Radicaliser la démocratie pour résister à ses dérives autoritaires

Passionnant petit livre que ce Bâillonner les quartiers du sociologue Julien Talpin (@julientalpin) : court, vif, sec, nourri d’exemples concrets, Talpin explique très bien comment les mobilisations politiques sont désormais disqualifiées : symboliquement, financièrement, judiciairement… et surtout, criminalisées en délit de droit commun pour jeter l’opprobre et le doute sur l’action politique, la diviser et l’individualiser. Il montre combien s’engager semble toujours plus couteux quand se développent les poursuites pour outrages, rébellion ou diffamation (dans un pays où l’outrage à agent a explosé, qui conduit à la prison dans 20% des cas, alors que dans nombre de pays, il est dépénalisé). Les autorités abusent de leur capacité d’action : elles peuvent épuiser moralement et financièrement leurs opposants (pas besoin d’aller dans les quartiers pour constater ces comportements, le harcèlement de Christophe Grébert à Puteaux en est également un parfait exemple). La disqualification est constante à l’exemple des organisations antiracistes accusées de communautarisme, mais elle touche aussi les militants individuellement, comme les structures du travail social qu’on cherche à dépolitiser en ne finançant que les bons élèves, ceux qui ne remuent pas trop, voire ceux qui pacifient et endorment les contestations.

Talpin n’est pas tendre non plus avec la démocratie participative délégitimant toute autre formes d’intervention dans le débat public (“elle incarne la main gauche de l’Etat quand la répression violente en constitue la main droite, les deux oeuvrant de concert pour briser le front de la critique et faire taire les oppositions”)… Dispositifs de concertation sans effets, la participation cherche à éteindre les mobilisations, à les faire entrer dans un cadre de débat public formaté et anesthésiant, individualisant les intérêts en jeu, visant à neutraliser toute radicalisation.

Talpin propose quelques pistes qui semblent toujours insuffisantes : documenter les répressions, financer les recours juridiques, promouvoir le fonds d’interpellation citoyenne et le RIC… Il nous faut sans cesse radicaliser la démocratie tant elle ne cesse de céder à la tentation autoritaire.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Julien Talpin, Bâillonner les quartiers, éditions rue des Etaques, janvier 2020.

La passion ne suffit pas !

Te plains pas c’est pas l’usine : l’exploitation en milieu associatif est un très petit livre, informatif plus que mordant qui déroule sans surprise (et sans suffisamment d’exemples) ce que l’on sait trop bien du fonctionnement dégradé de trop d’associations.

Si le livre pointe bien les travers (précariat institutionnalisé ; gouvernance fantoche, irresponsabilité du gestionnaire…), il ne fait pas non plus de propositions pour y remédier, constatant plutôt la fuite en avant vers des emplois de plus en plus précaires et des financements de moins en moins structurels : les associations perdant de plus en plus leur discours politique pour répondre à des appels d’offres qui deviennent le cœur de leur projet. Oui, sous couvert d’engagement, le monde associatif est loin d’être vertueux… Et à mesure que les fonds s’amenuisent, il l’est certainement de moins en moins.

Mais le plus éloquent dans ce livre trop court, c’est certainement le constat d’une coupure qui ne cesse de s’élargir entre bénéficiaires, bénévoles précaires et structures. Ce sont les incohérences de ces fonctionnements structurels qui me semblent plus que jamais poser question et que chaque association devrait interroger.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Lily Zalzett et Stella Fihn, Te plains pas, c’est pas l’usine : l’exploitation en milieu associatif, Niet éditions, mars 2020, 112 pages.

Lesbos, notre honte commune

Oui. Oui, il y a de quoi avoir honte de ce qu’il se passe aux portes de l’Europe. Le très court livre de Jean Ziegler, nous offre (comme toujours avec lui) une boussole pour comprendre ce que nous, Européens, laissons faire à Lesbos, et que nous risquons de laisser faire ailleurs. Il nous explique, patiemment, simplement, les technologies que nous mettons en oeuvre, les méthodes que l’on applique dans ces camps de la honte.

Il nous rappelle pourtant que l’UE est avant tout une communauté de valeurs et qu’en piétinant le droit d’asile, ce sont nos valeurs mêmes que l’on détruit.

Je voulais comprendre pourquoi des gardes-côtes Grecs en étaient amenés à tirer sur des canots de migrants. Ziegler nous l’explique. Il nous montre l’inanité de cette politique visant à dissuader les migrants de fuir en leur offrant des conditions de vies inhumaines. Il pointe le tournant autoritaire de l’Europe en marche avec la conservatrice Ursula von der Leyen. Il nous explique aussi très bien comment y remédier, qu’elles autorités génèrent cette obstruction et cette corruption, comment nous pourrions contraindre les États mendiants de l’Europe, les plus à droite, ceux qui refusent le droit d’asile, à s’ouvrir, en leur coupant les subsides, comme ils appellent si souvent à le faire pour les autres. Avec le calme d’un haut-fonctionnaire Suisse, Ziegler de livre en livre, de témoignages en témoignages, réveille toujours la rage sourde qui s’endort dans le discours lénifiant du monde. Essentiel !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jean Ziegler, Lesbos, la honte de l’Europe, Le Seuil, janvier 2020, 144 pages.