuite, sans professeurs, lancée en 2013 par le milliardaire Xavier Niel. Ils racontent très bien les enjeux d’une formation au service de l’emploi et des entreprises, et comment son modèle d’innovation tient finalement du révélateur d’un projet politique libéral et d’un projet d’entreprise global (l’école n’est qu’une brique dans un vaste système Niel, qui va de l’incubation au fonds d’investissement). Mais plus que d’en éprouver les limites, les deux chercheurs en entérinent plutôt le succès (sans montrer hélas qui sont ceux que ce modèle met sur la touche, ceux qui n’y vont pas par exemple, que le modèle rejette ou qui quittent la piscine. Pas sûr en effet que cette implication marche pour tous !).  

Certes, l’école ne forme pas que des décrocheurs comme elle le justifie (un bon tiers des élèves ont visiblement plutôt un bon parcours scolaire, sont déjà diplômés et viennent là pour apprendre autre chose et autrement). L’école rebelle de Xavier Niel s’est effectivement bien assagie, elle est d’ailleurs bien plus proche du pouvoir qu’elle ne le défie. Elle est effectivement un modèle où “le privé agit à la place du public pour mieux pousser ce dernier à agir pour servir les intérêts du marché”. 42 tient bien plus d’un acte de “militantisme patronal”, où la philanthropie (comme à son habitude) sert d’abord et surtout ses propres investissements.

Sarfati et Dupuy soulignent que les élèves de 42 intériorisent les fragilités de nos sociétés (certainement parce qu’ils en sont aussi le produit), mais n’est-ce pas le cas finalement de bien des autres ? Nombre d’écoles désormais fonctionnent sur l’engagement (un terme qui est aussi le moteur du marketing numérique, non sans raison), c’est-à-dire sur sa résistance à l’intensité de travail, mesuré sur l’implication dans des projets, sur le comportement, sur des ateliers et exercices où l’enjeu n’est pas de réussir, mais de s’impliquer en continu, où l’enjeu est d’apprendre à travailler jusqu’à épuisement, comme pour mieux intégrer la culture du travail devenue folle, rendre la critique comme le renoncement impossibles ! Mais n’est-ce pas devenu le cas de nombre d’écoles ? On aurait aimé que le cas 42 soit comparé à celui d’une école d’ingénieur ou d’informatique d’ailleurs. On découvrirait peut-être que les méthodes pédagogiques de 42 ne sont plus si spécifiques dans ce secteur (beaucoup ont adopté le mode projet, des contenus courts, l’auto-formation, les évaluations par les pairs, l’individualisation des parcours…, moins l’absence de professeurs peut-être, même s’ils ont tendance à devenir plutôt des coachs, moins la gamification et l’autonomie des apprentissages qui semblent encore assez spécifiques…), pas plus que ses méthodes de recrutement (nombre d’écoles d’informatique recherchent bien plus les fans de code que les seuls bons élèves), ni dans les sorties d’études (elles aussi préparent à la précarité du secteur, qui est pourtant certainement l’un des secteurs les moins précarisés qui soient et toutes ont des dispositifs d’accompagnement de sorties comme des réseaux d’alumnis…). Sarfati et Dupuy soulignent néanmoins très bien que l’aventure entrepreneuriale n’est possible qu’à ceux qui peuvent se permettre de prendre des risques, c’est-à-dire les plus dotés socialement… Les autres, ceux pour qui même la “gratuité ne suffit pas” (le logement et le financement de son temps à l’école est bien souvent un problème encore plus important à 42 que dans d’autres lieux d’enseignements, notamment du fait de l’implication totale que l’école demande à ses élèves), n’ont pas d’autre objectif qu’un emploi stable. 

Au final, à lire cette histoire de l’école 42, on se rend compte que ses spécificités le sont peut-être bien moins qu’on le pensait. D’abord parce que son modèle d’apprentissage autonome puise bien sûr dans la riche histoire de “l’éducation nouvelle”… Mais surtout parce que ces formes d’apprentissages, tout comme le modèle 42, ont  été très rapidement assimilés. En presque 10 ans, l’originalité de la Niel Academy n’est plus l’exception. La privatisation, la mise en concurrence généralisée de l’éducation, est passée par là. La piscine est devenue un modèle. 42 n’est plus en rupture avec l’ordre social, elle le fait advenir en transformant ses étudiants en entrepreneurs d’eux-mêmes, capables de s’adapter, d’accepter la discipline, de se rendre disponibles à la précarité… Autant de dispositions professionnelles, opérationnelles, où la critique, la disruption que prône l’école, est finalement réincorporée et assimilée pour faire accepter les règles, pour se mettre au service de l’emploi, entre convivialité festive et don de soi. Formation, travail et emploi sont désormais les tenants d’une même continuité et ne vise qu’à “rendre disponible” les individus au marché, à s’y conformer… Intégrer la norme de l’incertitude qui caractérise les projets comme le travail.

En même temps, on peut se demander si nulle école n’a jamais produit autre chose. Dans un temps de crise qui perdure, de la politique à l’éducation, gouverner par l’emploi semble être partout devenu la seule et unique règle quelles que soient les conséquences. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Camille Dupuy, François Sarfati, Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, PUF, 2022, 240 pages.

Techlash et Technoluttes : Vers la convergence des technoluttes ?

Cet article est ma contribution à un ouvrage collectif paru il y a 2 ans.
Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely (dir.), La France qui vient, cahier de tendances 2020, Fondation Jean Jaurès, éditions de l’Aube, mai 2020.  

En 2013, le rédacteur en chef de The Economist, Adrian Wooldridge déposait dans les colonnes de son journal le terme de Techlash1, contraction de tech et de backlash (que l’on peut traduire par contrecoup, tollé ou retour de flamme). A l’époque, Wooldridge prophétisait un retour de bâton du public à l’égard des excès du monde de la technologie. Mais les excès qu’il dénonçait alors n’étaient rien d’autre que la richesse et les excentricités trop ostentatoires des nouveaux parvenus du monde de la tech dans un monde en crise économique. Une condamnation morale qui est restée symbolique. 

“La tech n’est plus tant l’outil de libération des individus et des collectifs qu’elle était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système.”

Le terme a pourtant continué d’être utilisé, mais il s’est transformé. Il décrit désormais « l’animosité grandissante du public à l’égard des grandes plateformes technologiques ». Mot de l’année 2018 consacré par le Financial Times2, il concrétise l’accumulation permanente de scandales concernant les pratiques des grands acteurs de la technologie. Le Techlash désigne la perte de confiance des utilisateurs envers les services numériques. Cette défiance est multiple. Elle concerne à la fois leur situation de monopole et d’abus de position dominante, les problèmes de sécurité qu’ils n’arrivent pas à endiguer, la perte de confiance dans la qualité de leurs outils à mesure que leurs biais se révèlent et que l’emprise psychologique de ces services sur nos vies quotidiennes se fait plus prégnante. A l’image du doute né suite au scandale Cambridge Analytica quant à l’influence des géants du numérique sur les comportements électoraux, pour de plus en plus de leurs utilisateurs3, il y a le sentiment diffus qu’une malveillance est à l’œuvre dans les outils qu’ils utilisent en permanence, qu’une dissonance réelle oppose la « coolitude » des services proposés et leurs conséquences bien réelles sur l’existence même de chacun. Un sentiment de malaise qui s’est concrétisé dans le débat initié dès 2016 par le designer américain Tristan Harris autour de la question attentionnelle dénonçant l’emprise de la conception même de nos outils sur notre volonté : « Il y a aujourd’hui un problème dans les choix que l’industrie de la technologie fait pour nous »4

La tech : une concentration de problèmes

Le monde de la technologie, de la fabrication du matériel au logiciel, est attaqué sur tous les fronts. La tech est de plus en plus critiquée pour sa pratique massive de l’évasion fiscale. Elle est conspuée pour les innombrables scandales, quasiment quotidiens, de fuites de données personnelles. Depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013, elle est désignée comme le principal acteur de la surveillance panoptique des Etats au détriment de toutes les libertés publiques. Elle est montrée du doigt pour son rôle croissant dans l’accélération de l’extraction des ressources naturelles et de la crise écologique. Elle est surtout devenue le symbole d’une injustice sociale qui s’incarne désormais dans les systèmes numériques qu’elle déploie à tous les niveaux de la société. Une « automatisation des inégalités », dénonce la chercheuse américaine Virginia Eubanks5, qui souligne combien les systèmes techniques marginalisent les groupes les plus marginalisés, créant une « boucle de rétroaction de l’injustice » qui renforce sans fin la surveillance, le soupçon et les punitions. « Les biais sont devenus le matériel brut de l’IA », s’alarme Kate Crawford de l’AI Now Institute en expliquant combien ces biais sociaux ne seront pas réductibles par des formules mathématiques6. « Les algorithmes sont des opinions formulées dans du code », tranche Cathy O’Neil7

Le numérique n’est plus tant l’outil de libération et d’autonomisation des individus et des collectifs qu’il était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système. La techno, n’est plus tant le bras armé du capitalisme, que le moyen, le milieu de sa propre réalisation, comme si la technologie avait assujetti à sa propre efficacité tant le politique que le pouvoir économique8.

Pas étonnant donc que le numérique concentre les critiques. Que ce soit celle des habitants qui luttent contre la gentrification des lieux que la technologie s’accapare, comme c’est le cas dans la Silicon Valley9. Celle des salariés de ces entreprises qui contestent certaines de leurs politiques, notamment le développement d’outils de surveillance policier, à l’image de la contestation du projet Maven, un contrat entre Google et le Pentagone pour doter les drones américains d’outils d’intelligence artificielle pour optimiser les frappes automatisées10. Mais également la contestation du sexisme et du racisme plus ou moins feutré qui ont cours dans ces organisations11… quand ce ne sont pas les conditions de travail elles-mêmes qui sont de plus en plus pointées du doigt que ce soit par les employés des centres de logistique d’Amazon12 ou les livreurs et chauffeurs précarisés par l’ubérisation13. Celle enfin des usagers des technologies pris dans les rets de ces outils dont ils mesurent le caractère de plus en plus addictif pour les uns ou de plus en plus policiers pour les autres. Celle surtout d’utilisateurs qui constatent que la transformation numérique qui se met en place ne leur apporte pas le bonheur et le progrès tant attendu. 

De quelles technoluttes parle-t-on ?

