Changer d’infra pour changer de direction

L’année dernière, dans leur livre, La servitude électrique, Alain Gras et Gérard Dubey nous avaient déjà alertés sur la fusion en cours entre le macro-système technique électrique et numérique. Dans A bout de flux (divergences, 2022), l’historienne de l’architecture et des techniques, Fanny Lopez, prolonge cette réflexion, en nous invitant à trouver la voix d’un autre rapport à la technique, entre hypercapitalisme et effondrement. 

Ce qui crée de la valeur, aujourd’hui, c’est la circulation des données, rappelle-t-elle. Et ces données si circulantes sont pourtant conservées dans des enceintes encore plus sécurisées que ne l’étaient les banques : les data centers. En quelques années, ils se sont démultipliés (8200 bâtiments dans le monde, dominée par les USA, l’Allemagne, le Royaume-Uni puis la Chine. La France, 8e de ce classement mondial dispose de 295 data centers dont 250 en Ile-de-France). Les centres de données qui font fonctionner l’économie numérique sont la propriété de quelques acteurs majeurs (comme l’européen Interxion, dont le chiffre d’affaires est bien supérieur à celui d’Orange par exemple ou le leader mondial américain Digital Realty, avec lequel Interxion a récemment fusionné). Lopez explore la réalité bien matérielle des services numériques d’aujourd’hui… et notamment leur consommation électrique explosive (même si nombre de ces services sont à la pointe de l’efficience comme de la renouvelabilité…) comme leur expansion sans limite. Ces nouveaux centres de consommation électrique participent d’une charge nouvelle sur un réseau électrique à bout de souffle alors qu’il dépend lui-même de plus en plus du numérique pour fonctionner. Fanny Lopez décrit une industrie des centres de données hyperconcentrée (géographiquement comme économiquement, et qui, pour maintenir son niveau d’innovation et ses capacités de traitement, voit ses niveaux d’investissements s’envoler), en voie de saturation accélérée, bâtie sur les ruines des télécoms et le fantôme du service public, complètement privatisé. Elle décrit très bien la dépossession en cours, liée en grande partie à la concentration des investissements nécessaires pour réaliser ces infrastructures (Fanny Lopez parle d’un “âge post-service public”). Le réseau électrique est un emblème des macrosystèmes techniques : ces systèmes à grande échelle, qui se développent par la croissance, qui consomment d’importantes quantités d’énergie fossiles, sont particulièrement polluants, fonctionnent en réseau d’une manière complexe et opaque, et qui demeurent gérés de façons centralisés et en temps réel. Reste que l’informatique a transformé le réseau électrique, dans une fusion machinique, une forme de grande synergie productive en réseau, qui, comme le dit Günther Anders, transforme les machines elles-mêmes, où aucun appareil n’est plus une machine individuelle, mais un composant d’un système qui le dépasse. Un radiateur ou une ampoule ne sont plus un simple radiateur ou une ampoule, mais un composant du réseau auquel il doit se raccorder, participer, s’adapter, contribuer. Avec l’IA, la machine se règle à l’aide d’autres machines, comme si le réseau avait invisibilisé sa propre infrastructure, comme si le réseau s’était autonomisé. Nous voilà dans le continuum numérico-électrique qui semble fonctionner par lui-même, dans une dynamique productiviste et consumériste, sans qu’on réinterroge sa structure et ses faiblesses. 

Couverture du livre de Fanny Lopez

Or, le réseau électrique révèle ses faiblesses à mesure de sa croissance (et encore plus quand il souffre de pénurie et que le prix de la production d’énergie s’envole, comme c’est le cas actuellement). Il a du mal à répondre aux pics de consommation et à la démultiplication des raccordements qui renforcent les pics. Et on n’a pas vraiment de politique de régulation comme le montre le scénario de délestage tournant qui se profile pour l’hiver

Le numérique perturbe plus le réseau qu’il ne le fluidifie. Le raccordement de centres de données gourmands en énergie vient perturber les productions, via des acteurs qui privatisent le réseau et commencent à générer des conflits d’usages ou des formes de privatisation qui risquent d’être encore plus compliqués en temps de pénurie. 

Fanny Lopez nous explique le fonctionnement du réseau électrique libéralisé. En France, 3 structures se partagent le réseau : la distribution (Enedis), le transport (RTE), la production (EDF), 3 acteurs qui semblent parfois plus en concurrence entre eux qu’en complémentarité. Les gros consommateurs que sont les centres de données se branchent surtout sur RTE, mettant en fragilité la distribution. La coordination spatiale et énergétique du réseau est mise à mal par des acteurs privés qui abusent d’infrastructures publiques que “les opérateurs n’ont pas les moyens réglementaires de réguler”.

Non seulement la régulation est défaillante, mais la sobriété est nulle part. L’avenir consiste à produire toujours plus d’électricité pour répondre à une consommation qui n’est jamais appelée à diminuer. “L’hégémonie technicienne repose sur la croissance et le renforcement du grand système technique électricité comme unique perspective”. Pour sortir de cette hégémonie, avance Fanny Lopez, nous devons changer le réseau, c’est-à-dire transformer sa structure pour rapprocher la production de la consommation. Mais si aux Etats-Unis, les microréseaux émergent timidement, ce n’est pas le cas en France, notamment parce que les opérateurs de l’électricité souhaitent garder la main et ne permettent les microproductions locales que comme réserves du réseau. En France, les projets de mutualisations, citoyens comme privés, tentent de s’insérer dans les zones grises de la réglementation. La production est partout sous tutelle. En fait, les restructurations possibles (technologiques, énergétiques, urbanistiques, économiques comme politiques) semblent surtout coincées dans un réseau doublement incapable d’évoluer, à la fois par manque d’ouverture politique comme économique. Plus encore, explique Lopez, le réseau tel qu’il est conçu, aménagé, opéré, n’est pas taillé pour une décentralisation ni pour intégrer, d’une manière suffisamment flexible, les alternatives intermittentes comme le solaire ou l’éolien. Le réseau de distribution n’est pas conçu pour accueillir facilement des unités de production décentralisées, mais est surtout taillé pour répartir et acheminer l’électricité. En fait, explique Lopez, les choix technico-politiques ne sont pas pris, alors qu’ils engagent les usages futurs. Dans tous les scénarios d’avenir, il est nécessaire de construire des infrastructures, de la faire croître dans une complexification qui impose sa numérisation, seule capable de piloter le système. Le numérique est devenu le processus de commande, de régulation, de modélisation, de flexibilisation… Le débat public se focalise sur les sources de production, jamais sur le système. C’est un peu comme si tout le monde pensait que l’architecture des réseaux n’était qu’une question de logistique, qui saura toujours s’adapter aux contraintes. Dans l’avenir du réseau, il n’y a pas de fermeture ni de déconstruction ni vraiment de transformation, il n’y a que croissance, entre abondance et pénurie. Pour les opérateurs, “il n’y a pas de problème de production d’électricité en France” ! Qu’importe si nous n’avons pas de ressource énergétique primaire suffisante, qu’importe si les réacteurs vieillissent, que les EPR soient à la traîne… Pourtant, transformer l’infrastructure ne consiste pas à changer de source d’énergie, ni à améliorer la maintenance, mais bien à “repenser le réseau dans son organisation structurelle pour de nouveaux lendemains techniciens”. Pour Castoriadis, “changer de société, c’est changer d’infrastructure”, rappelle Lopez. Nous n’en prenons pas le chemin, au contraire. La technique impose toujours son infra, la complexifie sans jamais vraiment la remettre en cause ou en dessiner des alternatives.

Pour remettre en cause le paradigme technicien, soutient Lopez nous devons augmenter l’autonomie, organiser l’intermittence, reconfigurer les machines, inverser la hiérarchie du système… Pour Lopez, la perspective autonomiste et ultra-localiste, à l’image de celle proposée par l’Institut Momentum dans son scénario Biorégion 2050, L’Ile-de-France après l’effondrement, où la demande devra s’adapter aux pénuries reposent sur un scénario qui confirme la disparition de toute puissance publique, plutôt que de chercher sa reconfiguration pour qu’il continue à assurer un service au plus grand nombre. Pour contrer ce scénario effondriste, nous devons alléger les réseaux estime Lopez, c’est-à-dire augmenter l’autonomie et organiser l’intermittence en facilitant d’autres modes de connexion et d’interconnexion. Réduire sa consommation, maximiser ses capacités productives et optimiser sa gestion devraient être un fondement de toute interconnexion à la maille énergétique, locale comme nationale. Le réseau devrait être capable de gérer ses excès comme ses pénuries, ses intermittences. Enfin, elle invite à inverser la hiérarchie historique du système électrique, c’est-à-dire à interroger quelles infrastructures garder et sous quelles formes de propriété. Pour elle, si je suis bien, cela signifie que les microréseaux pourraient devenir le système primaire et le grand réseau, le système secondaire… posant par là, à la suite d’Alexandre Monnin la question des communs négatifs comme celle de l’héritage et du démantèlement des infrastructures. Que voulons-nous garder du réseau électrique ? Pour quoi faire ? Comment faire pour que sa structure s’adapte aux transformations dont nous aurons besoin demain ? L’un des risques qui pointe pourtant est que ce démantèlement se fasse par défaut, sous la pression des moyens et creuse les inégalités : qu’on ferme ce qui n’a pas les moyens contre là où sont les moyens. Enfin, Lopez nous invite à tenir l’utopie de la diversité infrastructurelle, c’est-à-dire “Comment penser le global sans retomber dans le solutionnisme hégémonique, unidimensionnel, hors sol et sans monde ?” Comment tenir à la fois un service public et à la fois une diversité d’approches, les deux choses auxquelles nous risquons de renoncer, au risque de créer d’un côté des “ghettos énergétiques” et de l’autre des “territorialités premium” ! Elle nous invite, à la suite de Pierre Caye, à envisager la technique non plus comme accélération et intensification, mais comme mesure et limitation. L’enjeu, c’est de parvenir à ré-utopiser la grande échelle infrastructurelle tout en tenant la technique proche serait un défi de l’hypothèse redirectionniste. “L’image archétypale des petits moulins hydrauliques renvoie à une infrastructure désirable, un monde de forces habitables. Tous les ingrédients de l’imaginaire localiste sont là : la petite échelle, l’intégration à l’environnement, la localité des matériaux servant à l’édification, la possibilité d’habiter l’infrastructure. Pourtant la petite échelle ne suffit pas à garantir un idéal émancipateur et progressiste”. Un réseau, rappelle-t-elle, “permet simultanément la circulation et le contrôle, il signifie à la fois l’abondance et la dépendance, le lien et la surveillance”. Le forme et la réorganisation des flux posent devant nous d’immenses défis. Pour les relever nous devons faire un pas de côté. Nous attaquer à modifier les structures matérielles, les outils de régulation et de gouvernance. Pour le dire autrement, la redirection passe par la déprivatisation, la diversification des solutions et leur reterritorialisation sous la forme d’un retour de politiques publiques multiples et concrètes. C’est un constat et des solutions qui vont au-delà des infras matérielles d’ailleurs. Zuckermann ou Tarnoff font les mêmes. 

