La vérité comme rapport de force

Avec Post-vérité, pourquoi il faut s’en réjouir, le jeune philosophe et sociologue Manuel Cervera-Marzal propose un vrai essai, court, vif, piquant, iconoclaste, riche… accessible et qui “oblige à penser”. En prenant le contre-pied des discours entendus, il nous fait réfléchir à ce que nous prônons et pourquoi nous le prônons.

Dans une première partie, Manuel Cervera-Marzal nous rappelle que le mensonge est la condition de l’action politique. Toute action contre la domination suppose de cacher ses intentions aux dominants, comme ceux-ci cachent leurs intentions aux dominés (“en appelant intérêt général leurs intérêts particuliers (…), progrès des régressions (…) modernisation la résurrection de structures féodales (…)”). Le mensonge est une stratégie politique : il est la texture même du pouvoir. Il n’est pas le contraire de la vérité, mais “la condition de son dévoilement”, comme l’a montré Edward Snowden. En fait, la politique se contente de “sanctionner le mensonge quand il atteint un degré exagéré, ce qui est une façon de reconnaître que, le reste du temps, le mensonge a droit de cité”. La politique vit par le mensonge et en condamner les formes outrancières n’a pour but que de nous faire croire qu’il le combat en permanence.

Le dialogue de la vérité

La querelle de la vérité (entre ceux qui pensent qu’il y aurait des faits objectifs et ceux qui estiment qu’ils sont inséparables de leur interprétation) oublie que s’il existe bien une réalité factuelle, “cela ne signifie pas que tous les êtres humains aient la capacité ou le désir d’accéder à cette vérité”.  La vérité factuelle n’est pas assez puissante pour s’imposer à tous, “aux sceptiques, aux ignorants, aux curieux, aux trouble-fête, aux précurseurs, aux génies, aux hétérodoxes, aux avant-gardes, aux arrières gardes, aux esprits obtus, aux esprits brillants, aux réfractaires, aux lanceurs d’alerte, aux emmerdeurs, aux empêcheurs de tourner en rond…” Même la vérité factuelle nécessite un exercice d’interprétation, un dialogue, un débat, une lutte !

Manuel Cervera-Marzal fustige le fact-checking, en pointant que s’exprime ici un “mythe de la neutralité”, par nature imperméable à toute contradiction. C’est ce que pointait très bien Frédéric Lordon« quand un patron parle, c’est de l’économie, quand un syndicaliste parle, c’est du militantisme» (et que prolonge Manuel Cervera-Marzal : “Quand un ministre parle, c’est de la pédagogie. Quand un opposant parle, c’est une opinion. Quand Le Monde parle, c’est du journalisme. Quand Fakir parle, c’est de la politique”). Nombre de faits relèvent de l’opinion… et la vérité est une source inépuisable de controverses. Il y a donc plusieurs conceptions de la vérité qu’on ne peut extraire des conditions dans lesquelles elles se construisent. Bien souvent, la vérité se construit dans le conflit entre ceux qui souhaitent son expression et ceux que l’expression publique de la vérité menace. La menace de la vérité c’est d’être plus visible qu’elle n’est. Il en est certainement de même de la menace du mensonge, pourrait-on renchérir.

Le débat sur la Post-vérité “idéalise le passé et diabolise le présent”, comme si les émotions, les idéaux ou la narration (le storytelling) n’avaient jamais existé jusqu’à présent. Pour Manuel Cervera-Marzal, cette post-vérité est surtout politique : elle masque l’accusation des puissants, de ceux qui la détiennent, contre ceux qui en seraient incapables. D’ailleurs, rappelle-t-il, la post-vérité est né chez les conservateurs politiques et religieux américains (les si bien nommés “néocons”) pour dénoncer le relativisme de la gauche libérale. Elle est surtout pratiquée par ceux qui la dénoncent, à l’image de Trump, le baratineur en chef, celui qui répond Whatever à qui lui oppose un argument convaincant ou who cares à qui lui montre ses contradictions. Pour le philosophe, le problème est que cette manière de répondre, ce baratin, ne repose plus sur rien, puisqu’il nie le rapport dialogique pour imposer un simple rapport de pouvoir. Contrairement au mensonge qui peut être démonté, ce relativisme du discours, qui permet de dire une chose et de s’en foutre ou de dire l’inverse de ce qu’on fait est un poison mortel. Les contre-vérités nous conduisent au totalitarisme puisqu’elles construisent des mensonges qu’on ne peut démonter puisqu’ils ne reposent sur rien, professent une irréalité pour elle-même. Comme une crise d’autorité qui se crispe sur elle-même. C’est peut-être là, la limite de l’attaque iconoclaste du philosophe. La même que pointait Hannah Arendt dans “Vérité et politique”, nous rappelant que si la vérité est ce que l’on peut pas changer, l’essence même de la vérité est d’être impuissante. On ne peut donc pas se réjouir de la démultiplication des contre-vérités (pour autant qu’elles se démultiplient). Elles sont certainement plus visibles, plus sensibles, plus pesantes à l’heure où les menaces nous montrent que la démarche scientifique et le progrès industriel n’ont pas apporté que des bienfaits, et à l’heure où les inégalités n’ont jamais été aussi fortes, crispant les relations de pouvoir. James Bridle ne disait pas autre chose en soulignant que les théories conspirationnistes sont la figure dégradée de la logique par ceux qui ont le moins de capital culturel, une tentative désespérée de se représenter un système qu’ils ne comprennent pas.