Pour la chercheuse en sociologie à Berkeley, Nataliya Nedzhvetskaya, qui documente depuis plusieurs années une base de données pour répertorier les actions collectives dans ce secteur aux Etats-Unis, le nombre d’actions a décollé ces deux dernières années, passant d’une dizaine par an depuis le début des années 2010 à plus d’une centaine en 201914. Ces luttes sont principalement le fait des travailleurs les plus précaires du secteur, mais en 2019, ce sont les contestations de cadres qui ont été les plus nombreuses. Les luttes des uns ne sont pas celles des autres, explique-t-elle : les cadres se mobilisent plutôt autour d’enjeux climatiques ou éthiques, quand les employés se mobilisent plutôt pour défendre leurs conditions de travail. Les premiers pratiquent plutôt la lettre ouverte, quand les seconds préfèrent des formes de contestations plus classiques comme la manifestation.  

Mais ce ne sont pas les seules technoluttes que l’on dénombre. Nombre d’entre elles engagent également des citoyens et des collectifs à la frontière entre la lutte environnementale, politique et technique. Manifestations contre l’automatisation15, luttes contre l’implantation d’antennes de téléphonie mobile16 (qui s’accompagne d’une critique nourrie sur le risque environnemental17 et sur le sens du déploiement de la 5G18), luttes contre le puçage généralisé des animaux d’élevage19, luttes contre l’épandage de pesticides20, luttes contre les grands projets inutiles21, etc. Des frondes multiples existent, ciblées, précises : à l’image de la plus vigoureuse et massive d’entre elles, la fronde à l’égard des compteurs Linky. Linky, le compteur connecté, a été en France l’un des objets techniques les plus contestés (plus de 800 communes ont délibéré à son encontre22). 

“Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ?”

« On ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui »

« L’informatisation de nos sociétés nous a longtemps été présentée comme un dépassement du capitalisme industriel, alors qu’elle l’a surtout réenchanté », explique la chercheuse et activiste Célia Izoard23. L’économie immatérielle a accéléré les pires tendances du capitalisme : la pollution, l’extractivisme, la marchandisation de la vie quotidienne, la surveillance des plus démunis… Pourtant, si les oppositions sont nourries, on ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui. Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ? Qui ne nous laisse, comme marge d’action que des petits gestes, des accommodements raisonnables, « atomisés, individualisés et dépolitisés », « des micro-résistances qui occupent symboliquement l’espace sans faire basculer l’édifice qu’elles entendent attaquer »24

Les technoluttes manquent encore d’actions coordonnées. Dans les années 1980 encore, rappelle l’historien François Jarrige25, des salariés de l’Insee ou de Nice-Matin se mettaient en grève pour protester contre le travail sur écran et le contrôle informatique des rendements. Qui aujourd’hui se mettra en grève contre le big data ? Qui pour supprimer des fichiers clients, effacer un programme ou des données ? Dans les entrepôts de logistique où la commande vocale dicte aux corps des préparateurs de commande leur conduite, les rébellions sont surtout individuelles. Les bris de machines n’ont pas disparu, mais ils sont devenus des gestes personnels sans grande portée, où le casque qui dicte ses ordres dans les oreilles vous sera facturé si vous le jetez par terre d’énervement26. En fait, l’espace de la contestation s’est déplacé : dans nombre d’entreprises, elle est devenue impossible, notamment du fait de la précarité. Pas étonnant donc que la contestation technocritique la plus visible aujourd’hui soit militante et citoyenne et se focalise à l’encontre de projets qui ont des impacts environnementaux et sociaux. 

Ce qui semble certain, c’est que la lutte écologique commence à rejoindre la lutte contre le déploiement sans fin de la technologie. Pour l’éditeur technocritique Cédric Biagini des éditions de l’Echappée, le problème est que nous sommes encore trop nombreux à croire que le progrès social découle du progrès technique. Or, le progrès social ne lui est pas lié, car le progrès technique n’est pas neutre. Pire, les deux se sont déliés avec la numérisation et l’automatisation. La contestation demeure toujours le meilleur moyen de faire bouger les lignes, car elle pousse aux réponses et déclenche des formes de régulation. Reste à savoir comment ces contestations peuvent devenir plus massives qu’elles ne sont pour renverser la donne, alors que « L’informatique accentue les rapports de pouvoir plus qu’elle n’égalise les rapports de force »27

Les victoires des technoluttes sont encore bien timides, mais elles sont de plus en plus visibles. Il leur reste encore à trouver des formes de convergences. Ce sera certainement l’enjeux des technoluttes à venir. 

Hubert Guillaud

Notes


  1. Adrian Wooldrige, « The coming tech-lash », The Economist, 18 novembre 2013.
  2. Rana Foroohar, « Year in a word : tech lash », Financial Times, 16 décembre 2018.
  3. Et notamment des plus jeunes : 44% des 18-29 ans ont supprimé l’application FB de leur téléphone… en 2018 momentanément, rapportait une enquête du Pew Internet Center. « Americans are changing their relationship with Facebook », Pew Research Center, 05 septembre 2018.
  4. Hubert Guillaud, « L’attention une question politique ? », InternetActu.net, 04 juin 2018 et « Répondre au design de nos vulnérabilités », 16 juin 2016.
  5. Virginia Eubanks, Automating Inequality,  St Martin’s Press, 2018 et Hubert Guillaud « De l’automatisation des inégalités », InternetActu.net, 15 janvier 2018.
  6. Hubert Guillaud, « Kate Crawford : « L’IA est une nouvelle ingénierie du pouvoir », 30 septembre 2019, InternetActu.net.
  7. Cathy O’Neil, Algorithmes, la bombe à retardement, Les Arènes, 2018.
  8. Diana Filippova, Technopouvoir : dépolitiser pour mieux régner, Les liens qui libèrent, 2018.
  9. Jérôme Marin, « Manifestations anti tech à San Francisco », Le Monde, 2 juin 2018.
  10. Jérôme Marin, « Sous la pression de ses employés, Google renonce à son projet controversé avec le Pentagone », Le Monde, 2 juin 2018.
  11. Marion Simon-Rainaud, « 45 employés témoignent de menaces de harcèlement sexuel ou de racisme chez Google », 01Net, 24 septembre 2019, voir également Emily Chang, Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, Portfolio, 2018.
  12. Benoît Berthelot, Le monde selon Amazon, Cherche Midi éditeur, 2019.
  13. Callum Cant, Riding for Deliver, Resistance in the New Economy, Polity Books, 2019.
  14. Nataliya Nedzhvetskaya et JS Tan, « What we learned from over a decade of tech activism », 23 décembre 2019, The Guardian.
  15. Par exemple à l’encontre de l’ouverture de supermarchés le dimanche avec uniquement des caisses automatiques, sans personnel autre que celui qui assure la sécurité.
  16. https://actu.fr/ile-de-france/gargenville78267/yvelines-gargenville-conseil-municipal-dit-finalement-non-lantenne-5g30234061.html
  17. https://reporterre.net/5G-la-grande-enquete
  18. Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici : « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
  19. « Mes brebis comme des machines », Revue Z, n°1, 2009.
  20. Marie Astier, « Pesticides : comprendre le débat en cinq points », Reporterre, 11 septembre 2019.
  21. https://reporterre.net/Grands-Projets-inutiles
  22. https://www.poal.fr/appfree/carte-france-communes-refus-anti-non-linky.html et http://refus.linky.gazpar.free.fr/
  23. Hubert Guillaud « Technocritiques (2/2) : a-t-on besoin d’une communauté technocritique ou d’un essor des luttes technologiques ?», InternetActu.net, 14 juin 2019.
  24. Olivier Tesquet, A la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 2020.
  25. François Jarrige, Technocratiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
  26. David Gaboriau, « Le logiciel qui murmure à l’oreille des prolos », Le Monde en pièce, Pour un critique de la gestion, vol. 2 « informatiser », éditions La lenteur, 2019.
  27. Félix Tréguer, L’utopie déchue, Fayard, 2019.

Greenwashing, Techwashing : même impasse ?

Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public est un petit livre militant sous forme de dictionnaire qui en 24 entrées va vous rendre encore plus critique que vous n’êtes. Très basique et accessible, ce vade-mecum déconstruit les termes du débat écologique pour en montrer les béances. De l’agriculture à la ville durable, en passant par la compensation, la dématérialisation, l’économie circulaire, la neutralité carbone, la RSE, la transition ou le véhicule propre… cette micro-encyclopédie permet de réaliser combien nous sommes cernés par le greenwashing… tant et si bien qu’on se demande, après l’avoir refermé, ce qui n’en relève pas. Dans le discours Vert, nous sommes cernés par les injonctions et le marketing. L’enjeu des limites au développement semble coincé dans l’étau néolibéral, comme saisi sous l’emprise du capitalisme. L’une après l’autre, chaque entrée montre combien nous sommes pris dans les rets d’un greenwashing institutionnalisé, qui nous empêche de parler des enjeux primordiaux que sont la décroissance, la sobriété et les solutions collectives. 

Greenwashing est un bon ouvrage pour nous déciller les yeux. Il nous rappelle combien tout est fait pour dépolitiser ces enjeux, pour repousser les problèmes, retarder les décisions et les changements, les noyer de chiffres, de faux problèmes et de fausses solutions cadrées sous un prisme uniquement économique qui ne valorisent que des réponses du et par le marché, dans des vocables régulièrement mis à jour pour relancer les mêmes questions sous un nouveau jour sans les faire progresser. Bref, pour faire illusion, tout en privilégiant le business as usual

En le lisant, je me disais que nous aurions bien besoin d’un techwashing, un ouvrage similaire qui ferait le point sur le techno-solutionnisme de façade et le verrouillage que les déploiements de la technologie aujourd’hui produisent sur notre avenir. On pourrait d’ailleurs quasiment reprendre l’introduction (qui est disponible en ligne sur la revue Terrestre) d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (les deux derniers sont membres de l’Atecopol, @Atecopol) en remplaçant leur dénonciation du greenwashing par celle du techno-solutionnisme. Elle fonctionnerait très bien ! Tentons de nous y essayer (rapidement et imparfaitement) en filant les principaux arguments que Berlan, Carbou et Teulières développent dans leur introduction.  