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La force du livre de Lopez, c’est de tisser une vraie continuité entre la critique des systèmes techniques et les questions énergétiques actuelles, de relier la grande histoire d’une approche alternative de la technique à celle de la structuration du réseau électrique. Peut-on sortir d’une dépendance au sentier ? Peut-on construire des alternatives afin de ne pas faire comme on a toujours fait et remettre en cause le chemin technique emprunté ? La question traverse tout le champ de la technique. 

Pourtant, le sujet qu’elle évoque demeure – comme souvent avec les questions techniques – complexe, touffu, âpre. Dans les livres sur la technique, les enjeux restent difficiles à saisir pour qui n’est pas averti du sujet. La question technique est toujours engoncée dans sa complexité et difficile à faire saisir. De ce côté là, ce court essai tient plus d’une alarme que d’un ouvrage pédagogique.   

Hubert Guillaud

A propos du livre de Fanny Lopez, A bout de flux, Divergences, 2022, 144 pages, 14 euros. Voir aussi les bonnes feuilles sur Lundi Matin. Si vous avez une bonne heure devant vous, allez l’écouter discuter avec François Jarrige à la Manufacture des idées !

Renverser nos intelligences

Avec Ways of Being, Beyond Human Intelligence (Allen Lane, 2022, non traduit), James Bridle (@JamesBridle) signe un essai brillant et décalé. Il est assurément le livre d’un artiste à l’écoute du monde et de ses transformations. J’avais dit beaucoup de bien de son précédent livre, Un nouvel âge des ténèbres (Allia, 2022), lors de sa parution en anglais. J’ai toujours trouvé Bridle inspirant : que ce soit quand il nous invitait à écrire avec les machines pour composer avec elles une nouvelle esthétique, comme quand il nous alertait sur les perturbations en chaînes que produit le modèle économique de Youtube. Il sait comme nul autre mettre nos modernités en abîmes, à l’image de son fameux piège pour voiture autonome. Ce n’est pas seulement un artiste inspiré, c’est également un essayiste différent. Et cet essai, tout comme son précédent en fait une éclatante démonstration.  

Couverture du livre de James Bridle.

Ways of Being s’intéresse à un sujet très mal traité : l’intelligence. Celle des hommes, comme celle de leurs machines sont aujourd’hui dévoyées. Elles ont été mises au service de l’extractivisme et de l’efficacité. Nous sommes coincés dans un déterminisme technologique mis au services du capitalisme, dont l’IA n’est que la version la plus moderne, la plus libérale, exacerbant sa propre quête de profits. Comme le disait l’écrivain de SF, Charles Stross : “nous vivons dans un état global qui a été structuré pour le bénéfice d’entités non-humaines avec des objectifs non-humains”. Avec une IA dont le développement appartient tout entière aux entreprises, les machines n’ont plus d’autres buts que d’extraire du profit. 

Pour changer nos relations au monde, nous devons changer la façon dont nous définissons l’intelligence, estime James Bridle. Pour cela, nous devons élargir la nôtre, nous intéresser à d’autres formes d’intelligences : à des intelligences non-humaines. Pour apprendre à vivre avec le monde, plutôt que de le dominer, nous devons apprendre à vivre avec les intelligences qui le composent et construire ce qu’il appelle une “écologie de technologie”

L’écologie, rappelle-t-il, est l’étude des interrelations. Elle nous invite non pas à nous intéresser aux choses, mais à leurs relations. La technologie, elle, consiste à produire des choses qui ont bien souvent été aveugles à leur environnement, à leur contexte, à leurs conséquences. Pour Ursula Le Guin, la technologie est “l’interface humaine active avec le monde matériel” (comme elle le dit dans Danser au bord du monde). Dans notre monde moderne, elle est surtout le produit de notre exploitation de l’environnement. Cette technologie là n’est pas celle qui intéresse Bridle. Pour lui, nous avons besoin d’une écologie de la technologie, c’est-à-dire une technologie qui soit concernée par l’interrelation au monde, c’est-à-dire une technologie qui incorpore l’écologie dans ce qu’elle active. 

Pour y parvenir, nous devons changer notre manière même de comprendre ce qu’est l’intelligence. Nous devons arrêter de croire que l’intelligence de l’homme est unique. L’intelligence est un processus actif plus qu’une capacité, défend-il. Elle est multiple plutôt qu’unique. Pour mieux intégrer l’écologie à la technologie, nous devons nous défaire de notre intelligence, ou plutôt reconnaître qu’elle n’est pas unique, pas la seule. Nous avons besoin de mettre fin à notre volonté de nous séparer de la nature et pour cela nous devons plus que jamais comprendre que nous habitons un monde plus qu’humain. La vie résulte d’une interdépendance éminemment complexe. Pour la redécouvrir, pour repenser notre relation au monde, il nous faut changer notre manière de voir l’intelligence et la place de l’homme, tout comme changer notre rapport à la technologie que notre anthropocentrisme a créé. 

Elargir l’intelligence

Une voiture autonome est un organisme qui crée son propre umwelt, son propre environnement sensoriel. Pour Bridle, la relation entre les hommes et l’intelligence artificielle devrait relever d’une collaboration créative. Au lieu de cela, nous sommes coincés dans une forme dominante d’IA, profondément extractiviste, une intelligence artificielle d’entreprise (Kate Crawford ne disait pas autre chose). Pour Bridle, si on prend au sérieux le terme d’intelligence dans l’IA, cela devrait nous pousser à réfléchir à ce qu’elle signifie. La plus claire définition de l’intelligence selon lui, c’est “ce que les humains font”. Or, on devrait l’entendre d’une manière plus extensive, multiple et relationnelle, capable de prendre bien des formes différentes, plutôt que de toujours la juger selon nos propres standards. Pour Bridle, c’est là l’erreur de Turing, pour qui l’intelligence d’une machine a surtout consisté à être capable de nous tromper, à se faire passer pour humaine. Le problème, c’est que nous refusons d’accorder de l’intelligence à quoi que ce soit d’autre qu’humain. Bien des animaux pourtant ont montré qu’ils étaient capables de reconnaître des problèmes, de faire des plans pour les résoudre comme de manipuler des outils pour y arriver. Le test du miroir, le fait de se reconnaître dans un miroir, a longtemps été considéré comme un test d’intelligence, mais l’enfant humain ne le réussit pas avant 18 mois. Seules certaines espèces de singes le passent sans encombre, mais bien d’autres animaux y parviennent dans certaines conditions, pour autant que le test s’adapte à leur environnement et à la façon dont ils le vivent. On oublie trop souvent que le corps et ses spécificités ont des implications sur l’esprit. Voir une tâche sur son visage dans un miroir tient plus d’une compétence sociale que cognitive. Les visages n’ont pas la même importance pour toutes les espèces. Le test du miroir dit bien plus de l’obsession humaine pour le social que d’être un outil de mesure de l’intelligence. Les gorilles par exemple échouent beaucoup au test du miroir, du fait de leur aversion pour le contact visuel, considéré comme une menace… A l’inverse, des schizophrènes peinent à se reconnaître dans un miroir, cela ne signifie pas pourtant qu’ils ne soient pas humains ou intelligents. Pour Bridle, nous devons arrêter de considérer l’intelligence comme quelque chose définie par l’expérience humaine. Les intelligences non-humaines peuvent être très différentes de la nôtre, mais particulièrement retorses. Bridle documente longuement différentes sortes d’intelligences animales, allant des éléphants aux pieuvres, montrant leur diversité : comportementale, neurologique, physiologique, sociales… 

Les intelligences sont actives, génératives, et montrent que bien des espèces accordent leurs actes à leurs pensées et leurs pensées à leurs actes. “L’intelligence n’est pas quelque chose que nous devons tester, mais quelque chose que nous devons reconnaître dans les multiples formes qu’elle peut prendre”. Cela demande de nous changer nous-mêmes bien plus que d’altérer les conditions dans lesquelles on l’évalue. Pour Bridle, travailler avec une IA lui a permis de comprendre que, bien plus que d’être un outil pour exploiter la planète, elle était un moyen pour s’ouvrir à d’autres pensées, à d’autres modalités de pensées. Pour Bridle, nous devons être plus attentifs à l’écosystème dans lequel nous élevons nos IA. Pour l’instant, cet écosystème est celui de l’extraction et de la domination. “Si nous voulons qu’elle évolue différemment, nous avons besoin d’adresser différemment et d’altérer son écologie”. Le web nous a donné un outil pour comprendre le fonctionnement des réseaux. L’IA superforme nos capacités humaines par endroits. Cela devrait nous aider à ouvrir nos regards. 

