Pourrions-nous nous apaiser ?

Comme toujours avec Yves Citton, son propos est puissant et complexe… Sa grande force est d’aller puiser dans les concepts les plus neufs, nous les offrir, et surtout, les agencer entre eux pour nous les éclairer. Ses livres sont toujours riches… Ils offrent à penser. Reste que la brièveté de ce Faire avec est bien difficile à résumer, tant son propos est dense.

Le corps du petit essai que Citton adresse aux peuples de gauche est une invitation à l’apaisement. Il cherche à trouver les modalités pour nous “battre contre ce qui nous détruit en cessant de nous battre entre nous”. Il nous invite à faire avec les impatiences de tous. A la suite de Baptiste Morisot, il nous invite à “tenir ensemble des coexistences irréconciliables, mais inséparables”, à pratiquer des “égards ajustés” pour apaiser nos dynamiques scissipares pour mieux apprendre à nous accommoder, à “faire avec” nos conflictualités…

Mais en le résumant ainsi, je constate que je ne dis rien de ce qui agite ce petit livre, pas plus de ce qui m’y agace – notamment toute la dernière partie sur le capitalisme viral avec lequel il nous invite à composer également, oubliant peut être qu’il y a une asymétrie intrinsèque à ces outils que pointaient bien les travaux de Schradie, qu’il y a une différence fondamentale entre la demande d’évolution, de changement, de justice et la pesanteur des forces libérales et conservatrices.

Bref, ce petit livre nécessiterait plus de temps que je n’en ait pour être déplié, mais je vous invite à y jeter un oeil curieux…

Hubert Guillaud

A propos de Faire avec : conflits, coalitions, contagions, Les liens qui libèrent, mars 2021, 192 pages.

A quoi l’épidémie nous confine-t-elle ?

On m’a envoyé (par la poste, comme il se doit), les deux dernières brochures du collectif technocritique Écran total sur le Covid… Et bien elles sont aussi stimulantes que le petit livre de Barbara Stiegler que vous avez tous lu ! Les deux reviennent sur la dépossession de la réalité dont nous avons été l’objet.

L’une se concentre sur le cadre techno-sanitaire et notamment la mutation technologique de la médecine et comment la crise a bouleversé la production de connaissances médicales. Pas dans le bon sens… Elle a surproduit des connaissances très faibles qui a conduit à la perte d’un discours homogène et au refus d’ouvrir un espace de délibération avec la société. Les critiques ont été évacuées au profit d’une santé purement industrielle. L’idée même du risque zéro évacue le questionnement de ses finalités et modalités, du sens même de l’existence. L’évacuation du risque défend une vie morte, sans bonheur, sans liberté, sans sociabilité. “Ce que l’épidémie permet d’abord, c’est le confinement des individus à la dimension économique de leur existence”.

La seconde brochure se désole de constater que cela ait si bien marché, à notre plus grand désespoir. Nous allons pourtant nous mettre à décompter tout ce qui a été commis au nom de la maladie… Peut-être que cela nous aidera à sortir du confinement mental de la peur, d’accepter le risque plutôt qu’une vie dont nous ne voulons pas ! Pour ceux qui continueront à crier aux criminels ! “Nous n’avons pas de leçons d’humanité à prendre de personnes qui ordonnent de mettre des dépouilles dans des sacs plastiques et interdisent aux proches de mourants de passer un dernier instant en leur présence, ni de ceux qui trouvent ça normal”.

“A quoi l’épidémie nous confine-t-elle ?” et “Où est passée la colère ? la politique prétenduement sanitaire et ses conséquences”, Ecran total, 2021.

Pour les recevoir, envoyez votre adresse et quelques timbres à Écran Total, BP 8, 3 et 5 rue Robert Juste, 23600 Croq.

L’âge industriel du contrôle : la raison statistique mise au service de la raison idéologique

Avec Contrôler les assistés, le sociologue Vincent Dubois (@vduboisluv) signe une somme très complète et riche de sciences sociales. Souvent répétitive – mais c’est pour être précis -, exigeante, cette longue enquête décortique les transformations du contrôle à l’égard des bénéficiaires de l’aide sociale des CAF. Le livre permet de prendre la mesure de l’évolution des politiques publiques et notamment – pour nous qui nous intéressons aux transformations numériques – souligne le rôle fondamental de l’intégration du Big Data et du croisement des fichiers dans une répression plus sévère et plus forte des assistés. Dubois montre comment depuis 2000 nous sommes passés, avec le numérique, à “l’âge industriel” du contrôle par un changement de méthode et de finalités. Il souligne combien l’analyse automatisée a épousé le modèle managérial et idéologique libéral. Le Big Data qui génère des alertes sur les assistés est installé depuis plus de 10 ans à la CAF et montre qu’il a été d’abord expérimenté localement à l’initiative d’un agent, comme l’ont été depuis bien des startups d’État – même si Dubois parle d’un temps qui leur est bien antérieur. Il pointe combien la raison statistique a été mise au service de la raison idéologique du contrôle au détriment de l’aide. Cette histoire de l’informatique que nous n’avons pas vu, elle, est parfaitement prenante.

Hubert Guillaud

A propos de Vincent Dubois,  Contrôler les assistés, genèses et usages d’un mot d’ordre, Raisons d’agir, 2021, 456 pages.

Voir également l’interview que nous avons réalisé de l’auteur : “Le calcul de risque, cette révolution industrielle de l’administration publique produite à notre insu”, InternetActu.net, juin 2021.