Le Greenwashing – comme le technosolutionnisme -, dépasse largement le champ de la communication d’entreprise, pour relever d’une tendance plus générale à “mal penser” les problématiques écologiques (ou techniques) de nos sociétés. L’un comme l’autre sont des moyens de nous enfermer dans des trajectoires socio-écologiques comme socio-techniques insoutenables. Ils reposent, l’un comme l’autre, sur une rhétorique faite de termes flous, d’euphémismes, pour faire passer des déclarations invérifiables ou de simples promesses comme des moyens pour remettre les actions concrètes à plus tard. Ils relèvent d’un procédé de dissimulation, voire de manipulation pour fabriquer de l’adhésion et du consentement. Le dénigrement (techbashing) et la récupération (techwashing) sont plus complémentaires qu’opposés, car ils permettent de délimiter le “corridor du discours” en matière technique dans l’espace public. Ils permettent d’exclure du débat “sérieux” les projets de transformation sociale remettant en cause les modes de vie ou le fonctionnement du capitalisme industriel. L’un alimente l’autre. L’historien Michael Bess a parlé de société vert clair, un monde où le souci de l’environnement semble être à la fois partout et nulle part. Même chose pour la technologie. On nous dit d’un côté qu’elle amplifie les problèmes, tout en étant partout la solution à venir. Le souci technique justifie des dispositifs réglementaires qui compliquent la vie quotidienne des populations les moins favorisés, pour un résultat dérisoire. A l’image des normes qui se déploient pour la modération automatisée, qui loin de remettre en cause le modèle productiviste des réseaux sociaux, favorise l’élimination des petits réseaux… Pourtant, on le constate partout, les tentatives de technologisation (comme celles d’écologisation) semblent toujours tourner court (la réponse par la technique produit surtout des réponses défaillantes, comme nous le montrions en évoquant les applications contre les violences sexuelles par exemple). 

Face au Greenwashing, Berlan, Carbou et Teulières dénoncent nos trois aveuglements, à savoir l’économisme, le solutionnisme technologique et la pensée en silo. “L’économisme désigne la tendance à n’imaginer la conduite des affaires humaines qu’au travers des mécanismes de marché”, d’un entêtement marchand à l’image de la croissance verte, qui laisse de côté toutes les autres propositions comme l’auto-organisation ou la gestion des communs. Le solutionnisme technique, cette confiance dans l’innovation pour régler nos problèmes, est elle aussi aveugle aux alternatives. Quant à la pensée en silo, elle consiste à rester aveugle aux phénomènes systémiques, à favoriser des solutions individualistes. Ce qui fait dire à Berlan, Carbou et Teulières, que nous ne sommes pas seulement confrontés à une bataille d’enfumage, mais bien à une bataille culturelle entre ceux incapables de dévier du tunnel qu’ils creusent et ceux qui voudraient s’en extraire. 

Enfin, expliquent-ils, si le greenwashing l’emporte (même chose pour le techwashing, il me semble), c’est parce que nous sommes confrontés à une forte demande sociale pour rester dans notre zone de confort. Envisager la fin de la voiture individuelle ou celle du smartphone, est trop coûteux. Si “ces idées semblent inaudibles dans l’espace public, c’est qu’elles ne bousculent pas simplement des habitudes isolées, mais toute une vision du monde centrée sur le “progrès”, vu comme un processus linéaire qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc. Dans cette vision, évoquer par exemple une désengagement du numérique pour des raisons écologiques, c’est non seulement s’attaquer à quelque chose qui est devenu désirable pour bien des gens, mais c’est également sembler menacer l’ensemble des dispositifs techniques du quotidien (comme si refuser la 5G signifiait de facto renoncer à la radiographie médicale). Plus encore, c’est proposer de rompre avec le moteur des espérances contemporaines, comme si cette forme spécifique de développement techno-scientifique constituait la seule et unique fabrique d’un avenir désirable”. Le Greenwashing (comme le techwashing), “protège “l’idole du progrès”, dont la destitution provoquerait l’effondrement de bien des illusions constitutives de notre vie moderne”

“L’inexorable aggravation de la situation atteste de l’impuissance à réorienter la trajectoire collective.” Le Greenwashing est le “dernier rempart – illusoire et pervers – contre la panique”. Le Greenwashing marche parce qu’il nous berce d’illusions (tout comme la croyance dans les promesses innombrables de l’évolution des systèmes techniques, comme l’IA). Il marche enfin parce que “le développement industriel repose de plus en plus sur un processus objectif d’occultation des dangers”, que ce soit l’externalisation de la pollution à l’autre bout du monde pour le greenwashing, à l‘automatisation de la discrimination et à une surveillance sans limites des plus faibles pour le techwashing (des migrants aux frontières en passant par la surveillance des plus pauvres dans les systèmes administratifs…). “Le greenwashing n’est donc pas une dérive circonstancielle, mais une nécessité constitutive des sociétés industrielles”. Il est une idéologie (tout comme l’automatisation, la reconnaissance faciale, la surveillance…).

“Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera”, disait Bernard Charbonneau dans Le feu vert. Les entreprises (les plus polluantes, comme les plus technologiques) prennent désormais en charge les alternatives et les formatent selon leur vues. Elles proposent les solutions (calibrées par et pour elles) à leurs propres débordements, par des solutions de gestion du carbone dans le cadre du Greenwashing, par des solutions de gestion des contre-effets de leurs déploiements technologiques pour celles de la technique. Les milliardaires qui font fortune sur la prédation du monde nous proposent de faire semblant de le sauver. Berlan, Carbou et Teulières proposent de ne plus se laisser sidérer par les éco-promesses, par ne pas se laisser bercer par la dépolitisation qui vise à “préserver le statu quo, contrer la mobilisation et l’action collective”, échapper au changement de cap. “Alors qu’il faut changer de modèle, tout est fait pour continuer à croire que des modifications à la marge suffiraient”. Le verdissement de façade est en fait un moyen de verrouiller l’avenir, tout comme le technosolutionnisme de façade nous entraîne dans un verrouillage technique de l’avenir. L’un comme l’autre ferment nos capacités à nous saisir des enjeux et à nous permettre de décider des façons d’y répondre. 

Le technosolutionnisme est l’une des phases les plus actives du Greenwashing. A la différence qu’il reste plus hermétique encore aux questions écologiques et sociales, ne prétendant même pas faire semblant. L’enjeu, rappellent les auteurs du Manuel, c’est de nous opposer au verdissement en rendant visibles les alternatives, tout comme nous devons nous opposer au technosolutionnisme en rendant visible les alternatives. Reste encore et surtout à leur donner plus de poids qu’elles n’en ont. Le combat s’annonce déséquilibré, mais il y a quelques pistes (nous leur donnerons échos prochainement en évoquant le livre à paraître de Ben Tarnoff, Internet for the people)… 

Hubert Guillaud

A propos du livre Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public, sous la direction d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières, collection Anthropocène, Le Seuil, 2022, 256 pages, 19 euros.

Limites à l’éthique, l’éthique à limites

Jean-Gabriel Ganascia (JGG, @quecalcoatle) a été un de nos spécialistes en intelligence artificielle. Il est surtout connu pour avoir présidé le Comité d’éthique du CNRS (de 2016 à 2021), il siège encore à celui de Pôle Emploi (sur les questions d’IA) et est membre du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), une extension du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), initié en 2019. En 2017, il avait fait paraître un petit livre, simple, clair et précis, que j’avais beaucoup apprécié, Le mythe de la Singularité. Il vient de faire paraître Servitudes virtuelles au Seuil. Autant le dire tout de suite, ce nouveau livre est bien moins réussi. Bavard, peu tenu, Servitudes virtuelles n’éclaire aucun chemin. 

Pourtant, le livre commence bien… Puisque l’un de nos spécialistes de l’éthique nous explique donc que l’éthique, appliquée au numérique, ne produit pas grand chose, d’autre que des facilités, des rappels moraux convenus et vains. “Les éthiques à principes (…) ne nous prémunissent en rien”. Au mieux, elles nous rassurent en faisant semblant de mettre en place des principes de responsabilité. En vrai, elles permettent de mettre en place des procédures lourdes et tatillonnes, mais qui se révèlent surtout poreuses aux questions morales qui se posent. A part poser de nouvelles questions, bien souvent, elles n’apportent pas de réponses aux difficultés qui sont les nôtres. 

Pour mieux prendre en compte les limites de l’éthique, JGG propose une bien abstraite “Rose des vents”, une boussole qui n’éclaire pas bien mieux nos problèmes que l’éthique à principe. Elle renvoie à une vision très individuelle de l’éthique, où chacun est sommé de se positionner selon les mêmes grands principes, sans aider non plus aux décisions collectives. Ainsi, il prend longuement l’exemple de la fin de vie d’une personne, qu’il interroge depuis plusieurs scénarios, allant du téléchargement de la conscience de cette personne, au fait que des algorithmes déterminent l’arrêt des fonctions vitales. Des scénarios putatifs qui renvoient leurs limites les uns aux autres, sans qu’on ne s’intéresse vraiment à qui leurs efficacités bénéficient, ni à qui elles portent préjudices. C’est un peu comme si les principes achoppaient sur la décision, d’autant que la forme prospective des questions pose trop de questions irrésolues pour aider à apporter des réponses. Comme si, à mesure qu’on révèle les doutes qui recouvrent une question, la meilleure réponse était toujours de ne pas prendre position. Ganascia montre bien par exemple que le projet Neuralink d’Elon Musk, qui prévoit à terme d’accroître nos capacités mémorielles, est un projet qui, scientifiquement, pose plus de problèmes qu’il n’apporte de réponse. JGG rappelle très bien qu’en l’état, rien ne nous permet de croire que nous puissions un jour arriver à ce que ce soit possible. Très concrètement, à ce jour, nous ne savons rien de la façon dont l’information se transcrit dans nos cellules, ni de la nature de cette transcription, rappelle-t-il. Coder et encoder des neurones risque de rester encore longtemps hors de notre portée. Sans compter qu’outre l’encodage, il faut aussi répondre à la difficile question de la consolidation (comment la mémoire s’étiole ou s’ancre) et également la question de son accès (comment le souvenir re-surgit). Ces difficultés concrètes expliquent certainement qu’aucun comité d’éthique ne se soit prononcé contre le projet Neuralink explique-t-il, alors que les questions morales qu’il pose, elles, pourraient être déjà, selon nos boussoles morales, parfaitement condamnables. 