Il n’y a pas que les animaux qui expriment des formes d’intelligence alternatives à la nôtre. Les plantes également, explique-t-il en enquêtant longuement sur les champignons, les arbres et les plantes, et notamment la mycorhize, cette symbiose entre plante et champignon, arbres-mères de l’écologue Suzanne Simard ou encore sur la capacité des plantes à mémoriser, et donc à apprendre et changer leur comportement face aux agressions. En fait, le terme d’intelligence est insuffisant pour décrire la diversité des modes de compréhension que les êtres vivants ont de leurs milieux, explique l’artiste-chercheur en nous invitant à franchir le fossé des différences, à nous intéresser à l’intelligence du monde avant qu’il ne s’éteigne, à un monde qui est bien plus coopératif que compétitif. Bridle s’intéresse également à notre histoire génétique, et à nos entrecroisements. Nous descendons bien moins d’un arbre, que d’entrecroisements. Nous tenons bien plus d’une symbiose que d’individus. Nous sommes ce que nous sommes à cause de tout le reste. Cette symbiose n’est pas une harmonie, mais surtout des relations et elles apportent surtout des bénéfices mutuels qu’elles ne sont antagonistes. 

Pour une autre informatique

Dans toutes ces perspectives, nos outils sont un problème, notamment parce qu’ils façonnent notre culture elle-même. Plutôt que d’utiliser la technologie pour contraindre le monde et renforcer notre perspective, nous devrions la déployer pour élargir notre vision du monde et étendre notre attention. Or, nous faisons et avons fait tout le contraire. 

Le bâton de Bambou de James Bridle.

Bridle prend l’exemple du temps. Nous l’avons harmonisé au XIXe sous le développement des technologies. Le train, la vapeur, la radio, le télégraphe ont nécessité une stricte coordination. Nous avons séparé le temps de la terre, du soleil et des saisons pour le subordonner à l’industrie afin de servir ses propres fins. Le temps aujourd’hui est imaginé et créé par nos machines qui nous poussent à le penser à leur propre vitesse. Pour Bridle, nous devons retrouver un temps qui nous aide à comprendre les changements en cours plutôt que de les accélérer. Il s’est ainsi intéressé à la vélocité du changement climatique, à quelle vitesse notre monde se transforme. Cette vélocité nous indique la vitesse à laquelle nous devrions bouger pour que les conditions dans lesquelles nous vivons restent les mêmes. Cette vitesse n’est pas la même partout. Elle est plus rapide dans les lieux humides ou les déserts. De nombreuses espèces ne pourront s’adapter au changement ni bouger suffisamment vite. La vitesse du changement climatique a été évaluée à 0,42 kilomètre par an, soit 115 centimètre par jour. C’est la taille d’un bambou peint en blanc que Bridle a posé dans son jardin (une photo est disponible dans cet article du Financial Times sur le livre de Bridle). C’est la distance que les plantes de son jardin devraient parcourir chaque jour pour pouvoir continuer à vivre dans les mêmes conditions. Fort heureusement, les plantes se déplacent : 10 à 15 km par décade ! A croire que les arbres s’adaptent au changement climatique plus vite que nous. Les plantes sont juste des animaux très lents, comme le dit le botaniste Jack Shultz. Notre mesure du temps ne nous permet pas de saisir, de penser à celle du monde. Pour cela, nous devons changer notre façon de voir. Non pas tant en distinguant les choses entre elles, comme nous l’apprend la science, mais en recherchant leurs connexions, comme nous l’apprend l’écologie. Nous avons besoin d’un macroscope plus que d’un microscope. “Nous choisissons trop souvent de regarder du mauvais côté, pas nécessairement dans la mauvaise direction, mais avec de mauvaises intentions.” Notre intention – la façon dont on choisit de regarder – informe de ce que l’on voit. 

L’internet est né de la paranoïa de la Guerre froide et de l’idéologie californienne, entre pouvoir militaire et entrepreneurial. Pas étonnant qu’ils aient produit une structure capitaliste de violence et de surveillance jusqu’au cœur même de ses fonctions et de son code. Mais nous pouvons encore le détourner, à l’image de l’utilisation de radars militaire pour l’ornithologie. Les technologies, parce qu’elles ont des capacités perceptives parfois bien supérieures à nous, peuvent nous aider à changer notre vision, à regarder le monde autrement, selon une plus grande échelle, une plus grande perspective. Bridle démultiplie les exemples de nos relations aux autres intelligences, en évoquant par exemple nos relations langagières avec d’autres espèces animales, comme notre langage est aujourd’hui contraint par celui des machines. Nous leur parlons comme nous avons toujours parlé à d’autres espèces, tentant de trouver les modalités d’une communication commune. Parler à d’autres, trouver les moyens de communiquer différents, reste un moyen d’apprendre à faire un monde plus qu’humain. Or, nos machines partagent le même langage basique, même si on les utilise souvent sans comprendre ce qu’elles font et trop souvent en acceptant sans critique le monde qu’elles nous proposent. Notre croyance dans la calculabilité est violente et destructrice, elle attribue des valeurs à ce qui peut être compté et donc décidé, oubliant tout ce que l’on ne sait pas compter. On ne produit pas de décision sur ce que l’on ne sait pas mesurer.  

Pour Bridle pourtant, l’indécidabilité n’est pas une barrière à la compréhension, mais doit être un signe, une alerte que nous touchons quelque chose. Nous pensons que tout est un problème de décision et nous traitons le monde comme quelque chose qui doit être calculé. “Nous pensons que les machines vont nous donner des réponses concrètes sur le monde, sur lequel nous allons pouvoir agir, tout en conférant à ces réponses une logique d’irréfutabilité et une impunité morale”. Au final, nous forçons le monde à se conformer à nos représentations. Les bases de données qui trient et y échouent, les marchés financiers qui se crashent et appauvrissent, les algorithmes qui surveillent et jugent… sont autant de machines de décision qui tentent de dominer le monde en en produisant des modèles pour créer des décisions basées sur ces modèles. 

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, rappelle-t-il. Le principe de la cybernétique consistait bien plus à s’adapter au monde qu’à l’anticiper et le contrôler, tout comme le cerveau n’est pas tant une machine à penser, mais une machine à agir. La cybernétique cherchait bien plus à être adaptative qu’à être pré-programmée. Nous avons produit des outils complexes qui accumulent d’incroyables quantités de connaissances sans nous permettre de résoudre le monde, au contraire. Dans nos tentatives d’assurer l’ordre et d’établir des vérités sur l’excessive complexité du monde, nos incertitudes se sont plus développées que nos certitudes, nous laissant plus paralysés, plus apeurés, plus en colère que jamais et plus démunis face à des systèmes opaques d’oppression et de contrôle. Nous devons retrouver la voie vers des machines qui nous permettent de négocier avec l’inconnu, qui se reconfigurent avec les changements sans nécessairement nous amener à comprendre la nature de ces changements, qui nous permettent de mieux nous adapter au monde plutôt que de mieux le comprendre, à l’image des propriétés de certains champignons capable de résoudre le problème du voyageur de commerce mieux que nos ordinateurs ou des formes robotiques douces, capables de s’adapter aux contraintes du monde, ou des formes d’informatiques liquides, comme ces maquettes géantes pour reproduire le Mississippi… explique Bridle depuis des exemples toujours variés et étranges. Pour lui, l’enjeu n’est pas que l’informatique rende le monde connaissable, mais qu’elle permette de mieux le partager plutôt que de mieux se l’approprier, de faire que les systèmes demeurent lisibles par tous plutôt que seulement par quelques-uns, à l’image du Moniac, un ordinateur hydraulique imaginé pour faire comprendre l’économie. “Tous les ordinateurs sont des simulateurs. Ils intègrent des modèles abstraits de certains aspects du monde que nous mettons en route – en oubliant immédiatement qu’ils sont des modèles. Nous les prenons pour le monde lui-même. On peut faire le même constat avec notre propre conscience, notre propre umwelt. Nous nous trompons sur nos perceptions immédiates comme si elles étaient le monde tel qu’il est – alors que notre attention consciente est un modèle sur le moment (…). Notre modèle interne du monde, notre conscience, façonne le monde de la même façon et de façon aussi puissante que le fait un ordinateur. Nous essayons de faire que le modèle ressemble au monde et que le monde ressemble au modèle (…). D’abord nous modélisons le monde puis nous tentons de remplacer le monde par le modèle. Nos esprits aussi, sont des machines de simulation qui deviennent des machines à décider (…). La bonne question à se poser alter est plutôt quelles sont les caractéristiques des modèles – et donc des machines – qui rendent le monde meilleur ?” En fait, éclaire-t-il très justement, nous produisons tout le temps des modèles que nous éprouvons jusqu’à leur limite, jusqu’à ce qu’un autre produise un autre modèle, plus éclairant… Comme si par nature, dans ces modèles, notre compréhension du monde était toujours imparfaite.

