En panne toute !

Passionnant numéro de Techniques & Culture (@revue_TC) sur la panne, qui permet, par la grande variété des exemples étudiés, de montrer combien la panne n’est pas qu’une rupture technique. Cette collection d’articles permet de saisir d’où elle se manifeste concrètement, et souligne qu’elle tient beaucoup de problématiques organisationnelles, décisionnelles voire financières, bien plus que de problèmes techniques.

Derrière l’instabilité des objets, leur inéluctable dégradation, on constate surtout combien tout objet relève d’un réseau qui n’est pas qu’une intrication technologique, mais également politique et économique, à l’image de la conception de la guillotine, de la défaillance d’un système IRM en Afrique, de l’installation de paraboles au Brésil… Derrière les pannes, se révèle la difficulté à faire que la technique croise voire se superpose à la réalité (comme le montre l’incroyable enquête sur le “registre parcellaire graphique” !).

Comme la maintenance, la question de la réparation permet de faire tomber de son piédestal la figure omnipotente de l’innovation et du progrès technique, en observant ses bugs, ses glitch’s, ses lacunes et ses failles… Elle renvoie à ceux, invisibles, qui prennent soin du monde technique et qui tentent de corriger inlassablement ses erreurs, attentifs à ses fragilités plus qu’à ses promesses.

Hubert Guillaud

A propos du numéro de Techniques et culture, En cas de panne, dirigé par Mathilde Bourrier et Nicholas Nova, n°72, 2019, 244 pages.

A compléter par notre dossier, un monde à réparer, “les cultures de la réparation”, InternetActu.net, mars 2020 et “de quoi les pannes sont-elles le révélateur”, InternetActu.net, mars 2020.

Un roman-monde

Hormis une dernière partie, un peu faible par rapport à l’incroyable qualité du livre, Richard Powers livre, avec L’Arbre-Monde, un grand roman de la cause environnementale. On a l’impression qu’il a digéré tout l’apport récent des sciences environnementales (Wohlleben et sa Vie secrète des arbres comme Zürcher ou Hallé), de l’anthropologie (Kohn, Descola, Tsing…), en passant par la sociologie et la philosophie (Latour, Morizot…) pour écrire le grand roman de la transformation de notre rapport au monde.

Avec une réelle intensité, Powers regarde la petite histoire d’une poignée d’hommes depuis la canopée et les racines du monde, les forêts, ces “océans terrestres”. S’il magnifie notre origine commune avec nos cousins sylvestres, c’est pour mieux souligner combien nous nous en sommes éloignés, préférant l’utile (cette catastrophe) à la symbiose. “Mais les humains n’ont aucune idée de ce qu’est le temps. Ils croient que c’est une ligne, qui commence à se dérouler trois secondes derrière eux pour disparaître tout aussi vite dans les trois secondes de brouillard devant eux. Ils ne voient pas que le temps est un cercle en expansion (…)”.

Puissant. Dense. Luxuriant. Manifeste. Un roman-monde !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Richard Powers, L’arbre-monde, Le Cherche-Midi, septembre 2018, 550 pages.

Sommes-nous les principaux responsables de notre surveillance ? Non !

Si le livre de Bernard Harcourt (@bernardharcourt), La société d’exposition, est un livre riche (notamment quand il décrit par le menu les logiques de surveillance à l’oeuvre), j’avoue qu’il n’a pas réussi à me convaincre de sa thèse principale : nous sommes les principaux responsables de notre surveillance… (“Nous ne sommes pas surveillés, nous nous exhibons sciemment”). Personne n’a jamais consenti à ce qu’un simple échange de photo implique de se faire voler le réseau de ses relations ou profiler psychologiquement. Notre exhibitionnisme a tout de même été armé contre nous, exploité bien au-delà de sa surface… D’ailleurs, quand dans sa conclusion, il en appelle à de meilleures plateformes, ne reconnait-il pas finalement, que le problème n’est pas chez l’utilisateur comme on veut tant nous le faire croire ?

Hubert Guillaud

A propos du livre de Bernard Harcourt, La société d’exposition, désir et désobéissance à l’ère numérique, Le Seuil, collection “La couleur des idées”, janvier 2020, 336 pages.