Manuel Cervera-Marzal dénonce ces attaques faciles qui stigmatisent les réseaux sociaux et la crédulité des masses. Pour lui “derrière leur crainte de la bêtise et du mensonge, c’est de la démocratie qu’ont peur les pourfendeurs de la post-vérité”. La post-vérité n’est pas une crise d’abrutissement généralisée, c’est une contestation des discours d’autorité dont nous sommes cernés. Pourtant, rappelle-t-il, “la multiplication des espaces de discussion et du nombre de participants conduits à des décisions plus justes, à des choix plus efficaces et à des résultats plus rationnels”. La vérité est intrinsèquement liée au dialogue, à la délibération, au débat. Perdus dans la longue traîne de l’information, nous sommes devant une crispation des débats les plus apparents.

Le populisme, cette post-vérité

Manuel Cervera-Marzal fait un lien particulièrement intéressant entre la crise du discours et la crise démocratique. Il remarque que l’inflation du discours contre la post-vérité se cristallise politiquement dans un combat contre le populisme. Et il fait se rejoindre les deux termes. Le populisme est un concept tout autant fourre-tout que la post-vérité (“Le mot “populisme” en dit donc davantage sur ceux qui l’utilisent que sur ceux qu’il est censé désigner”). Il désigne tout ceux qui rechignent au libéralisme, il ne vise qu’à neutraliser la contestation. “Le populisme désigne une irruption démocratique dans un contexte où la démocratie libérale se mue en libéralisme à l’état pur, c’est-à-dire en violence à l’état brut”. “Les véritables ennemis de la démocratie libérale ne sont pas les populistes mais les libéraux qui, ayant perdu leur sens civique, impulsent une liquidation méthodologie des acquis démocratiques”. Pour Manuel Cervera-Marzal, tous les partis politiques sont populistes car chacun cherche justement à construire “son” peuple, c’est-à-dire son discours et son rassemblement. Pour lui, le populisme est une réaction à la “(dé)monétisation” de la politique (“La politique ne fait plus se lever car elle s’est reniée. Elle a laissé aux religieux le monopole de la transcendance. Elle a laissé aux séries télévisées le monopole de la fiction. Elle a laissé aux traders le monopole de la grandeur. Elle a laissé aux compétitions sportives le monopole de l’émotion. La politique est devenue une chose petite, rabougrie, rétrécie, mesquine, désuète. (…) Elle est devenue un métier d’expert-comptable, d’un ennui assommant.”).

L’un des points le plus intéressant du petit livre de Manuel Cervera-Marzal est d’éclairer les limites théoriques de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau. Pour Mouffe et Laclau, la politique construit son peuple en lui donnant un sens, une unité, notamment en construisant ses opposants. Les idées politiques (la justice, la liberté…) ne nous laissent jamais indifférents. Pour eux, la politique est une affaire de conflit (et non pas de consensus), d’identité collective, d’affects (plutôt que d’intérêts). Reste que les populistes sont tout autant antidémocratique que leurs rivaux libéraux. Chantal Mouffe ne dit rien du fonctionnement oligarchique des partis, de la dépossession des militants, de la désidéologisation des partis. Au contraire, ils enterrent les mouvements des places comme des ronds-points qui ne sont que des illusions d’horizontalité qui doivent embrasser la représentation et la forme des partis pour exister. Pour Manuel Cervera-Marzal, cette défense de la représentation demeure un élitisme. Or, ce ne sont pas les représentants qui garantissent les libertés, mais les dispositions constitutionnelles. Et au final, c’est surtout l’action du peuple – l’expression même de la démocratie – qui en est le seul rempart.

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Ce petit bréviaire gauchiste, retors et lumineux, est assurément un livre qui donne envie de politique. On pourrait néanmoins lui reprocher d’accoler des morceaux de démonstration les uns aux autres, parfois avec quelques rapidité ou facilité. De faire preuve lui aussi de mauvaise foi… Cela ne suffit pas à ne pas le rendre stimulant. Le petit livre de Manuel Cervera-Marzal m’a fait me poser autant de questions que danah boyd évoquant le même sujet : ce n’est pas un petit compliment !

Manuel Cervera-Marzal, Post-vérité, pourquoi il faut s’en réjouir, Le Bord de l’eau, 2019. 128p.

Sorcières, ce que la rationalité nous a fait perdre

Avec Sorcières, la journaliste Mona Chollet signe un livre très accessible, qui se révèle une passionnante réflexion sur la puissance des normes culturelles qui s’imposent à nous. En explorant l’impossible indépendance féminine, la violence de l’obligation à la maternité, la péremption des femmes (et l’injonction à la jeunesse, ce “statut inférieur”…)… Mona Chollet explore l’hostilité qu’ont entretenus les hommes à l’égard des femmes.

Pourtant, il ne faudrait pas voir à ranger trop facilement le livre de Mona Chollet comme un pamphlet féministe de plus… Sorcières va plus loin. C’est un livre qui interroge la pesanteur des normes de nos sociétés.

Mona Chollet souligne combien le “bouc-émissaire” de nos sociétés, la sorcière, cette femme libre et indépendante, n’est pas une construction des classes populaires, mais une construction sociale, qui provient avant tout des classes cultivées. De la sorcière à #metoo, elle montre l’empreinte du patriarcat sur nos consciences, comment les hommes ont pris le pouvoir, pour imposer leur façon de voir le monde. Ce ne sont pas seulement les femmes que notre culture a reléguée, c’est aussi une sensibilité différente, distinctive. Mais plus qu’une sensibilité, ce qu’on a rejeté, c’est une autre manière de voir le monde. En chassant les femmes indépendantes, c’est un autre rapport au monde qu’on a fait disparaître, un autre rapport au savoir, au profit d’une science arrogante et au détriment d’une nature qu’il s’agissait de dominer. Derrière la chasse aux guérisseuses, derrière l’infantilisation et l’instrumentalisation des femmes, Mona Chollet lie cette guerre, ce sexisme, à quelque chose qui le dépasse : à la manière dont les hommes (contre les femmes) ont imposé le culte de la rationalité, cette manière d’envisager le monde, d’organiser la connaissance et la façon dont nous agissons sur le monde et dont nous le transformons. “Il nous amène à la concevoir (le monde) comme un ensemble d’objets séparés, inertes et sans mystères, perçus sous le seul angle de leur utilité immédiate, qu’il est possible de connaître de manière objective et qu’il s’agit de mettre en coupe réglée pour les enrôler au service de la production et du progrès.”

Pourtant, le monde n’est pas ainsi. Nos objets n’ont pas d’identité stable. La présence de l’observateur influe sur le déroulement de l’expérience, l’irrégularité et l’imprévisibilité est plus présente que les règles immuables. Le monde échappe à notre entendement. Le mystère, l’émotion et l’art nous donnent bien souvent de meilleurs aperçus de “ce qui échappera toujours à notre entendement”. En chassant les femmes, les hommes ont imposés une vision mécaniste du monde, “hypermasculinisée”, froide et impersonnelle, qui ne décrit aucune réalité. Notre manière de regarder le monde comme un objet, sans émotion aucune, ne vise qu’à le détruire en nous donnant une sensation de contrôle sur lui. L’exploitation des ressources naît directement de la domination des femmes. Alors que “L’affectivité, avec son inévitable dimension de partialité, est au coeur même de l’acte de comprendre”.

C’est à un autre rapport au monde que nous invite Mona Chollet (“le monde doit à nouveau être mis sans dessus dessous”), et face aux limites que notre rapport au monde a atteint, on plongera sans regret dans celui qu’elle nous propose : un autre rapport aux autres !

Sorcières nous montre combien la société ne cesse de moraliser les autres, pour leur couper toute autonomie et pour imposer une vision du monde qui nous mène à notre perte. Que serait une société où la morale, l’idéologie, ne serait que celle qu’on applique à soi-même ? C’est la perspective que nous laisse entrevoir Sorcières, comme si un autre monde était à portée de main. La seule chose qu’on peut regretter, c’est que cet autre rapport aux autres ne semble advenir nulle part, à notre plus grande désolation. L’histoire aurait pu être différente. Demain peut-être ?