Leviers pour une écologie des technologies

Pour y parvenir, Bridle nous invite donc à construire nos machines autrement, selon d’autres principes et pour d’autres objectifs. Bridle plaide pour des machines non-binaires, décentralisées et sans-savoirs (unknowing). Non-binaires, c’est-à-dire qui ne puissent jamais être capables de couper le monde en deux catégories, qui ne produisent jamais de simplifications trop excessives pour mieux nous aider à penser la complexité. Décentralisées, c’est-à-dire qui ne puissent être centralisées, et donc être toujours scrutées et critiquées, comme l’open source, c’est-à-dire capables de changer la topographie même des relations de pouvoir. Enfin, sans-savoirs signifie reconnaître les limitations de ce que nous pouvons connaître et le traiter avec respect plutôt que de chercher à l’ignorer ou l’effacer, c’est-à-dire produire des machines capables de se réviser et de se réécrire depuis leurs propres erreurs ou capables de gérer des formes d’incertitudes, à l’image du Roachbot du designer Garnet Hertz, où un cafard contrôle un petit robot mobile (entraîné à le faire, mais pas dominé pour le faire). 

Pour Bridle, ces nouvelles machineries auxquelles il aspire visent à démanteler les formes extractivistes et de domination de nos machinations actuelles : de créer des machines qui ne visent pas à prendre le dessus sur d’autres, de favoriser des formes coopératives, de libération et d’empuissantement mutuelles. Mettre fin à nos tentatives à dominer le monde, comme nous l’avons fait avec nos machines, en brisant le monde en composants que nous avons rassemblés dans des machines pour assouvir cette domination. En nous demandant comment tout fonctionne, nous tentons de subordonner ce tout à nos seules fins et nous avons utilisé la connaissance pour oppresser et supprimer l’agentivité des autres, de tous les autres… sans voir qu’à terme, c’est notre propre autonomie que nous rendons impossible. 

James Bridle mobilise encore d’autres leviers pour cette nouvelle écologie des technologies : l’aléatoire, la solidarité et l’interconnexion. 

Il y a une chose que nos machines savent très mal faire, c’est de produire de l’aléatoire. C’est pourtant ce que nous savons très bien faire, à l’image du klérotèrion, cette machine à tirage au sort de la démocratie athénienne, qui nous rappelle que l’aléatoire, le tirage au sort, sont à la racine même de l’égalité radicale. Incapables de produire de l’aléatoire, nos machines sont donc incapables d’être de réels agents d’égalité. Pour nos ordinateurs, l’aléatoire est généré par des programmes qui le simulent. Bridle rappelle longuement l’histoire de ces simulations. En fait, les ordinateurs ne sont pas capables de produire de l’aléatoire sans aide extérieure. Pour y parvenir, on les connecte à diverses sources d’incertitudes, comme la mesure des fluctuations de l’atmosphère. Pour Bridle, l’importance de l’aléatoire a toujours été sous-évaluée. Darwin lui-même a surévalué le rôle de la sélection naturelle alors que sans production de modifications aléatoires des gènes, cette sélection n’aurait pas lieu. Dans la nature, les mutations sont la règle plus que l’exception. L’essentiel de nos outils technologiques visent pourtant à réduire voire à nier l’aléatoire. Ils cherchent bien plus à réduire le hasard qu’à l’étendre. Nos outils, du GPS aux systèmes de prévision météo visent avant tout à limiter le hasard et l’incertitude. Pour Bridle, l’aléatoire et le hasard sont de bons leviers pour réintégrer l’incalculable, tout comme le tirage au sort en politique permet d’élargir les points de vues et les expériences pour produire de meilleures réponses à la complexité. 

L’aléatoire n’est pas la seule piste que nous devrions utiliser. La solidarité est également un levier. D’abord parce qu’elle est une activité politique première : à l’image de l’entraide qu’évoquait Kropotkine, elle est un lien entre la coopération et la réciprocité. La solidarité et la sociabilité sont parmi les plus forts moteurs de nos actions et nous montrent que nous partageons un monde commun. La cohésion sociale montre combien elle est critique pour assurer la survie collective. En ce sens, elle est une forme de politique en pratique que pratiquent même les animaux (là, Bridle explique et pointe vers des études passionnantes sur comment les abeilles, les pigeons ou les bisons prennent des décisions en commun !). La solidarité avec le vivant, sa défense et la reconnaissance de ses droits, sont autant de moyens de renforcer nos liens avec le monde, de l’inclure plus que de le dominer. Même chose pour les machines. “La bonne action ne dépend pas tant de la pré-existence de la bonne connaissance – une carte des rues ou une hiérarchies des vertues ) que de prévenance et d’attention”, explique-t-il en parlant des voitures autonomes. C’est le même problème qu’on trouve dans le dilemme du Trolley, rappelle-t-il. En nous focalisant sur le résultat, le problème ignore les décisions qui y mènent, c’est-à-dire la culture qui nous y conduit. Il nous rappelle que nous ne pouvons pas contrôler toutes les conséquences, mais qu’on peut travailler à changer notre culture. Pour le dire autrement : les processus technologiques comme l’intelligence artificielle ne construiront pas un monde meilleur par eux-mêmes. Ce à quoi ils doivent nous aider, c’est à mettre à nu le fonctionnement moral d’un monde plus qu’humain auquel nous aspirons. L’attention sur les dilemmes éthiques cache toujours des problèmes plus larges : plus politiques que ce à quoi ils sont réduits. Mettre la solidarité au cœur de notre relation avec la technologie permet là encore de modifier nos attitudes, et notamment de combattre l’opacité et la centralisation qui sont au centre de leurs développements actuels. C’est la raison d’être d’une écologie des technologies. Pour y parvenir, nous devons élargir notre regard, nous invite à nouveau Bridle, comme si c’était là le mantra principal de l’artiste. Il termine son livre en nous racontant comment s’est développé un internet des animaux, qui n’est pas un internet pour les animaux, mais comment les technologies ont été adaptées pour élargir notre compréhension des animaux. Il évoque l’histoire de la surveillance radio des animaux sauvages, comme les loups, qui ont changé notre compréhension de ce que nous pensions être leur territoire et de leurs interconnexions avec d’autres communautés de leurs semblables. Des découvertes qui ont changé notre approche de la préservation animale, à l’image du programme Y2Y d’extension du parc de Yellowstone, né d’une coopération entre loups, chercheurs et satellites. L’attention à la vie plus qu’humaine exige que nous pensions au-delà de nos sens et sensibilités, pour tenter d’imaginer l’umwelt des autres êtres vivants. Pour cela, nous devons travailler de concert. L’internet plus qu’humain doit nous mener à co-créer le futur au-delà de nous-mêmes. Nous devons écouter le monde plutôt que le disséquer. Nous ne saurons pas tout pour autant. Les animaux et le monde que nous devons mieux écouter ont également un droit à être laissé tranquille, comme nous nous attribuons à nous même le droit à l’oubli. Pour Bridle, l’ennemi n’est pas la technologie, mais les inégalités et la centralisation de pouvoir et de connaissance qu’elle produit. “Il y a d’autres moyens pour faire de la technologie, comme il y a d’autres moyens pour faire de l’intelligence et de la politique. La technologie, après tout, est seulement ce que nous pouvons apprendre à faire”. 

On pourrait presque conclure ici, l’étonnant livre de James Bridle. Pourtant, dans sa conclusion, Bridle nous retourne à nouveau le cerveau en évoquant les fermes à métal. Les fermes à métal consistent à cultiver certaines variétés de plantes (les plantes hyperaccumulatrices) capables de pousser dans des sols riches en métaux, pollués, qui utilisent ces métaux pour pousser et le stockent dans leurs feuilles ou leurs racines. Non seulement elles nettoient les sols, mais ce métal peut également être récolté, avec une concentration qui est parfois plus riche que la concentration de métaux qu’on trouve dans la terre elle-même. On parle désormais d’Agromining ! Bien sûr, reconnait Bridle, cette production ne suffira jamais à combler nos besoins : elle est peu efficace et très lente. Mais pour Bridle, il y a là un exemple de plus à porter à sa thèse. La géo-ingénierie traditionnelle qui consiste à démultiplier un comportement prédateur devrait pouvoir imaginer sa propre refondation. Notre futur commun nécessite bien moins de superpuissance industrielle et bien plus de coopération avec le monde tel qu’il existe… Encore faut-il que nous nous y intéressions avant qu’il ne disparaisse. C’est ce à quoi nous invite le regard décalé de Bridle. 

Si le livre de Bridle prend parfois des accents de gourou, son livre agite des rencontres improbables, nous invite à dépasser nos idées et nos expériences… A certains, le livre de Bridle paraîtra anecdotique, déconnecté des réalités. Et il l’est en partie. Comment croire une seconde que l’avenir de l’informatique doit suivre l’exemple de robots-cafards, doit s’ouvrir à l’incertain ? Mais de l’autre, la voix qu’il fait entendre et la voie qu’il trace nous rappellent un problème de fond : le déploiement d’un modèle informatique unique est une impasse profonde. Prenons au moins l’appel de Bridle pour ce qu’il est ! Celui d’appeler à une plus grande diversité de l’informatique comme un projet nécessaire, essentiel… qui mériterait plus d’intérêt en tout cas qu’un simple déni. Aux autres, plongez dans l’étonnement, vous ne le regretterez pas !

Hubert Guillaud

A propos du livre de James Bridle, Ways of Being, Beyond Human Intelligence (Allen Lane, 2022, non traduit). 

Industries désenchantées

Comme chaque année, je me suis procuré le numéro annuel de la revue Z, et comme chaque année, c’est l’une de mes meilleures lectures de l’année !

Ce 15e numéro est consacré à l’industrialisation des forêts. Il nous rappelle combien nos forêts n’ont cessé d’être romantisées, alors qu’elles étaient surtout transformées et exploitées, colonisées, sur le modèle de la plantation. Malgré leur industrialisation, elles restent et demeurent, des lieux de vies, entre espaces de luttes et espaces clandestins, des “espaces qui protègent”. Sur la montagne limousine où se déroule l’essentiel de l’enquête qui compose ce numéro, en un siècle, la surface de la forêt va être multipliée par dix, pas tant par son abandon, mais bien au contraire par sa surexploitation. Pour sauvegarder les territoires, on les a vendu à l’industrie. La montagne est devenue une monoculture de résineux comme les autres. Cette transformation en espace industriel a apporté avec elle son lot d’impacts : pollution, appauvrissement des sols, diminution de la capacité des forêts à faire face aux parasites comme aux modifications climatiques. Cette surexploitation a eu les mêmes conséquences que toute autre agriculture intensive (engrais, pesticides, standardisation…) et a été (et est encore) générée par une politique qui l’encourage à coups d’aides et d’exonérations fiscales qui favorisent partout la concentration et la financiarisation du secteur (les dispositifs d’aides s’adressent exclusivement aux plus grosses entreprises, celles dont le volume de coupe est très élevé, 5% des scieries concentrent 50% du sciage ; elle va également vers de nouveaux procédés techniques, qui ne sont pourtant pas au point techniquement, comme les pellets torréfiés, qui consistent à fabriquer du charbon à partir de bois fraichement coupé). Face au coût des abatteuses, les petits travailleurs du bois sont de plus en plus contraints de fermer. Les catastrophes dont les forêts sont victimes (feux, tempêtes) ayant toujours pour conséquence de renforcer l’industrialisation et la machination plutôt que le contraire au détriment d’une sylviculture douce ou même d’un résinement adapté (à l’image de l’eucalyptus qu’on a envoyé en Algérie, alors que cet arbre nécessite énormément d’eau). Dans les forêts, les cultures vivrières ont toujours été particulièrement réprimées, de la haine de la châtaigne à celle des champignons en passant par la haine des écolos – bien plus persécutés que les industriels qui pratiquent des coupes illégales -, l’histoire de la forêt est celle d’une longue expropriation des Communs, des droits d’usages au profit de la propriété privée et d’un contrôle toujours renforcé. Un excellent article écorne le greenwashing qui invite particuliers comme entreprises à planter des arbres pour sauver la planète, rappelant combien la compensation carbone est illusoire, d’autant que là encore, on parle à nouveau de monoculture pour l’exploitation, sans attention pour les populations locales concernées. Un autre excellent article égratigne la ritournelle de la cogestion avec les populations locales (ce “dominer moins pour dominer mieux”), où “gouverner de façon participative s’affirme ainsi comme une technique plus perfectionnée d’enrôlement des populations et d’incitation à se conformer aux modes de fonctionnement imposés”, puisque le “contrôle social est bien plus économe et efficace que le contrôle administratif”. L’injonction à la gouvernance permet d’atténuer les contestations, diffusant une “mentalité gestionnaire”, exigeants des habitants qu’ils soient responsables et raisonnables, sans que cette participation ne redistribue beaucoup la manne, tout en faisant croire aux habitants qu’ils peuvent reprendre la main. 

Couverture du dernier numéro de la revue Z.

Comme toujours dans Z, cette description de l’emprise industrielle est contre-balancée par le récits des luttes qui ont tenté de s’y opposer, des habitants qui tentent d’y vivre, de ceux qui y ont été déportés, isolés, de ceux qui y travaillent, dans une mécanisation et une intensification sans fin, qui n’est pas plus facile pour les corps d’aujourd’hui que pour ceux d’hier. La mécanisation n’a pas fait disparaître la dangerosité, y rappelle-t-on : un salarié sur cinq a un accident dans l’année. Elle a surtout isolé les bûcherons, cassé les solidarités. On y lit également le récit des glaneurs, à l’image de ceux qu’on trouvait dans le merveilleux livre d’Ana Tsing, même si la monoculture tend à faire disparaître les cueilleurs de champignons. On y lit également ce que sont les actes de résistance, de sabotage, d’Ecodéfense, de contre-violence… pour tenter de “saboter la machine qui sabote le monde”. On y voit combien les Communs forestiers n’ont cessé d’être criminalisés, au détriments des savoirs sensibles et pratiques qui permettaient surtout à la forêt de se régénérer. La forêt reste un lieu de lutte pour y défendre un accès pour tous. 

On ne préservera pas les forêts sans chercher à créer une autre filière que la filière industrielle, rappellent des militants de Faîte et Racines, qui invitent à renouer avec des pratiques artisanale. Renouer avec des “pratiques de la forêt, plutôt que des connaissances théoriques”, comme le dit si justement Camille, une des étonnante habitante de la forêt que nous fait rencontrer l’incroyable équipe de Z.

Ce numéro de Z illustre très concrètement comment se déploie l’industrialisation. Celle de la filière bois est finalement pareille à toutes les autres. Ce monde enrésiné, fait écho à bien d’autres. Il nous rappelle que les techniques de l’industrialisation sont partout les mêmes. Accélération lors des chocs et scandales, aides aux plus gros acteurs, abandon de ceux qui ne peuvent pas se conformer à la machination, surveillance et répression des opposants… Ces forêts désanchantées ressemblent à tous les autres secteurs qui s’industrialisent, de l’Ecole à l’hôpital. Les mêmes techniques produisent les mêmes effets, au détriment d’un monde commun. Ellul définissait le système comme un ensemble de mécanismes qui répondent à la recherche de l’efficacité en toutes choses, pour elle-même. Pour Z, un système, c’est une machine qui relie les oppressions les unes aux autres (extractivisme, autoritarisme, exploitation sociale, raciale et de genre, inconséquence environnementale et sécuritaire…). C’est une définition tout aussi pertinente !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Z, n°15, “Montagne Limousine, forêts désenchantées”, édition de la dernière lettre, avril 2022, 192 pages, 15 euros. La revue est également disponible sur Cairn

Pour rappel, retrouvez sur FB mes critiques du n°12 en 2018, sur l’extractivisme en Guyanne, du n°13 en 2020 sur Lubrizol – j’en avais également tiré un article pour InternetActu, “Catastrophes technologiques et risques industriels : gouverner l’ingouvernable ?” -, du n°14 en 2021 sur l’Ecole…

Homo Confort : le confort en guise de progrès

“La commodité est la force la plus puissante qui façonne nos vies et nos économies”, disait il y a quelques années Tim Wu dans une tribune pour le New York Times (dont je vous avais parlé sur InternetActu.net). C’est un peu le propos de l’anthropologue Stefano Boni dans Homo Confort qui décrit en profondeur ce que le confort de notre monde hypertechnologique produit, et surtout ce qu’il détruit. Dans cet essai plombant, Boni oppose notre monde hypertechnologique d’aujourd’hui, à un idéal hypotechnologique, c’est-à-dire un monde où la technologie ne coupe pas l’homme de son environnement, de l’effort qu’il doit produire pour y accéder. 

Couverture du livre Homo Confort.

Le confort nous assujettit de notre plein gré. C’est par la dimension expérientielle de notre bien être que le capitalisme et la technologie se diffusent, soutient très pertinemment Stefano Boni. La démocratisation du bien-être nous a protégé de la nature tout en nous permettant de profondément la remodeler. Le confort industrialisé s’est répandu partout. La commodité a été avant tout un succès politique. “Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”. Il est la clé pour comprendre notre adhésion massive au techno-productivisme. Il est la clé pour comprendre finalement combien la critique technologique est restée marginale : personne ne souhaite être libéré du confort que la technologie a produit. 

“Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”

Boni livre plusieurs chapitres sur les effets du confort sur nous et sur la société, sur la façon dont nous sommes coupés de nos milieux, dont nos sens se réduisent à force d’être libérés de l’effort. Le confort nous conduit à réduire notre participation au monde, explique-t-il. Ce catalogue, assez sombre, qui peut paraître parfois réactionnaire, déstabilise pourtant parce que souvent, il touche juste, soulignant combien en l’absence de notre implication corporelle, nous perdons une connaissance du monde. Nous privilégions partout une connaissance abstraite sur les interactions sensorielles directes. Nous vivons dans des mondes isolés et aseptisés, coupés de leurs environnements. Nous adaptons le monde aux processus industriels et technologiques qui sont les nôtres. Et nous nous y adoptons en retour, comme si rien n’était plus précieux que de nous glisser dans nos techno-cocons, dans nos capsules de survie qui détruisent le monde plus qu’elles nous en protègent. “La sauvegarde de notre mode de vie empêche tout renoncement à la technologie”. Nos savoir-faire artisanaux ont été perdus, muséifiés. “Le confort moderne s’est affirmé sans laisser de place à aucune hybridation et sans faire aucun compromis”

Il développe d’ailleurs une réflexion plutôt intéressante sur notre rapport au bien être (très lié au “bien avoir”), cette discipline de soi qui s’impose socialement pour compenser notre inconfort perdu, à l’image du sport, où l’activité physique est réduite à sa part récréative, thérapeutique, hygiéniste… comme un soin palliatif de notre humanité perdue. Une forme de “biomoralité” s’impose à tous : un impératif moral à l’autodiscipline pour compenser notre manque d’effort que le confort produit. “Tant que l’on appréhendera le bien-être comme le résultat d’un effort individuel pour s’approcher d’un idéal de perfection défini par la société, et non comme le fruit d’un effort collectif pour concevoir une société qui favorise l’épanouissement des qualités de chacun, celui-ci sera immanquablement distribué de façon inégalitaire et restera inaccessible à bon nombre d’entre nous. Un tel souci de soi occulte les causes structurelles du mal-être et empêche d’identifier les enjeux qui participent d’un projet de changement commun. L’attention de chacun se concentre sur des choix existentiels, plutôt que sur les pouvoirs qui façonnent le monde. Plus on néglige l’analyse des maux de la société, plus on inhibe toute velléité de transformation politique en la remplaçant par des préoccupations morales et esthétisantes subjectives”. Plus la machine est LE programme et moins nous sommes capables de nous défaire de son subjuguant pouvoir. A mesure que le confort croît, nous nous éloignons et nous répugnons à ce qui n’en relève pas. Nous avons perdu les callosités qui permettaient de nous confronter à l’inconfort. “Le confort nous fait perdre de multiples compétences et savoirs incarnés, tout en produisant des corps inaptes à manipuler des matériaux dans leur état naturel”. Cette rupture entre Homo confort et le monde organique altère des processus cognitifs fondamentaux et explique notre perte de savoirs-faires. Nous perdons pied avec les savoirs incarnés au profit d’un monde de connaissances abstraites. “L’hypertechnologie est le résultat d’un processus continuel de destruction de l’hypotechnologie”, explique-t-il, en employant même le terme “technocide”, pour évoquer la mise à mort de nos outils et savoir-faire. La technologie détruit la technique. Les hommes ont été séparés de leurs outils. Pour Boni, cela nous conduit à une fragilité extrême, où les habiletés deviennent le savoir-faire de rares experts, parfois si outillés qu’ils ne savent plus faire sans leurs outillages hypertechnologiques. Pour Boni, le problème c’est que cette coupure au monde est en train de le détruire. Et que face au risque de sa destruction, nous serons plus désarmés que jamais, puisqu’incapables de réactiver nos savoirs perdus et incapables de reprendre du pouvoir avec des outils hypertechnologiques qui n’ont cessé de nous reléguer. Pour Boni, nous ne changerons pas la structure de la société sans démanteler son ossature technologique. Boni prône une réappropriation du pouvoir technique par la société, mais cette solution ne promet ni confort, ni une société conviviale que les gens n’imaginent plus tant nous nous en sommes éloignés. 

Lire Boni est assez éprouvant et déprimant. Du haut d’un travail théorique plutôt sérieux, Boni donne corps à la vieille opposition entre technique et technologie, entre artisanat et industrie. Pourtant, je ne suis pas sûr que ce discours puisse porter, pas plus qu’il n’a porté hier, autre que marginalement. La promesse du confort, qui semble ce qui reste du vieux rêve du progrès, ne semble pouvoir être défaite que par l’effondrement qui s’annonce. L’hypotechnologie demeure une promesse d’un retour à la bougie. C’est peut-être ce à quoi nous serons contraints, mais l’aporie du confort nous montre qu’il n’est pas un horizon qu’on peut éloigner de nous si facilement. Certainement parce que l’individualisme de nos sociétés contemporaines rend l’inconfort encore moins désirable qu’il n’a été dans les sociétés familiales d’antan. Le confort n’est pas un horizon. L’inconfort non plus.  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Stefano Boni, Homo Confort : le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, L’échappée, 2022, 256 p. 19 euros.

Pour une politique des appariements

Comment ça matche, une sociologie de l’appariement est assurément un livre à réserver aux spécialistes, pourtant, je vous invite à ne pas passer à côté, tant il est éclairant pour les questions technologiques. Son propos choral s’intéresse à l’appariement, c’est-à-dire aux processus visant à associer des individus et/ou des ressources deux à deux. Apparier consiste à marier, à faire des pairs, à rapprocher deux choses entre elles. Et de plus en plus souvent, ce “mariage” entre un rein et un receveur, entre un étudiant et une formation, entre un chômeur et un emploi… est médié et assuré par la technologie. C’est même à cela qu’elle sert ! Trier, classer, scorer et affecter. C’est l’essence même de bien des traitements : assembler des choses entre elles, en calculant le meilleur appariement possible !

Ce livre collectif, dirigé par Melchior Simioni (@MelchiorSimioni) et Philippe Steiner, rassemble 9 contributions sur différents systèmes et méthodes d’appariements, certains complètement technologisés, d’autres beaucoup moins, voire pas du tout. Affelnet et Parcoursup s’y taillent la part du lion, avec d’excellentes contributions de Julien Grenet et Leïla Frouillou (ainsi que Clément Pin et Agnès van Zanten), mais on trouve aussi des articles sur la rencontre en ligne signé Emmanuel Kessous, le logement social (signé Marine Bourgeois), le logement carcéral (Simioni), l’emploi (signé Hadrien Clouet et Jean-Marie Pillon), la santé (un sur la transpantation rénale signé Steiner et un sur les essais précoces en cancérologie signé Sylvain Besle). Je ne vais pas revenir sur chacune des contributions, qui mériteraient pour beaucoup de longs développements pour en exposer la richesse (notamment parce qu’elles sont toujours très concrètes, donc très informatives), mais plutôt vous faire part de quelques impressions d’ensemble, en prenant beaucoup de distance avec les propos mêmes du livre. Et esquisser une réflexion un peu politique sur l’appariement et ses limites, comme nous y invite cette sociologie. 

L’appariement, un outil politique

Dans leur introduction, Simioni et Steiner rappellent que l’appariement est bien souvent une épreuve de vie, ce calcul a souvent des conséquences importantes, voire décisives, sur les individus qui les subissent. Obtenir un prêt bancaire, un rein, une place en crèche, une formation, un emploi, un logement social… dépendent de plus en plus souvent d’un calcul, d’un score, qui va vous permettre de l’obtenir ou pas. Les critères, les pondérations choisies, les modalités de scoring ou de tri pratiquées déterminent des possibilités individuelles d’abord, des trajectoires de vie, d’existence, mais également des choix de société (selon qu’ils privilégient l’efficacité, la stabilité, la diversité, l’égalité, l’équité…). Les arènes d’appariements sont les outils puissants du monde d’aujourd’hui qui permettent de gérer en masse les demandes individuelles selon les ressources disponibles. Ce sont donc des outils éminemment politiques qui se présentent le plus souvent sous une forme technique, objective, neutre, faite de critères, de pondération, de calcul. Sous cet aspect savant, complexe, s’ingénient des outils pour tenir à distance les individus alors même que ces calculs ne sont jamais neutres ni objectifs (comme les commissions arbitrales, qu’ils outillent plus qu’ils ne remplacent, ont toujours été soupçonnées de n’être ni neutres, ni objectives). Ce sont des technologies avec des objectifs et ceux-ci sont rarement ceux de ceux qui sont calculés. 

Sous prétexte de complexité, les citoyens et individus sont tenus à distance des arènes de calculs qui déterminent leurs vies, sans toujours saisir que ces calculs pourraient être orientés bien plus à leur bénéfice qu’ils ne le sont. Ce sont des outils de l’intérêt général qui ne sont pas toujours orienté pour celui-ci, à l’image du plus emblématique d’entre eux, Parcoursup qui vise à distribuer aux “meilleurs” les meilleurs places plutôt qu’à tous les places que chacun préférerait (la fin de l’ordonnancement des voeux selon les préférences des élèves qu’il y avait dans APB est une parfaite illustration que Parcoursup ne poursuit plus la meilleure satisfaction des élèves). Si l’appariement apparie, le risque est qu’il le face depuis une efficacité technique au détriment d’une justice politique. En fait, l’appariement est un idéal vers lequel tendre, mais jamais atteint, comme la liberté ou l’égalité. Trop souvent, il sert certains au détriment d’autres. Et sans surprise aucune, du logement social au logement carcéral aux parcours scolaires (on pourrait y ajouter d’autres arènes, comme les prêts bancaires), au matching de la rencontre, ce sont d’abord et souvent les mieux pourvus qui sont les mieux servis. 

Si l’appariement apparie, le risque est qu’il le face depuis une efficacité technique au détriment d’une justice politique.

L’idéal des machines à apparier peut être, bien plus que d’autres outils, facilement dévoyé. Ces outils de calcul du social devraient pourtant être particulièrement scrutées, contrôlées, surveillées, améliorées en continue. Ce devrait des outils avec un contrôle du public fort, attentif à ses dérives, aux discriminations qu’ils produisent très facilement. On le sait, l’équité nécessite une lutte de chaque instant, une surveillance constante. Comme la liberté, les droits ou la justice, elle n’est jamais acquise. L’appariement est un outil politique, ceux qui sont appariés devraient avoir le droit d’y être représenté, majoritairement. Tant pour surveiller les outils que pour faire y évoluer les droits à leurs bénéfices ! En leur absence, c’est tout le contraire qui risque de s’y passer. Derrière les choix techniques, les effets sont politiques. 

L’opacité de l’appariement n’a aucune raison d’être 

L’opacité dans les machines d’appariement n’a qu’une fonction et une seule, permettre leur manipulation, c’est-à-dire le contournement des règles mises en place. C’est particulièrement frappant dans Parcoursup où les élèves doivent choisir des formations sans savoir si leur niveau scolaire le leur permet, n’ayant pas accès au niveau scolaire du dernier admis là où ils candidatent (boursiers comme non boursiers, bac généraux comme bac pros, quotas comme hors quotas). Comment candidater à une formation dont on ne connait pas les critères exacts d’évaluation, dont on ne connait pas le niveau de ceux qui y sont retenus ?

Exemple d’un des critères “essentiel” d’une commission des voeux sur Parcoursup : les résultats scolaires. Mais ils valent combien par rapport aux autres critères ?

Ce que l’on constate partout, c’est l’absence de lisibilité des règles d’appariement, l’absence d’information claire, projective, sur leurs modalités et l’extrême opacité des machines d’appariement (sur Parcoursup par exemple, les critères d’examens des voeux sont classés comme Essentiels, Très importants, Importants et complémentaires, sans que ne soit donné la valeur de chacun des critères entre eux, ainsi la moyenne, très essentielle, peut être affectée d’un coefficient de 10 et l’appréciation du CV, complémentaire, d’un coefficient de 1. Et ça change pour chaque formation !). Partout, les règles sont non seulement complexes, mais elles peuvent aussi être très spécifiques et très mouvantes (comme c’est souvent le cas avec les machines, les règles peuvent évoluer très vite). Cette complexité est bien souvent une conséquence de choix politiques : le fait d’y introduire certaines variables, certains critères, permet souvent de contrebalancer l’effet simpliste des arènes d’appariements (dans Parcoursup, on tente de contrebalancer l’inégalité sociale des classements selon les notes des élèves par la prise en compte de quotas de boursiers ou de bac pro ou techno par exemple). Ces règles d’affectations se complexifient quand les offres elles-mêmes sont diverses : le problème bien souvent, c’est que la recherche d’une amélioration de l’équité d’affectation nécessite également une forme d’équité de l’offre, mais cette équité de l’offre ne suit pas nécessairement les mêmes règles que l’équité d’affectation. L’équité de l’offre nécessite d’avoir des offres très différenciées pour servir la diversité des populations, quand l’équité d’affectation repose principalement sur des règles pour tous les mêmes. Mais la complexité des règles ne signifie pas que l’équité, l’explicabilité et la transparence ne puisse pas être atteinte. Les systèmes mis en place pour gérer les greffes, en France notamment (et plus qu’ailleurs, les systèmes ne sont pas partout aussi vertueux que les nôtres), du greffon rénal au greffon cardiaque, sont franchement exemplaires. Ils devraient inspirer toutes les arènes d’appariement ! 

Bien souvent, ces systèmes sont fondés sur un défaut de lisibilité des critères de priorités et sur l’absence de délibération démocratique de définition de ces critères. Ces discussions pour l’instant, on les trouve plus présente dans le domaine de la santé que dans l’enseignement par exemple, mais surtout, elles demeurent inexistantes dans les domaines d’appariement privés (par exemple, les logiciels de sélection à l’embauche), au prétexte que la concurrence entre les systèmes suffirait à départager les systèmes selon leur caractère vertueux ! Mais ce n’est pas la vertu qui prédispose à leur succès, c’est leur efficacité économique qui préside à leur déploiement, pas l’équité. En fait, nous sommes bien plus cernés par de mauvais systèmes, efficaces pour ceux qui les déploient, mais peu équitables pour les appariés, que le contraire. Construire de bons systèmes prend du temps. On peut se moquer de l’éthique de l’IA, mais pour l’instant, là où l’on trouve les meilleurs systèmes, ça reste encore dans le domaine de la santé où justement des procédures éthiques ont été mises en place et où les utilisateurs sont associés à la conception. Partout ailleurs, et notamment dans le secteur privé, les systèmes d’appariement favorisent l’efficacité de l’apparieur sur l’équité des appariés. Bien souvent, en favorisant l’efficacité de l’un on dégrade l’équité de l’autre, et inversement. Un bon appariement reste un compromis parmi de multiples options d’où l’importance qu’elles soient discutées entre calculés et calculateurs. Pour ma part je pense que tout système devrait être doté d’un comité de suivi, accueillant experts et calculés dont le but devrait être d’améliorer le système – et les comités d’éthiques n’accueillant que des scientifiques et aucun représentants usagers, vous pouvez les jeter par la fenêtre ! On devrait interdire les systèmes qui n’ont pas de comités d’utilisateurs capables d’entendre les doléances et de travailler à les remédier. 

Si ces outils sont puissants, efficaces, ils sont tous bien plus perfectibles que parfaits. Si les systèmes calculent un score, ils doivent le publier et en informer le calculé, comme le rappelait l’association Changer de Cap dans son excellent dossier sur le contrôle social à la CAF. Nous en sommes encore partout très loin. Finalement, l’appariement est bien confortable pour ceux qui le mettent en place. Il permet trop souvent d’objectiver des formes d’injustices, de cacher derrière les calculs des politiques inégalitaires, voire de faire semblant de les corriger (à l’image de l’Elo-score des applications de rencontre, qui, bien qu’amendé, demeure largement la norme). 

Autre constat, récurrent : derrière l’apparence d’objectivité, ces systèmes le sont bien peu. D’abord parce que les critères qui président à la sélection ne le sont pas toujours, à l’image, dans les systèmes d’embauche automatisés, des “prétentions à la connaissance” que les systèmes formulent, comme le fait de calculer une performance au travail depuis les mots d’un CV ou d’une lettre de motivation (qui tient bien plus de la graphologie que d’une science opérante). Dans les systèmes d’appariements, outre les biais, les discriminations, l’opacité… il faut encore se défier du scientisme, qui fait passer des calculs bancals pour de la science, quand on a surtout affaire à du réductionnisme (le matching des mots d’un CV ne prédit rien des capacités d’un candidat au poste qu’il convoite !). Ensuite parce que les évaluations qui procèdent au classement, au final, ne peuvent pas être justes ni objectives. Bien souvent, certains critères sont laissés à des appréciations humaines : ce sont notamment les appréciations mal appréciées par le système, non objectivables (ou qui ne le sont pas assez). Ici, les systèmes et ceux qui les accompagnent sont des êtres humains, avec leurs préjugés et leurs représentations déformées par les réalités qu’ils traitent. Ainsi, quand on plonge dans le travail d’une commission des voeux, on se rend compte qu’un critère comme la distance, qui ne fait pas partie des critères de la formation, est en faite prise en compte, depuis une “expérience” qui semble juste, mais qui n’est pas informée, documentée. Est-ce la distance qui fait que les élèves qui viennent de loin échouent ? Echouent-ils vraiment (quelles statistiques informe cette opinion) ? Enfin, aucune information complémentaire n’est demandée à ceux qui candidatent de loin, comme de savoir s’ils envisagent de se loger à proximité ou pas… On constate souvent cela dans les exemples d’appariements : la production d’une représentation sur les gens depuis les données recueillies ou extrapolées. Derrière les données, derrière l’objectivité, les représentations et les appréciations humaines ne sont pas effacées, mais bien souvent consolidées sans être souvent très informées, sans que le système n’aide à les déconstruire ou à les confirmer. C’est ce qu’expliquaient très bien Marianne Bellotti ou Ben Green, en soulignant combien les outils d’aide à la décision peinaient finalement à l’améliorer. Notamment parce qu’ils ne documentent pas l’histoire des décisions et leurs erreurs. C’est assurément ici que nous devrions faire des efforts : construire des outils pour améliorer la décision plus que l’accélérer ! 

Derrière les données, derrière l’objectivité, les représentations et les appréciations humaines ne sont pas effacées, mais bien souvent consolidées sans être souvent très informées, sans que le système n’aide à les déconstruire ou à les confirmer.

Le tri : de la vertu de la sélection au risque de l’exclusion

Alors que les arènes d’appariement devraient être des outils pour les réussir, bien souvent, le “tri-sélection” se transforme en “tri-exclusion”, c’est-à-dire que la procédure d’association se transforme en procédure de déqualification, d’exclusion, de rejet. Les systèmes vont avoir tendance à privilégier les associations qui se passent bien et à rejeter les autres. 

Alors que l’objectivité apparente de l’appariement, sa technicité, prolonge le mythe d’un placement toujours ajusté, toujours adéquat, l’appariement prolonge le rêve où l’offre et la demande vont parfaitement se rencontrer, obscurcissant les biais de cette rencontre. Tout comme dans le marché, la rencontre entre l’offre et la demande écarte par nature ceux qui n’ont pas les moyens d’y procéder, l’appariement écarte très facilement ceux que le système dégrade, générant finalement des formes de classes d’utilisateurs, problématiques. C’est le cas bien sûr du Elo-score (inventé dans le monde des échecs pour associer des joueurs de même niveau entre eux) des systèmes de rencontre, c’est-à-dire le score de désirabilité des profils qui font que les profils qui reçoivent beaucoup de like ont plus de propositions que les autres et que les systèmes ont tendance à les associer à des profils qui ont également reçus beaucoup ou autant de like. Pour le dire autrement, il y a toujours des choix dans les rapprochements calculés, à l’exemple du score de qualité entre offres et demandeurs d’emploi, qui dépend à 50% du matching des catégories d’emploi, à 25% du lieu de travail, à 10% du type de contrat de travail et à 5 % de la durée de travail : ce qui fait que dans le système de Pôle emploi, il est plus grave de devoir se déplacer que de se voir proposer un contrat à mi-temps ! Entre les lacunes des critères mis en place et celle de leurs codages, de leurs transcriptions, les systèmes d’appariements qualifient toujours certaines opinions sur d’autres, des gagnants et des perdants, sans jamais nous dire clairement lesquels. 

L’appariement également consiste à proposer ce qui est proposé. Il pousse ceux qui les utilisent à s’y ranger, à valider leurs classements, leurs propositions. Souvent, il n’y a pas moyen de déjouer le système (quand l’utilisateur le croit, bien souvent c’est un leurre : le seul moyen de déjouer Parcoursup consiste à avoir de très bonnes notes dans toutes ses matières, puisque c’est bien souvent la moyenne générale qui est prise en compte, sans les coefficients des spécialités). Ils distinguent des demandes légitimes (celles où les places sont nombreuses) d’autres qui le seraient donc moins, notamment celles où les places sont rares. Qu’importe si le taux de pression des secondes est faibles, comme ça peut être le cas dans l’emploi par exemple. L’appariement marche bien mieux quand il y a plus de places que quand il n’y a en pas. Il pousse à aller là là où les places sont plus nombreuses puisqu’elles seront mieux servies. Le grand risque auquel nous sommes confrontés ici, c’est que les appariements imaginés pour procéder aux meilleures associations entre toutes, se contentent de produire les associations les plus faciles tout en délaissant les autres !

Des machineries à la poursuite de leur amélioration

Dans tous les exemples présentés dans le livre, on constate que ces systèmes se développent souvent empiriquement. Une première expérimentation limitée est lancée. Le fait qu’elle marche bien permet sa généralisation qui provoque des problèmes que l’aspect limité au départ n’avait pas fait apparaître. Les problèmes bien souvent apparaissent dans la généralisation du système, l’expérimentation sur des cas spécifiques ou limités n’est pas suffisante pour voir les défauts. L’appariement s’améliore par itération successive (pour autant qu’on y associe les calculés et qu’on se dote d’outils pour améliorer l’appariement, notamment en regardant la qualité des appariements passés). On soulignera encore une fois, la plus grande rigueur des systèmes de matching du monde médical, qui à la fois sont plus rigoureux et transparents dans leurs critères, mais également plus rigoureux et transparents dans la définitions des règles de fonctionnement, dans la surveillance des systèmes et leur amélioration, notamment et avant tout en associant praticiens et patients au contrôle des systèmes. Dans la société des appariements, tous devraient y associer un comité d’orientation, fort de représentants des calculés pour améliorer les systèmes et les rendre plus éthiques, plus soucieux des effets du calcul. C’est pourtant simple, quand les utilisateurs ne sont pas associés aux systèmes, les systèmes ne bénéficient pas aux utilisateurs. Même un système aussi simple qu’un système de prise de rendez-vous devrait être pensé et produit avec des utilisateurs afin de maximiser non pas son efficacité pour la structure, mais l’équité pour tous. Si les systèmes se reconfigurent tout le temps (Parcoursup n’a cessé d’évoluer depuis 2017), l’amélioration ne peut pas se faire sans les utilisateurs, au risque que les règles des apparieurs dominent le système au détriment des appariés. 

Quand les utilisateurs ne sont pas associés aux systèmes, les systèmes ne bénéficient pas aux utilisateurs.

Derrière les données, un monde de représentations

Le matching censé bénéficier à l’usager, n’est pas toujours à son bénéfice. Il procède d’une idéologie individualiste où l’usager est censé connaître le système, est capable de l’utiliser et peut exprimer ses préférences, les ordonner. Cela signifie qu’il dispose ou peut trouver l’information nécessaire pour y parvenir. Ces systèmes imaginent un usager informé et compétent, dans des systèmes qui pourtant ne privilégient jamais la clarté d’information – au contraire, les procédures d’attributions restent complexes, les informations demandées peu standardisées, les explications peu accessibles, les contextes demeurent souvent essentiels et déterminants. En fait, bien souvent, cette opacité reste entretenue par les acteurs du système, qui eux tirent une plus value de leur maîtrise du système, à minima, un pouvoir. L’information est pourtant toujours cruciale dans les systèmes. APB pouvait paraître vertueux quand il disait aux élèves de classer leurs vœux selon leurs préférences, sans censure aucune, sans leur dire que cette absence de censure ne leur était pas nécessairement bénéfique puisqu’ils n’avaient pas connaissance des critères et seuils de choix des formations. Parcoursup finalement repose sur le même écueil. Vous pouvez candidater à SciencesPo ou à une licence de cinéma très prisée. Ce peut être votre objectif de vie, votre souhait le plus cher, votre motivation la plus grande. Si vous n’avez que 10 de moyenne et que le dernier appelé dans ces formations l’est à 18, vous ne l’obtiendrez ni avec APB, ni avec Parcoursup ! Or, partout, les critères sont obscurcis. Ni SciencesPo ni la licence de cinéma n’informent du niveau des élèves retenus. La raison de cet obscurcissement n’est jamais claire. Dans certains endroits, ce peut être une question de pouvoir, comme c’est le cas des acteurs du logement social. En ce qui concerne l’éducation nationale, la raison est la souveraineté des jurys, mais leur souveraineté ne justifie pas le fait que les critères ne puissent être projectifs. Les explications sur les fonctionnements demeurent très souvent procédurales, mais bien peu projectives.

Si les traitements sont opaques, ce n’est pourtant pas le cas des appariés. Bien souvent, on demande aux candidats de se mettre à nu, non pas tant pour s’assurer de leur honnêteté, que pour mieux tenter d’apprécier leurs candidatures au-delà des règles formelles de l’appariement. C’est que l’appariement apprécie toujours en contexte. Que malgré l’objectivité des données, il demeure une appréciation, une représentation. Les commissions d’examen des vœux des élèves se font une représentation de celui-ci tout comme les commissions d’attributions de logements sociaux ont une appréciation sur les logements et les familles qui y candidatent. La donnée n’est jamais pure. Le jugement humain est toujours là, comme les post-it qui émaillent un dossier papier, qui révèlent ce que l’apparieur ne peut y écrire. Tant mieux pour ceux qui en bénéficient. Tant pis pour les autres. Le problème, c’est que ce jugement est toujours orienté. On préfère un élève ou une famille sage à ceux qui semblent l’être moins. On ne cesse d’interpréter les données. Les profs sont persuadés in fine que le classement qu’ils font entre deux élèves aux données similaires est juste, en prenant en compte un élément anecdotique pour les départager (qui souvent n’est pas inscrit dans la règle, comme la distance à la formation qu’on a vu plus haut). Au final, on discute du cas des gens sans les connaître ou au contraire parce qu’on les connaît trop. Tout le monde souhaite que les appariements favorisent la mixité sociale, mais dans la réalité, on fait tout pour la contourner. Les présupposés sont pesants, partout et rien n’est fait pour que ces systèmes nous aident à les déjouer. Au contraire même. Les statistiques les entérinent. Savoir que statistiquement seulement 10% des bacheliers sans mention réussissent telle licence, conduit à écarter ceux qui n’ont pas de mention. Un jeune couple verra son dossier écarté d’un logement social parce qu’il n’y a que des personnes âgées dans le logement où il postule. Les écarts à la règle deviennent hors normes. La règle se renforce elle-même. Derrière l’objectivité des arènes d’appariement, les représentations, la morale, pèsent encore très lourd. Le tri devient vite une exclusion. “Les appariements passés ont un impact majeur sur les appariements futurs”, mais pas tant parce que les erreurs du passé sont prises en compte, bien plus parce que les représentations qu’on tire des appariements passés renforcent les appariements à venir. Hormis le monde médical, à nouveau, personne ne surveille les erreurs d’appariement, personne n’utilise l’historique des appariements pour questionner les lacunes du système. Il y a là matière à réel progrès. Derrière les dossiers et les chiffres, on en reste à des ressentis, à des impressions plutôt qu’à des chiffres. Le grand risque des méthodes d’appariement est de basculer du tri à l’exclusion, de renforcer les inégalités sociales du tri plutôt que de les corriger. 

“Les appariements passés ont un impact majeur sur les appariements futurs”

Les systèmes, par l’objectivité qu’ils semblent déployer, invisibilisent les jugements qu’ils produisent. Beaucoup de données sont appréciées. Les algorithmes sont des opinions disait Cathy O’Neil dénonçant l’absence de neutralité des systèmes. Les données produisent également des opinions, notamment parce qu’on leur demande de prédire des comportements : la docilité de celui qui demande un logement social, la capacité à suivre les cours d’un bon élève sur un moins bon… Au final, l’appariement demeure une machine asymétrique. Face à la mise à nue des candidats, répond l’opacité des systèmes et des critères. L’appariement est profondément paternaliste (voire pastoraliste, comme le suggèrent en conclusion Simioni et Steiner en faisant référence à Foucault). Des personnes savent mieux que vous d’après les données ce qui est bon pour vous, mais ne vous ont pas donné les codes pour le comprendre vous-même. Dans l’appariement, ceux qui apparient savent toujours ce qui est bien pour le demandeur ! Simioni distingue d’ailleurs une information mince d’une information épaisse. L’information mince, c’est le dossier, les données, les notes, ce qu’on pourrait dire comme étant le nécessaire à l’appariement. L’information épaisse, c’est tout ce qui va donner de l’épaisseur à ces notes : appréciations, motivation, données personnelles… qui vont permettre de mettre du contexte, et donc à la fois fait naître une meilleure information mais également des biais, donnant là un contexte qui bien souvent n’est pas pris en compte par les règles du calcul. Le grand risque de l’appariement, c’est finalement de mettre de côté sa promesse. Celle de prendre en compte les préférences des calculés. Alors qu’APB prenait en compte l’ordre des vœux et donc les préférences des élèves, