Dépossession chimique

Dans son dernier livre, Laurent de Sutter tisse le lien de l’histoire de la production des psychotropes pour mieux souligner le but commun de cette réorganisation chimique de l’homme : éteindre la vie, pousser les individus à l’aliénation, à refuser toute excitation et donc toute sublimation. La dépossession de la chimie même de nos corps a pour but de nous enlever notre énergie vitale, de nous tenir rationnels pour nous laisser au travail, 24/24 comme dirait Jonathan Crary. Notre chimie est le lieu même de la reprogrammation psychopolitique ourdie par le narcocapitalisme. “L’âge de l’anesthésie est l’âge où chaque problème doit être considéré comme relevant de celui qui en souffre, sans que jamais, jamais, celui-ci puisse être réinscrit dans ce qui le dépasse”. C’est court. Pêchu. Finalement parfois un peu convenu.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, la mise sous contrôle des affects, éditions Les liens qui libèrent, mai 2017.

Rien à sauver

On m’avait dit qu’Etienne Klein disait des choses intéressantes sur le progrès. Et c’est effectivement le cas quand il oppose ingénieusement progrès et innovation (l’innovation n’invente pas le monde, mais cherche juste à empêcher le délitement du nôtre). Reste que c’est à peu près tout ce qu’il y a à sauver de ce tout petit livre (mais est-ce un livre ?). Ce “dialogue”, qui saute du coq à l’âne sans arrêt, qui enfonce des portes ouvertes dans des répliques pas plus longues que des tweets, qui enchaîne les évidences pour se vautrer dans un “périlisme” facile… Les questions de Denis Lafay sont complètement débiles… Et Klein ne parvient même pas à dire que si le progrès a échoué, c’est d’abord parce qu’il n’a tenu aucune promesse. Au final, on dira que ce n’est pas en lisant cette chose qu’on saura ce que pense Klein du progrès. En tout cas, vous pouvez vraiment faire l’économie de 10 euros… ou demander aux éditions de l’aube de vous rembourser tant ce truc est indigne.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Etienne Klein, Sauvons le progrès, éditions de l’Aube, juillet 2017, 88 pages.

Une lumineuse histoire du gène

Si vous souhaitez mettre à jour vos connaissances sur la génétique, précipitez vous sur la traduction du dernier livre de l’oncologue Siddhartha Mukherjee – prix Pulitzer pour son précédent essai sur le cancer. Cette histoire de la génétique met en perspective, d’une manière très mesurée et pédagogique, l’histoire de la recherche génétique..En 600 pages vous allez pouvoir refaire le point sur le grand débat entre l’inné et l’acquis, remettre en perspective les annonces sensationnelles de 100 ans de progrès médicaux. Ce page-turner a la très grande qualité de ne jamais simplifier les choses tout en les rendant extrêmement claires. Très accessible, il permet de remettre en contexte cet avenir qui s’annonce, de saisir que l’héritable n’est pas le transmissible, que l’édition génomique n’est pas si simple, et que les barrières morales de la médecine, toujours mouvantes et poreuses, ne sont pas inexistantes. Heureusement !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Siddhartha Mukherjee, Il était une fois le gène, percer le secret de la vie, Flammarion, septembre 2017, 672 pages.