Coincés dans les marchandises

Dans Les besoins artificiels, le sociologue Razmig Keucheyan tente de nous aider à trouver des solutions pour briser le consumérisme. Pour cela, il dresse une histoire politique de la consommation et éclaire nos actions à venir des luttes passées, comme s’il suffisait d’accélérer les solutions d’hier pour lutter contre nos addictions présentes. Pour se défaire de la marchandise, nous devons collectivement réinterroger notre trouble compulsif, à l’image des alcooliques anonymes. Nous défaire de la fascination de la nouveauté, du changement… et pour cela il propose d’étendre les garanties pour le consommateur pour étendre la responsabilité des producteurs, d’ouvrir les boîtes noires des produits en favorisant la robustesse, la démontabilité, l’interopérabilité et leur évolution… On ne pourra qu’être d’accord.

Pourtant, son livre reste court sur comment distinguer les besoins, lesquels satisfaire, lesquels interdire. Nous avons certes à en discuter, mais avec quelle boussole ? Un livre riche, mais très idéaliste. A l’heure où nous surproduisons des objets et des besoins, on a l’impression que les quelques règles de bons sens que rappelle Keucheyan n’ont pas eu beaucoup d’impacts jusque là ! Qu’est-ce qui va permettre qu’elles en aient plus demain ?

Hubert Guillaud

A propos du livre de Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels, comment sortir du consumérisme, La Découverte, collection “Zones”, septembre 2019, 208 pages.

Voir également notre article : “Défaire la tyrannie du numérique”, InternetActu.net, octobre 2019.

Bill

Sous son air débonnaire et important, Bill Gates est le visage souriant d’un système violent et cupide. Après avoir privatisé les biens communs logiciels – qui lui ont assuré sa fortune -, le voilà depuis sa fondation, comme Saint Louis distribuant les écrouelles, à faire passer la défense des OGM et des biotechnologies pour de la générosité. Le philanthro-capitalisme n’est qu’un néo-colonialisme, assure pourtant Lionel Astruc dans cette courte enquête, qui rassemble tout ce qu’on sait de la Fondation Gates (pas grand chose !). On y voit surtout que la richesse permet toutes les ingérences, mêmes les plus abusives, sans même que quiconque ne lui demande de comptes. Sous couvert d’altruisme, Gates sert ses intérêts et fait avancer ses convictions, son idéologie. Gates fait l’aumône et la leçon aux autres. Et ce petit livre montre surtout combien tout cela est crapoteux !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Lionel Astruc, L’art de la fausse générosité : la fondation Bill et Melinda Gates, Actes Sud, mars 2019, 128 pages.

Start-up overdose !

Vous remarquez quelque chose ? “Je ne parle pas de la syntaxe approximative, ni du style un peu balourd, ni du “je veux” de majesté qui suinte le délire de toute-puissance. Non. Vous noterez qu’on ne parle ni de croissance ni de compétitivité. Jupiter ne se situe pas sur le terrain économique. Il parle de vos pensées profondes. De vos affects. De vos passions. (…) Vous êtes invités à vous projeter, à faire marcher votre imagination.”

Start-up Nation, Overdose Bullshit est un régal de cynisme et d’ironie qui se lit d’une traite. Le petit pamphlet d’Arthur De Grave (@ArthurDeG) décortique en quelques pages incisives le nouvel idéal méritocratique de l’entrepreneuriat piqué aux stéroïdes. En expliquant les choses comme on le ferait à un jeune entrepreneur, Arthur nous démonte la vacuité de l’homélie : le culte de la startup n’est qu’un moyen de renouveler la propagande méritocratique fatiguée des élites, une fable à laquelle plus personne ne croit, au profit d’un darwinisme social encore plus appuyé, qui célèbre l’ultrarichesse, dans un monde où l’on n’arrive même plus à comprendre ce que sont devenues les inégalités. Le startupeur est devenu l’idéal moral de notre époque. “C’est l’individu dont rêvent les néolibéraux : celui qui a si parfaitement intériorisé les impératifs de la compétition économique qu’il n’a besoin de personne d’autre que lui-même pour s’exploiter (…). La Start-up Nation est le lieu de la fusion de l’homme et de l’entreprise.” En transformant tout problème social en solution technique “centrée sur l’utilisateur” plutôt que sur la société, en évacuant la politique, le startupisme ne propose pas seulement une rééducation morale, mais également une reconfiguration des structures politiques par la techno. La Start-up Nation n’est pas un projet économique, mais bien un horizon idéologique, un moyen de réorienter les aspirations collectives. J’entreprends, donc je suis, en est le nouveau crédo !

Arthur montre que la Start-up Nation n’est pas un projet économique à long terme. C’est plutôt une forme d’extractivisme accéléré. Son but n’est pas de créer des emplois ou de la productivité, au contraire. Par nature, c’est un produit financier des plus toxiques qui vise à “faire exploser son volume d’affaires en maintenant les coûts au plus bas pour assurer à terme un très haut niveau de rentabilité”. La seule croissance qu’elle produit 1 fois sur 10 est la sienne… Les start-ups ne sont pas les miracles censés moderniser l’économie. Au contraire même, elles semblent plus l’assécher que la faire ruisseler ! La Start-up Nation est un mirage ! The new France is an illusion ! Court et décapant !

Assurément, Arthur de Grave est au numérique ce que Blanche Gardin est au féminisme… Une forme de transgression corrosive savoureuse et inquiétante, qui distillera le doute jusqu’au plus fervent lecteur d’Ayn Rand ! Il montre aussi qu’on peut dire des choses pertinentes avec humour, ce qui en matière d’essais, aujourd’hui, relève réellement du stand-up !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Arthur de Grave, Startup Nation, overdose bullshit, Rue de l’Echiquier, collection “Les incisives”, septembre 2019, 112 pages.