Dans son livre, Ganascia cite plus les classiques de la littérature et de la philosophie que la littérature scientifique. Il nous ressort Aristote et Montaigne pour critiquer l’amitié redéfinie par Facebook, comme si on pouvait prendre au sérieux le marketing de Facebook et le comparer à l’amitié philosophique. Les rares pages où Ganascia livre un peu de science ou de connaissance sont intéressantes, mais elles sont bien trop rares. Enfin, le problème est également que le propos qui se veut pourtant un peu surplombant, n’arrive pas toujours à dépasser les particularismes de l’auteur. Au final, il finit par glisser dans les mêmes amalgames que ceux qu’il dénonce, critiquant la transparence, le zadisme ou le “wokisme” (c’est lui qui utilise ce terme). Les nœuds papillon de JGG commencent à montrer leur époque. Sous couvert d’objectivité, il n’en produit pas plus que les autres. Pourtant, on ne pourra que le rejoindre finalement, quand il souligne, oui, que “l’éthique consiste essentiellement à appliquer de façon plus ou moins arbitraire des normes et des règlements fixés eux-mêmes sur un mode discrétionnaire”. Nous sommes finalement bien plus confrontés à une forme d’éthique contractuelle qu’autre chose, à une forme d’éthique-washing, qui tient plus du moralement correct, de l’affichage… que d’une solution aux difficultés de la réalité permettant de la maîtriser. 

Certes, l’éthique est un processus de réflexion plus que le résultat du processus (enfin, c’est dans le résultat qu’elle se projette pourtant). Certes, son but est d’abord d’organiser les différents niveaux de dialogue. Mais le risque est fort alors qu’elle se résume à agréger les opinions pour produire un avis médian, à produire du compromis et de l’acceptation plus que quelques refus. 

Je fais un peu le même constat du livre qui synthétise deux ans de travaux du CNPEN, Pour une éthique du numérique (où l’on trouve également une contribution de JGG). Ce petit livre qui agrège de très courtes contributions de ses membres, dénonce lui aussi ce qu’il réalise. 

Ce qui est marquant dans les deux ouvrages, c’est qu’on trouve très peu d’exemples concrets. On descend très peu dans les systèmes. On n’y parle quasiment pas d’économie. On y évoque plus les philosophes classiques que les systèmes techniques (et quasiment aucun penseur du numérique). Alors que l’éthique souhaite comprendre les enjeux de réel du numérique pour y placer des règles, des barrières ou des garanties, on a l’impression que le surplomb moral produit surtout du relativisme plutôt que de faire remonter les questions des systèmes eux-mêmes. On a l’impression – très désagréable – que l’éthique, en lissant son propos moral sous une forme de neutralité, d’objectivité, finit par produire un propos qui ne s’affiche jamais comme politisé. Derrière un enjeu de maîtrise sur des techniques dont nous maîtrisons pourtant mal les les impacts, l’éthique se résout souvent dans un relativisme sans conflit, comme si son enjeu était plus d’aplanir les anicroches que de les faire saillir. Elle produit plus des catégorisations que des exclusions, des bannissements, des interdictions, des positionnements clairs, alors qu’on attend d’elle qu’elle dresse la carte, qu’elle nous dise ce qu’il faut faire, de marquer les interdits, de nous alerter sur les cas où les décisions doivent rester spécifiques. 

Un autre problème, de cette éthique qui observe les projets de développements techniques d’une manière générale et surplombante, c’est qu’elle nous fait passer d’une approche déontologique, à une approche plus conséquentialiste, basée sur l’évaluation des risques. Des risques qui, quand on interroge la prospective des voitures autonomes ou des chatbots, restent toujours difficiles à évaluer. Finalement, l’éthique finit par paraître creuse et lénifiante, à l’image de la plupart des contributions que ce dernier livre assemble. Ce qui me frappe, à ces lectures, c’est le fossé entre ces approches surplombante et la réalité de terrain du travail éthique, à l’image de celui réalisé par l’agence de la biomédecine sur le Score Coeur sur le changement du mode d’attribution des greffons cardiaques en France, ou plus récemment, l’excellent travail réalisé par l’association Changer de Cap qui pointe très concrètement les dérives de la numérisation de la CAF. C’est par le regard très concret sur les systèmes que l’éthique prend les couleurs d’une exigence de responsabilisation. Si l’éthique du numérique reste une éthique à principe, c’est certainement, il me semble, parce qu’elle ne parle pas des systèmes, n’y descend pas, voire n’y descend jamais concrètement. Ce qui est le plus marquant dans ces deux ouvrages, c’est l’absence des systèmes dont on est censé parler. 

Les deux livres rappellent très bien d’où vient l’éthique, cette réflexion sur l’action. Ils rappellent l’influence du rapport Belmont, au fondement de l’éthique biomédicale moderne, qui a fondé la discipline sur 3 grands principes, à savoir : l’autonomie (c’est-à-dire le consentement des sujets), la bienfaisance (c’est-à-dire l’évaluation des risques, où les bénéfices doivent l’emporter sur les méfaits), la justice (c’est-à-dire le fait de proposer des procédures équitables). Les réflexions autour de l’éthique de l’IA ont ajouté un principe, celui de la transparence et de l’explicabilité. Mais sous prétexte d’en montrer les limites, les contradictions, JGG se prend les pieds dans le tapis de ses démonstrations. Certes, explicabilité, intelligibilité et transparence semblent plus souvent antagonistes qu’autre chose. Reste que Ganascia finit par simplement dénoncer l’idéologie de la transparence (en condamnant Julian Assange par exemple ou en fustigeant les wokistes…), sans dire un mot de l’idéologie de l’opacité ! De même, il a raison de dire qu’avec le numérique il est difficile d’anticiper bienfaits et méfaits, alors que les systèmes évoluent en continue et que la plupart d’entre eux sont plus putatifs que concrets, mais si l’éthique ne nous aide pas à voir clair entre le bien et le mal, à quoi sert-elle ? 

Au final, on a un peu l’impression que l’éthique pourrait ne pas être politique. Les propos problématiques de JGG montrent que ce n’est pourtant pas le cas. La difficulté de l’éthique à regarder les questions bien réelles pour sentencier d’en haut et produire oui, des principes vides, est certainement bien plus liée au fait de croire que l’éthique pourrait s’abstraire du politique. Elle devrait surtout nous aider à montrer là où la technique est politique, plutôt que de concourir à nous faire croire en sa neutralité ou en son progressisme. Peut-être que l’un des problèmes, l’une des différence entre les questions éthiques en médecine et dans le “numérique”, c’est que dans la santé, la question éthique est confrontée à des moments de vie particulier, alors que dans le numérique, la question n’est pas attachée à des moments particuliers, mais pose sur le fondement même de la solution produite. D’un côté, elle se rattache toujours à l’individu (on part de l’individu vers le système), alors que de l’autre, la question reste bien souvent systémique (on regarde les valeurs du système, pas celles de l’individu pris dans ses rets). 

Dans son article pour le CNPEN, Ganascia définit le numérique comme l’ensemble des applications des technologies de l’information. Une définition aussi neutre n’aide certainement pas à penser. Dominique Cardon, dans son excellent manuel – Culture numérique – , le définit autrement : “une nouvelle ère de la productivité dont l’information, la communication et le calcul seraient les principaux ressorts”. Il en fait ressortir la spécificité, qui n’est pas applicative, mais bien économique. D’un côté, on ne peut pas anticiper le numérique, puisqu’il demeure parfaitement neutre, de l’autre, on sait d’avance ce vers quoi il nous amène. 

Au final, on a un peu l’impression que l’éthique est prise dans le piège de sa neutralité, pour produire une forme de pensée magique. Le risque comme dit Catherine Tessier dans une contribution pour le livre de CNPEN, c’est qu’elle ne nous aide pas à identifier “au nom de quoi, de quelle valeur, de quel principe, de quel besoin, est conçu un objet numérique.” Comme disait Hans Jonas, dans le Principe de responsabilité, les nouvelles technos procurent à l’humanité une puissance d’intervention sur le monde qui croît plus vite que sa capacité à en appréhender les conséquences. Jérôme Perrin, directeur scientifique de Renault, a raison de vanter notre besoin de fraternité numérique (qui suppose de privilégier le plus vulnérable, via des pratiques auditables, une évaluation par les utilisateurs les plus fragiles ou les moins experts techniquement, une éthique de la sollicitude numérique… ou l’on fait avec et non à la place), en posant, lui, le fondement d’une solide boussole. 

Reste que, pour ma part, la question de l’éthique de l’IA me laisse toujours plus dubitatif. Et ces deux ouvrages, dispensables, ne lèvent pas mes doutes, mais les renforcent. J’ai l’impression que nous sommes là, dans une voie sans issue. Et qui restera d’autant plus sans issue qu’elle en reste à des objets abstraits, à des recommandations générales. 

Permettez-moi de terminer sur un objet très concret, qui me semble illustrer précisément un autre malaise. Le 7 avril 2020, le CNPEN a validé le déploiement d’outils de suivi de contacts pour lutter contre l’épidémie. Certes, il l’a fait en prenant des précautions et en faisant des mises en gardes qui n’ont pas été respectées, mais il en a malgré tout validé l’idée. Deux ans plus tard, on sait désormais que le coeur applicatif de StopCovid, le signalement automatisé des cas contacts par géolocalisation, a eu un impact minimal sur l’épidémie. C’est ce que disaient déjà ceux qui s’y opposaient (moi parmi bien d’autres). C’est ce qu’à confirmé ceux qui s’y sont concrètement intéressés par la suite. Dans son petit livre, le CNPEN reste pourtant très satisfait de ce qu’il considère comme une défense de StopCovid, le rendant possible. Il faut peut-être rappeler ici, que Jean-François Delfraissy, initiateur du CNPEN en tant que président du Comité consultatif d’éthique, a été et reste le président du Conseil scientifique Covid-19. Très concrètement là encore, ces emboîtements d’expertises, d’un comité d’éthique l’autre, demeure une béance frappante de l’éthique, alors qu’on sait très bien justement que l’éthique par définition, invite justement à prévenir ces redondances problématiques. 

Le regard éthique devrait être un regard philosophique et moral sur des systèmes techniques précis. Pour descendre de ses principes, il faut qu’il s’attarde sur la réalité des systèmes, sur la réalité des cas concrets. Cela ne suffit ni ne suffira pas, bien sûr. Mais tant qu’il restera dans le monde des idées, l’éthique n’éclairera aucun chemin. Comme le dit la philosophe Cynthia Fleury, l’éthique, c’est avant tout la place du souci de soi, des autres, du monde. L’éthique consiste à s’engager dans le monde. Comme elle le rappelle très bien, nous sommes Irremplaçables, parce que personne ne peut prendre nos engagements à notre place ! 

Pas sûr à nouveau que les comités d’éthique du numérique qui n’invitent pas le monde à s’engager dans le monde, mais rêvent de prendre des décisions à la place des autres, ne nous aident beaucoup à le changer. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jean-Gabriel Ganascia, Servitudes virtuelles, collection “Science Ouverte”, Le Seuil, 2022, 288 pages, 21 euros. Et du livre du Comité national pilote d’éthique du numérique, coordonné par Eric Germain, Claude Kirchner et Catherine Tessier, Pour une éthique du numérique, PUF, 2022, 272 pages, 15 euros.

Dans les chaînes de données

Le nouveau petit livre de la philosophe Barbara Stiegler (@B_Stiegler) (après De la démocratie en Pandémie paru l’année dernière – voir ce que j’en disais) et de l’épidémiologiste François Alla, Santé publique année zéro offre un éclairage tout aussi lumineux que le précédent sur ces 2 années passées. Les deux auteurs cherchent à comprendre pourquoi nos libertés publiques ont été suspendues, comment en sommes-nous venus à croire que nous pouvions opposer santé et liberté ?

Depuis les années 70, de la Charte d’Ottawa à l’épidémie de Sida, nous savons pourtant qu’aucune action en santé ne peut être efficace si elle ne s’appuie pas sur l’autonomie des individus et des communautés auxquels ils appartiennent. Comment et pourquoi notre démocratie sanitaire s’est-elle effondrée en niant justement l’importance primordiale de l’égalité et de l’équité et l’importance à faire une place aux individus et collectifs dans les politiques de santé publique (on devrait même parler de santé sociale). Pourtant, ce n’est pas ce à quoi nous avons assistés. Plutôt que de chercher à réduire les inégalités de santé (voir les travaux du géographe Emmanuel Vigneron), plutôt que d’avoir recours aux associations de patients, la politique autoritaire des autorités a arbitré en faveur d’une médecine top dow, où le seul acteur valorisé était le patient autonome, “acteur de son parcours de santé”, responsable du repérage de ses symptômes, de son auto-médication, de l’activation des systèmes de suivi de contact, de son isolement, de son dépistage…) et certaines visions de la santé (infectiologues et épidémiologistes, notamment au détriments de tous les autres). Le patient n’a plus tant été défini par ses droits que par ses devoirs, rengaine libérale et macroniste répétée ad nauseam.

Cette focalisation sur l’individu a nié les déterminants sociaux de la santé, en faisant comme si les individus étaient souverainement responsables de leurs choix, indépendamment de leurs statuts sociaux et antécédents. Les autorités se sont arrogé le droit d’arbitrer. En l’absence de communautés de patients qui défendent des intérêts spécifiques, bâillonnées par les confinements, les instances de démocraties sanitaires ont été mises sur la touche. Le modèle politique a nié toute “élaboration collective de la vérité” et toute “construction démocratique de l’intérêt général”. Au lieu de cela les autorités ont instauré une politique indifférenciée, renforçant l’impact de l’épidémie sur les plus vulnérables. L’invocation d’un égalitarisme républicain face à la maladie a surtout aggravé les inégalités et vulnérabilités. L’hésitation vaccinale a été considérée comme une attitude irrationnelle, alors qu’elle a été bien moindre qu’on l’estimait, mais surtout, caricaturée dans la figure de l’antivax, alors que pour l’essentiel, elle est avant tout l’expression du doute des figures les plus éloignées du soin (vieux isolés, gens malades qui hésitent à se faire vaccinés, jeunes peu concernés par la gravité de la maladie… ce que montrait très bien la sociologue Zeynep Tufekci pour les Etats-Unis). La politique de santé publique s’est réduite à un raisonnement moral, à une alternative binaire, indifférente aux conditions d’existence. On a vacciné les plus jeunes parce qu’on n’arrivait pas à vacciner tous les plus fragiles, “ou plus exactement, parce qu’on ne fait pas l’effort suffisant pour aller vers les personnes vulnérables”.  

Stiegler et Alla montrent que ce que nous avons vu disparaître en 2 ans, c’est une politique de santé publique démocratique, compensatrice et attentive aux gens. Nous avons vu apparaître un nouvel acteur du système de santé, et qui risque demain d’être convoqué partout. Le démantèlement des systèmes de soin reposent sur un “individu connecté directement aux systèmes d’informations des autorités sanitaires, dont elles attendent une compliance et un autocontrôle permanent dans le respect des mesures et dans la production des données”. C’est le même individu qui est désormais convoqué dans Parcoursup ou dans les services publics, comme Pole Emploi ou la CAF. C’est un individu qui produit lui-même les données que vont utiliser ces systèmes à son encontre. “Ici, la santé n’est jamais appréhendée comme un fait social, dépendant de ce que la santé publique nomme les “déterminants structurels” en santé. Elle devient un ensemble de données ou de data, coproduites par les autorités sanitaires et les individus érigés en patients acteurs, qui intériorisent sans résistance toutes les normes qu’elles leur prescrivent”. Dans cette chaîne de production de données, les soignants sont réduits à l’état de simples prestataires, privés de l’expérience clinique de la maladie, tout comme les agents des systèmes sociaux ou les professeurs sont privés de leur capacité de conseil pour devenir de simples contrôleurs. Quant aux réalités sociales qui fondent les inégalités structurelles, elles sont niées, comme sont niées les différences sociales des élèves devant l’orientation ou devant la compréhension des modalités de sélection. Les populations les plus vulnérables sont stigmatisées. Éloignés des services et des systèmes numériques, les plus vulnérables sont désignés comme responsables de la crise hospitalière, comme les chômeurs et les gens au RSA sont responsables de leur situation ou les moins bons élèves accusés de bloquer Parcoursup ! Les premières victimes du démantèlement de l’Etat social sont désignées comme les ultimes coupables, accusés de ruiner les efforts de tous ! Cela reste inacceptable !  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique année zéro, Gallimard, “Tracts” n°37, mars 2022.

Héritocratie : les frontières sociales sont bien plus érigées qu’abolies

Dans son livre, Héritocratie, le sociologue Paul Pasquali, revient sur l’histoire des relations de l’élite à son ouverture sociale. Et pour le dire simplement : tout semble fait pour que rien ne bouge. En observant le rôle des grandes écoles et de ceux qui en sont issus, à défendre, sans relâche l’élitisme qui est le leur, on garde l’impression que la fermeture sociale est profonde. La démocratisation scolaire ne semble pas avoir fait beaucoup bougé la reproduction chère à Bourdieu.

Le mérite est avant tout un héritage, rappelle le sociologue. Tout semble se coordonner pour cristalliser les origines de classes, les inégalités sexuées ou raciales. La définition même du mérite demeure un enjeu de luttes. Les élites, elles, n’ont fait qu’augmenter leur sélectivité. Et cette sélectivité individualisée met sous le boisseau les luttes collectives qui cherchent à la contester. Le mérite et l’héritage sont les deux faces d’une même médaille. Nous sommes entrés, comme le dit Piketty, dans un “extrémisme méritocratique” qui sert désormais à justifier les disparités. Les frontières sociales sont surtout constamment et continuellement érigées, défendues, protégées… plus qu’elles ne sont abattues, combattues, minées.

En retraçant l’histoire longue de l’éducation des élites, Pasquali montre combien leur réticence à toute ouverture s’est cristallisée dans leur volonté d’en garder la maîtrise. L’ouverture sociale qu’elles promeuvent tient du leurre, du baume apaisant… où l’on perpétue le mythe que quelques transclasses parviennent encore à prendre l’ascenseur social, quand il tient surtout d’un escalier avec des marches bien plus hautes en bas qu’en haut. Les quotas de boursiers ont surtout profité à des enfants de cadres qu’a des enfants d’employés, d’inactifs ou d’ouvriers, du fait des assouplissements des conditions d’obtention de bourse. Le mérite reste aveugle aux inégalités et tient surtout d’un “puissant ressort de l’acceptation de l’ordre social”. Le discours méritocratique permet surtout aux dominants de “dominer sans se penser comme tels”

Parcoursup a imposé un modèle de sélection élitiste partout, rappelle le sociologue. La loi ORE procède d’une vision “sélectionniste” et autorise les universités à refuser des candidats lorsque les demandes d’inscriptions excèdent leurs capacités d’accueil. Jusqu’à là, “la loi obligeait l’Etat à consentir les dépenses nécessaires pour assurer le libre accès aux premiers cycles d’université”. Désormais, ORE a gravé dans le marbre un mode de gestion austéritaire. Elle procède d’un choix politique : le refus d’indexer l’offre sur la demande.

Bien plus que de permettre aux étudiants de choisir leurs études, Parcoursup vise à maîtriser les dépenses publiques. Telle est sa première et principale fonction, explique Pasquali. Pour cela, la plateforme demande aux étudiants de mobiliser des capacités peu partagées. Savoir se projeter dans l’avenir proche et lointain (alors que l’essentiel des élèves ne savent pas ce qu’ils veulent faire), déchiffrer des statistiques et des informations (sans avoir les codes de leurs lectures, volontairement opaques, au moins culturellement), se renseigner par leurs propres moyens (sur plus de 19 000 formations, alors que Parcoursup est taillé pour l’inscription et non pas pour l’orientation) et ce de plus en plus tôt afin de choisir les spécialités (pour autant que leurs lycées les proposent, dans un grand jeu de libéralisation du marché scolaire), s’auto-valoriser par des atouts extrascolaires auxquels ils sont loin d’avoir également accès, évaluer son niveau par rapport aux attendus (sans pouvoir le mesurer du fait d’une explicabilité très faible des attendus), répondre dans les temps impartis… Seuls les mieux renseignés font les meilleurs choix, et cette information là n’est pas accessible à tous, tant s’en faut.

Parcoursup favorise la surenchère des prérequis pour faciliter les classements des jurys. Parcoursup permet surtout aux filières d’élites d’encore plus rationaliser leurs pratiques et procédures de sélection (n’oublions jamais qu’APB est né comme un système de sélection pour les écoles d’ingénieurs). Son objectif n’est pas de permettre aux élèves d’accéder à la formation de leur choix, mais de “simplifier la gestion des inscriptions et limiter le nombre de places vacantes”. APB a disparu non pas tant parce qu’il pénalisait des élèves par le tirage au sort, mais parce qu’il n’optimisait pas suffisamment les élèves aux places. En 2017, en début de procédure APB il y avait 808 000 candidats inscrits pour 654 000 places ! C’est d’abord sa difficulté à fluidifier les places vacantes qui a tué APB ! Le manque de capacités d’accueil a été le motif du Conseil constitutionnel puis du Conseil d’Etat pour justifier la possibilité de refus d’inscriptions des formations publiques. La rationalité gestionnaire ne redessine pas seulement les contours du mérite : elle permet d’abord de réduire les déficits et de rentabiliser les dépenses ! 

Parcoursup entérine “un nouvel éthos élitaire fait d’ascèse méritante et de responsabilité sociale” (qui fait écho aux propos d’Annabelle Allouch que nous évoquions récemment). Elle entérine une sélectivité partout, permettant aux mieux dotés d’assurer à leurs enfants “des parcours d’excellence sans accrocs”. Aux meilleurs, les meilleurs places ! Les quotas de boursiers ne changent rien au fait que l’immense majorité des étudiants n’est pas armé pour répondre aux exigences élitaires d’une course sans fin à la distinction qui ne répondra qu’aux mieux armés. La sélectivité renforcée étend l’angoisse et l’anxiété tout le long du parcours scolaire. L’élitisme est une névrose, mais certains n’ont aucun médicament pour lutter. 

Au final, à lire cette terrible psychose du mérite, on se dit que ces braves gens de l’élite, qui accaparent les financements pour les meilleurs, ont la vie bien facile. En sélectionnant partout les meilleurs, nul ne se coltine à la réalité de l’éducation : faire progresser un élève. Finalement, c’est bien simple pour tout le monde de sélectionner, ça évite surtout de remettre en cause ses méthodes. Or, si celles-ci ne savent profiter qu’aux meilleurs, elles montrent finalement toutes leurs lacunes, toutes leurs inadaptations aux élèves, mais également à la société dans son ensemble, puisqu’elles semblent surtout incapables de produire de l’ascension sociale et incapables de s’adresser à ceux qui sont socialement et scolairement différents. La sélection des compétents ne propose aucune société. L’héritocratie est un système qui tourne sur-même. 

Pasquali nous rappelle que l’école est le premier enjeu des luttes sociales. En inscrivant le mérite scolaire partout, comme l’a fait parcoursup, nous avons abandonné la lutte ! Dans cette histoire de l’élitisme, Pasquali souligne qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or méritocratique. Ce mythe d’un autrefois glorieux n’est qu’un moyen d’évacuer les luttes qui l’ont structuré pour grapiller des formes d’émancipation collectives. Les frontières sociales demeurent étanches. A l’heure de la stagnation des places offertes, le recrutement vise à conformer son élitisme en cherchant à prolonger “l’élimination scolaire précoce et systématique des enfants des classes populaires”. La défense de la mixité sociale, le recrutement de professeurs là où il y en a le plus besoin, l’amélioration des taux d’encadrements, l’élargissement des modalités de recrutement pour prendre en compte la diversité plus que l’homogénité… semblent s’éloigner à mesure que le système sélectif se renforce. On ne fera pas société en la fermant à la multitude. Nous avons bien plus besoin de bienveillance que de concurrence. 

Un autre mérite du livre de Pasquali est de nous montrer que le chiffre est un art, bien plus qu’une vérité. Il nous rappelle que les indicateurs que nous produisons ne sont jamais suffisants. Nombre de grandes écoles se gargarisent de leurs programmes d’ouverture sociale, mais c’est en descendant au-delà des chiffres affichés, que l’on se rend compte combien le chiffre n’est jamais qu’affichage. Qu’une valeur en masque d’autres. Que la réalité se dérobe toujours à sa synthèse, à l’image du taux de boursier (les boursiers les plus pauvres (échelons 5 à 7) représentent 12% des effectifs en université, 20% en STS, et ne dépasse jamais 7% en filière d’élite voir 3% dans les écoles de commerce). On devrait toujours se défier des chiffres quand ils ne sont pas reliés aux données détaillées. Toujours. Dans la guerre de communication dans laquelle l’élitisme se cache, les chiffres, comme toujours, révèlent bien moins de vérités qu’on le pense.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Paul Pasquali, Héritocratie : Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), éditions La découverte, 2021, 320 pages.

Le numérique, arme de privatisation massive ?

Pour les sociologues Gilles Jeannot et Simon Cottin-Marx (@simoncma), le numérique recompose le partage public-privé, expliquent-ils dans leur court essai, La privatisation numérique. Pour eux, l’informatisation n’est plus une question de transformation interne aux organisations et aux administrations, mais est devenue, avec le numérique, une transformation même des modalités de distribution de l’Etat. Cette privatisation n’est pas une nouvelle concurrence entre le privé et le public, mais avant tout une “imposition de nouveaux standards sur lesquels doivent s’aligner les organisations du secteur public”. C’est une recomposition, une reconfiguration de l’espace public lui-même, qui ne se limite plus à intérioriser des pratiques privées à son management (le fameux New Public Management, qu’on n’arrive toujours pas à remballer, hélas), mais bien à transformer le sens même de l’Etat, son fonctionnement, ses services, ses modalités pratiques. Pour le dire d’une manière plus imagée que ne le font les deux chercheurs, c’est un peu comme si l’Etat devait désormais composer des politiques publiques cerné par des logiciels qui ne savent pas ce que cela signifie – ou pour le dire plus simplement encore, c’est comme tenter de faire des politiques de gauche avec des systèmes de droite

On n’a pas attendu le numérique pour détricoter le service public et le vendre aux entreprises privées, certes. Mais, pour les deux sociologues le numérique permet une extension inédite du privé, allant de l’appropriation des données publiques à des fins lucratives, à la disparition même de services aux administrés, comme c’est le cas désormais des cartes grises ou l’inscription à la vaccination toute entière confiée à Doctolib. Le secteur public y perd non seulement des moyens d’action, mais aussi le sens de son action ainsi que son expertise, qui à terme menacent encore plus son existence. Cette privatisation a d’autres effets encore : l’argent public est mis au service du déploiement d’offres qui ne lui bénéficient pas. Le service public ainsi démantelé n’est sollicité alors que pour compenser les défaillances des services privés, sans plus de possibilité de péréquation (ce qui est rentable est vendu au privé, ce qui ne l’est pas est abandonné, selon la règle bien libérale de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des pertes). “La hiérarchie entre intérêt général et intérêt particulier (…) est bousculée”, constatent bien timidement les auteurs, à l’image des parisiens allant prendre les créneaux de vaccination de la Seine-Saint-Denis. Enfin, ces services privatisés avancent bien souvent masqués, notamment face à l’épineux problème des données personnelles qu’ils peuvent revendre sur d’autres marchés ou par la construction de services para-publics payants et très profitables, car cédés sans contreparties ni réelles exigences (les autoroutes en étant encore l’un des meilleurs exemples). Big data, IA et plateformes sont les leviers de ces transformations, permettant de maximiser les plus-values et les rendements décroissants. Face à ces transformations que l’Etat favorise, organise (via des agences qui vont organiser les prestataires privés), la régulation est bien souvent anecdotique, soulignent-ils avec raison. Pas sûr pourtant, que ni les communs, ni la souveraineté, qu’ils convoquent en solution, ne soient des réponses bien adaptées, notamment parce que ces 2 mouvements de réappropriation sont plus au service de leurs ambitions propres que d’une vision de ce que devrait être le service public. Ils visent parfois bien plus à continuer à en faire tomber les frontières qu’à mieux le délimiter. 

Passés ces constats introductifs qu’on partagera en grande partie, le livre se révèle décevant car défaillant. Non pas que les exemples qu’il convoque à sa démonstration ne soient pas intéressants, mais du fait que des pans entiers de la transformation des services publics en soient absents. Les exemples (comme le rachat des OuiBus par BlablaCar…) se révèlent alors un peu anecdotiques, quand rien n’est dit de la transformation numérique profonde des services publics, que ce soit de Pôle Emploi, de la CAF, de la Sécurité sociale, des services préfectoraux… comme de la production des titres d’identité qui ont été profondément transformés par l’Agence nationale des titres sécurisés qui a mis en ordre de marche ses prestataires pour produire autrement nos identités, ou encore, ce que raconte le sociologue Vincent Dubois, sur le déploiement de techniques numériques et de modalités de contrôle inédites à la CAF qui modifient en profondeur la façon de produire du service public, ou encore de la création de multiples agences de dérégulation du secteur public, comme France Compétences, l’organisme qui a complètement transformé la formation professionnelle et qui explique pourquoi tout le monde en veut à notre CPF ! Si la privatisation numérique est certainement inédite, elle tient d’abord et avant tout d’un renoncement. Du fait de la nouveauté des outils, les autorités publiques ont renoncé aux embauches, aux formations, à l’effort infrastructurel nécessaire pour déployer du numérique dans les services publics eux-mêmes. En lieu et place, elles ont fait appel à des prestataires privés extérieurs qui industrialisent le numérique public dans une logique de délégataires de services. Derrière ce renoncement, il faut bien voir une logique économique, mais plus encore une logique idéologique, comme le soulignent Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre dans Les infiltrés. Cette numérisation est d’abord le fait des grands acteurs du conseil qui produisent le numérique public, certainement avec plus de célérité encore qu’une poignée de licornes et de startups, et dont on ne cesse de sonder l’ampleur suite aux révélations de la récente Commission d’enquête du Sénat et son rapport (voir aussi le dossier du Monde sur la “consultocratie”.).

Pour Jeannot et Cottin-Marx, les plateformes numériques de mise en relation l’ont emporté sur l’information descendante d’Etat. C’est effectivement le cas de nombre d’exemples qu’ils prennent, mais ce n’est pas si exact comme le montre l’information délivrée par Service-Public.fr et par nombre d’agences d’Etat, à l’image de celles qui ont monopolisé la parole durant la pandémie. Si le pilotage des outils de la ville numérique par les délégataires de services publics privés progresse, c’est effectivement parce que les contraintes réglementaires sont plus fortes pour les services publics que privés, à l’image de la vidéosurveillance que les villes s’empressent de fourbir à des prestataires pour déjouer leurs obligations légales. 

Plus qu’une disruption originale, les auteurs ont bien raison de souligner que c’est surtout le régime de la concession qui ne cesse de s’étendre à de nouveaux objets, avec le risque bien réel d’une perte de maîtrise des pouvoirs publics sur ces objets. Le risque également, c’est l’ubérisation de l’emploi public, le développement de l’emploi à la tâche… Mais le secteur n’a pas besoin d’applicatifs pour cela. Le gel des emplois publics, leur niveau de rémunération très bas, la sous-traitance endémique… suffisent à les déqualifier. Enfin, le désengagement de l’Etat est bien souvent massif au profit d’acteurs privés spécifiques. Le problème n’est pas tant une incapacité technique, expliquent les auteurs, qu’une volonté de privilégier des acteurs privés sur des solutions publiques. En cela le délitement numérique du secteur public est bien d’abord un recul idéologique que le numérique favorise et accélère, parce qu’il démultiplie des formes de privatisation inédite par le déploiement logiciel qui nécessite de nouvelles compétences que la politique a décidé de ne pas intégrer à l’Etat.

La seconde partie de leur livre commence par une critique assez convenue du mimétisme public, de l’Etat plateforme aux startups d’Etat et leurs limites. Derrière les rappels historiques, on partagera le constat : “le projet de création de plateformes privées offrant des services administratifs à partir de l’open data est globalement un échec”. Le plus souvent, ces offres se déploient complètement en dehors de la sphère publique, avec son soutien certes, en exploitant certes parfois les données publiques, mais le cœur de l’offre de service est bien souvent autre, relève d’une logique différente. Dans cette partie cependant, les auteurs insistent plutôt sur les succès de la transformation publique. Les API qui permettent de fluidifier la circulation des données, le logiciel libre qui permet de construire des projets souverains… et met en valeur les réussites de projets plus que les grands échecs (de la déclaration des impôts en ligne à la réussite de la déclaration à la source, plutôt que Louvois, le logiciel de la solde des militaires légitimement brocardé, développé par Sopra en 2007, repris en interne, réexternalisé à SopraSteria en 2017 dans une gabegie sans fin). Le service public de la donnée a plus favorisé la fluidité des marchés qu’il n’a été une contre-feu pour résister à la privatisation numérique, assènent-ils.  L’Open data effectivement n’a pas tant profité à la transparence de l’action publique qu’à l’accélération de la collecte et qu’à l’économisation. L’ouverture des données a surtout participé à ces formes de privatisation nouvelle qu’elle ne l’a contrecarré. C’est un constat qui devrait surtout s’afficher comme un problème, parce qu’il montre que l’ouverture des données n’a pas toujours produit ce qu’on en attendait. Même chose du recours à l’IA et au Big Data, qui risquent surtout d’annoncer une extension du contrôle qu’une amélioration de sa performance, comme le montrait les récents chiffres de la lutte contre la fraude fiscale (le contrôle automatisé génère 9% des montants alors qu’elle représente 45% des contrôles). Etrangement, le numérique ne rempli pas les promesses qu’on lui prête, mais nul n’interroge cette inefficacité, et tout le monde enterre les externalités négatives, notamment la surveillance et le contrôle inédit qu’il produit.  

Outre les données, l’abandon public va désormais plus loin, rappellent-ils, puisque désormais, ce sont également les infrastructures que l’on délègue aux acteurs privés, à l’image des questions autour du cloud. En fait, expliquent-ils, les endroits où le service public tient bon, sont les lieux les plus militants… A l’image de la défense du logiciel libre à la gendarmerie, qui a investi ces logiques, conscients de la légitimité et de l’importance des enjeux de souveraineté justement. Ce n’a pas été le cas dans l’armée ni dans l’éducation, hélas. Jeannot et Cottin-Marx montrent en tout cas que l’équilibre entre Etat, commun et marché est bien fragile. 

Ils ont raison de conclure en pointant que la privatisation numérique n’est pas comme les autres formes de privatisation. Elle produit des déstabilisations spécifiques, à l’image de la privatisation des fonctions de surveillance urbaines. Le risque est bien sûr celui d’une perte de souveraineté et de maîtrise technique, à terme, mais plus encore, le risque d’une dissolution du sens public lui-même dans des logiques de surcontrôle et de réduction des coûts. 

Ce que le livre souligne c’est que le service public justement, relève d’une conception plurielle. Son décalque numérique doit entretenir cette complexité, cette diversité, au risque sinon de ne se réduire qu’à une privatisation et donc qu’à une suppression du rôle même de l’action publique. 

Les auteurs par exemple estiment qu’Apple et Google ont plus contribué à bloquer la réponse à la pandémie en limitant les possibilités des applications de suivi de contact, sous prétexte de la défense des utilisateurs, que le contraire, en refusant de répondre aux exigences des autorités pour faciliter leurs déploiements. C’est oublier que l’Etat dans cette histoire n’a pas tenu son rôle et a cherché à s’accaparer les données et surveiller les utilisateurs, sans grande considération pour leurs données… L’Etat fonçant lui-même dans le déploiement d’applicatifs numériques problématiques qui n’ont eu qu’un “impact marginal”. Les Gafam qui défendent leurs propres intérêts ne sont pas plus vertueux que les Etats qui défendent leur extension, il me semble. D’un côté on a des services privés à fonction régalienne variable à leurs intérêts. De l’autre, on a des services publics qui oublient leurs missions premières. Pas étonnant donc que la privatisation tout azimut sème le trouble. Mais plus qu’une privatisation, ces histoires soulignent surtout qu’à l’heure du numérique nous ne savons plus ce qu’est un service public. Même constat autour du choix de favoriser la réservation électronique et centralisée à la vaccination via Doctolib. 

Il y a bien une privatisation du numérique effectivement, mais il y a certainement et avant tout une numérisation des services publics, et cette numérisation n’est pas neutre. Il me semble que la question de ce que la numérisation transforme dans les services publics ne se réduit pas à leurs privatisations. Elle induit des logiques, de surveillance, de performance, d’optimisation… dont on mesure mal l’incompatibilité avec l’essence même du service public. On regrettera par exemple qu’ils n’envisagent pas en conclusion la construction de services publics numériques. Face à un Etat ou des collectivités qui ne tiennent pas leur rôle, la privatisation numérique n’est qu’un symptôme d’un problème plus profond. 

Et ce problème plus profond, on l’entreperçoit certainement bien mieux dans le livre un peu trop sensationnaliste de Matthieu Aron (@matthieuaron) et Caroline Michel-Aguirre (@caromichel2). Les deux journalistes dressent, dans un livre un peu trop catalogue, la longue liste des secteurs où les cabinets de conseil ont emporté la mise. Un chapitre est d’ailleurs dédié au numérique. Son titre est explicite : “Numérique : l’Etat a perdu le contrôle”. Ici, les cabinets de conseil délivrent des diagnostics, prescrivent les médicaments et fournissent les solutions. L’Etat est pris en étau entre Gafam et “Cassos” (pour Capgemini, Atos, Sopra Steria, Orange et Sia Partners). Le constat est accablant. Aucun service de l’Etat n’assure en interne ses besoins informatiques. Il n’est nulle part en capacité de les maîtriser et même de spécifier ses besoins ou de piloter ces projets confiés à d’autres. La numérisation, plus qu’une privatisation, relève d’une “dépossession”, expliquent Aron et Michel-Aguirre. Il y aurait seulement 17 000 informaticiens dans le secteur public, surtout astreints à la maintenance qu’au développement. La raison est technique. Depuis 2001 et la “fongibilité asymétrique” (inscrite dans la LOLF, loi d’orthodoxie financière qui subordonne la dépense publique à la maîtrise de la dette), l’Etat peut avoir des dépenses additionnelles pour l’achat de prestations externes, mais ne peut utiliser la même somme pour embaucher du personnel, quand bien même les prestations externes sont 40% plus chères ! Les grands acteurs de l’accompagnement non seulement proposent les solutions, développent les systèmes, mais surtout, ils en assurent la couteuse maintenance. Ces entreprises détiennent les clés du numérique publique, qu’il fonctionne ou ne fonctionne pas. “Près de 90% de ces grands chantiers informatiques, clé de voûte de la modernisation vantée et désirée par les gouvernements successifs, sont aux mains de cabinets de conseil”.

La privatisation avance sur le délabrement du secteur public. Il repose sur un mythe jamais démontré, à savoir que le privé ferait mieux que le public. On a surtout déployé dans le public de faux critères de qualité qui cachent surtout de simples recherches d’économies (c’est-à-dire des indicateurs de productivité !), à l’image des nombreux indicateurs qu’on y produit. Or, par nature – faut-il le seriner encore et encore ! – tout indicateur est biaisé. Réduire le temps d’attente à l’hôpital sans embaucher signifie augmenter le taux de retour aux urgences, explique le sociologue Nicolas Belorgey. La logique des économies immédiates génère des surcoûts à long terme. La gestion rationnelle se perd dans des métriques aveugles aux conséquences. Le catalogue de Aron et Michel-Aguirre est indigeste à lire à force d’être édifiant. Partout, la privatisation est liée à l’emprise du conseil, où les mêmes recommandations conduit aux mêmes dévoiements. Même l’armée n’est plus maître de la maintenance de ses appareils ou de sa stratégie. Le tableau qu’ils dressent est partout le même, de la Justice à la Santé, partout la numérisation est confiée à d’autres, dans des cascades de prestataires.

En numérique, l’Etat est plus minimal que jamais. En fait, il n’a même plus de pilotes pour assurer sa propre modernisation. Et le constat est certainement le même dans les grandes entreprises et institutions publiques qui elles aussi sur-recourent aux cabinets de conseils plutôt que de monter des structures de conseil en interne. La logique d’économie publique liée à l’audit comptable, métier premier des cabinets de conseils, est mortifère. Cette course aux économies a surtout ouvert grand la porte à un couteux consulting. Au final, l’Etat délègue au consulting sans parvenir à maitriser les déficits pour un cout 4 fois plus cher. L’Etat paie deux fois : “La première pour que des cabinets l’incitent à rogner les budgets, la seconde pour que ces mêmes cabinets l’aident à suppléer les carences qu’ils ont eux-même contribué à organiser”. La logique de restriction des coûts les a fait exploser au détriment de la qualité du service public ou des besoins des administrés, qui demeurent les grands absents des modèles, les grands absents d’une transformation qui se fait par devers eux. Coincés entre les startups et les cabinets de conseils, ce que nous perdons tous, c’est le service public, ce “patrimoine de ceux qui n’en ont pas !”

Hubert Guillaud

A propos du livre de Gilles Jeannot et Simon Cottin-Marx, La privatisation numérique : déstabilisation et réinvention du service public, Raison d’agir, mars 2022, 176 pages, 9 euros. 

Ainsi que du livre de Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Les Infiltrés : comment les cabinets de conseils ont pris le contrôle de l’Etat, Allary Editions, février 2022, 208 pages, 19,90 euros.

PS: le camarade Irénée Régnauld revient sur les mêmes livres dans son billet pour Maisouvaleweb.

PS2 : Sur Facebook, on me demande si ces enjeux sont les mêmes pour les territoires ! Oui, les territoires sont confrontés aux mêmes défis. Les agences de conseils sont plus petites, les startups tiennent plus de SSII, mais là encore, on fait faire à d’autres le service public local dans des prestations qu’on achète et avec lesquelles on reste pieds et mains liés.

LQI : de la dévitalisation du monde

LQI, Notre Langue Quotidienne Informatisée, le petit livre du psychanalyste Yann Diener (chroniqueur à Charlie) est un livre drôle et sérieux à la fois, léger et profond. Cette petite déambulation nonchalante sur ce que l’informatique transforme dans nos vies, sans prétention, assez intuitive, se révèle finalement assez fraîche. “Qu’est-ce que la numérisation du monde modifie fondamentalement chez les êtres parlants que nous sommes ?”, interroge le psy d’une anecdote l’autre. Le titre de l’ouvrage fait explicitement référence au LTI, le livre du philologue Viktor Klemperer, qui analysa les changements de la langue allemande avec la montée du IIIe Reich. Aujourd’hui, notre vocabulaire est colonisé par celui de l’informatique et de l’économie néolibérale, estime Diener. Et, comme Klemperer le montra, la mécanisation de la langue facilite la déshumanisation des actes. En utilisant des expressions venues des machines, nous nous habituons à “ne plus distinguer la parole de la communication”. Les sigles (ces “mots effacés” qui fleurissent sur “le fumier du lexique néolibéral”) comme le gloubi-boulga de la novlangue, ne sont pas seulement des glissements sémantiques, mais agissent sur les corps eux-mêmes (ce qui m’évoque l’édito d’Alexandre Lacroix dans le dernier Philosophie Magazine, qui montrait combien la droite s’est emparée des corps, avant que d’agir sur les esprits, en nous empêchant, physiquement, à la solidarité même. Une fois qu’elle fait poindre l’individualisme dans nos corps, elle peut en faire germer toutes ses déclinaisons, même les plus rances, dans nos esprits… Si l’on suit cette logique d’ailleurs, le combat à gauche devrait être d’oeuvrer à libérer les corps pour redonner de la marge de manœuvre à l’esprit, non ?).

Diener relit avec nous la biographie de Turing, pour trouver chez le père de l’informatique, des symboles toujours actifs, rappelant par exemple combien Turing introduit dans la machine une capacité divine, celle de pouvoir produire des prophéties par le calcul. Et aussi combien la machinerie qu’il imagine est là encore liée au nazisme, puisque le but de Turing était de décrypter le code des communications du Reich, en le recomposant. Diener observe autant le monde en philologue amateur qu’en psy papillonnant. Il y évoque également, la lettre du 16 avril 1955 du philologue Jacques Perret répondant à IBM France qui lui demande comment traduire le terme computer et qui proposera le terme d’ordinateur (Perec, lui, lui préféra un temps le beau terme de “Computeur”). Pour Diener, l’informatique est née dans le champ du langage qu’il ordonne justement et donc transforme, modifie, altère. Quelle méfiance au langage s’est emparée de nous pour que nous construisions un monde où les ordinateurs s’expriment à notre place ? Pour Diener, Turing a conçu un objet autistique très élaboré, une machine pour suppléer nos efforts, une machine qui produit un “rapport purement fonctionnel à la parole”. Nous-mêmes, nous peinons désormais à distinguer l’écriture et le parler. Les textos ou les messageries instantanées transforment pourtant nos énonciations. Diener parle d’ailleurs de “jargonaphasie”, pour désigner ce trouble qui affecte la production et la compréhension du langage, jusqu’à les rendre complètement incompréhensibles… C’est comme si nous produisions “un brouillard linguistique pour ne pas trop comprendre ce qui nous arrive”.

Forcément, dans ce cadre dysfonctionnel, la psychanalyse, en ouvrant la brèche du sens, questionne ce désir inassouvi de performance. Freud, pourtant, dans Malaise dans la civilisation, rappelait combien l’homme ne fait pas corps avec ses prothèses. Ça ne les empêchent pas de s’être démultipliées. Comme Turing, nous cherchons à contrôler la parole avec la machine, mais nous ne produisons que du discours, des fonctionnalités sans plus aucun sens. Pire, souligne-t-il, en considérant notre cerveau comme un microprocesseur, nous ouvrons la voie à sa reprogrammation. Diener pointe combien les identifiants et les codes dont nous devons partout nous rappeler, sont contemporains d’une crispation identitaire (sans parler des algorithmes, qui eux aussi, sont là pour nous trier en catégories, nous caractérisent, nous discréditent… pour produire d’innombrables “familles” ou classes identitaires qui en renforcent certainement les carapaces…). Comme dit Vilèm Flusser, l’écriture manuscrite et la pensée linéaire appartiennent déjà au passé. Face à l’hégémonie du code sur la parole, c’est nous qui sommes remisés !

Face à nos nouveaux tourments, nous sommes contraints de prendre de nouvelles mesures de rétorsion. Diener rappelle la très intéressante “grève du codage” des actes qui avait débuté fin 2019 au sein de l’AP-HP. Une mobilisation qui a porté ses fruits, car elle induit un vrai blocage financier, la Sécurité sociale ne pouvant pas rembourser les hôpitaux des actes qu’ils n’inscrivent pas… (sans parler du problème à coder des actes de santé sous des termes réducteurs, notamment en psychiatrie, qui a initié le mouvement dès 2018). Comme il le pointe très justement, ce mouvement de résistance à l’absurdité du reporting, a connu une certaine réussite. Pour nous opposer aux plateformes, c’est-à-dire à la dévitalisation du monde qu’elles produisent, Diener nous invite à questionner notre participation même. Voilà qui est bien plus politique que psychanalytique. Dans la tour de Babel de la connaissance, par nature paranoïaque puisqu’elle vise à les interconnecter, nous avons plus que jamais besoin de savoirs troués, névrosés, inhibés, empêchés, incomplets. Bref, de saisir que nous ne serons jamais pleinement lisibles par les machines… et que nous ne le souhaitons pas !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Yann Diener, LQI, notre langue quotidienne informatisée, Les belles lettres, février 2022, 112 pages.

InternetActu.net, c’est fini !

Comme vous l’avez peut-être constaté au bout d’un long mois sans la moindre publication, InternetActu.net s’est très brutalement arrêté ! J’aimerai beaucoup vous en expliquer les raisons, mais ce que je voudrais vous écrire, je ne peux hélas pas l’écrire. Ce que je voudrais vous expliquer, je dois le garder pour la procédure que je vais intenter, suite à un licenciement que je considère être abusif et malveillant. Je regrette profondément de ne pas pouvoir en parler plus ouvertement, mais en l’état, je préfère me protéger.

À défaut de pouvoir vous en parler, je vais donc vous remercier, chers lecteurs. Après 20 ans de ce qui a longtemps relevé d’une belle ambition collective, mon aventure avec la Fing et InternetActu.net a donc pris fin. Vous allez me manquer ! Il va m’être très difficile de me passer de vous ! C’est vous qui m’avez aidé à développer l’expertise qui est devenue la mienne. C’est en pensant à vous que j’ai écrit en 20 ans, quelques milliers d’articles. J’espère qu’ils vous ont nourri autant que moi !

Merci également aux partenaires de la Fing qui ont permis durant toutes ces années que cette liberté de ton et cette exigence d’information soit possible, notamment ceux avec lesquels j’ai travaillé quand je m’occupais encore de groupes de travail en plus d’InternetActu.net et tout ceux qui sont venus financer la liberté d’InternetActu.net et de la Fing.

J’espère pouvoir continuer à réfléchir aux enjeux du numérique, ailleurs et autrement. Construire une nouvelle aventure, individuelle, bien sûr, mais surtout collective. Les enjeux des questions numériques ne s’arrêtent pas aux défaillances d’une structure et nous avons besoin de continuer à construire des ambitions, à construire des alternatives à la machination qui nous contraint de plus en plus. Nous avons plus que jamais besoin de politiser les questions numériques. C’est en tout cas ce que j’aimerai continuer à faire. Trouver les modalités effectives pour changer l’internet, vraiment. Y travailler activement et concrètement. Mes convictions restent les mêmes ! Faire que nulle part, l’internet se fasse pour nous, mais sans nous, ce qui me semble son pire écueil. Continuer à descendre dans les tréfonds des calculs et de leurs logiques pour nous aider à les comprendre collectivement et à trouver les modalités d’action nécessaire qui répondent à des valeurs communes. Bref, agir pour les rendre libres, égaux et fraternels ! Autant dire que nous en sommes loin et qu’il reste du travail !

Je demeure persuadé qu’il nous faut plonger au cœur des systèmes, car c’est là, dans leurs modalités d’applications concrètes que se cachent leurs manques et leurs défaillances. C’est dans les bases de données que mobilisent les calculs que s’inscrivent des erreurs aux conséquences démultipliées. Descendre concrètement dans ce que Parcoursup fait aux plus jeunes par exemple, pour mettre à jour ses béances et les inégalités qu’il cristallise. Décortiquer les fonctionnements des systèmes qui se mettent en place à destination des travailleurs sociaux qui me semblent aujourd’hui poser des risques majeurs d’atteinte aux droits des plus démunis. Inspecter les logiciels de planification d’horaires qui se répandent dans nombre d’entreprises au détriment des possibilités d’action des employés eux-mêmes… J’espère que je trouverai – que nous trouverons ensemble ,- les modalités pour travailler sur ce type d’objets ! Car c’est bien en portant notre regard sur les objets les plus concrets des transformations numériques que nous identifierons leurs déficiences, et combien les économies d’échelles phénoménales qu’elles permettent ne sont corrigées d’aucune compensation ou garantie quant aux contre-effets qu’elles produisent. La critique reste et demeure le seul moteur des transformations !

J’espère que nous pourrons en discuter ensemble. Je suis persuadé que demain s’écrira avec plusieurs d’entre vous en nous interrogeant ensemble sur ce que nous avons à faire et comment le faire !

Pour les soutiens, les propositions et les discussions, mes coordonnées sont disponibles. N’hésitez pas, rencontrons-nous ! C’est à nous d’écrire l’internet de demain. C’est à nous de le repolitiser ! Et cela, c’est un enjeu que je ne souhaite pas abandonner.

Mettez vos lecteurs RSS à jour pour ceux qui en disposent encore. Il est probable que je continue à vous parler de lectures et d’autres projets sur ce petit espace personnel, en attendant qu’on développe ensemble d’autres ambitions : https://hubertguillaud.wordpress.com

Quant aux difficultés, elles ne doivent pas nous empêcher de fêter les changements qui s’annoncent. En guise de pot de départ, je vous invite donc à fêter le souvenir d’InternetActu.net, le jeudi 10 mars, au Mauri7, 46 Rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris, dès 18h30 ! En espérant vous y retrouver nombreux !

Pour me contacter : hubertguillaud@gmail.com – 0644317854
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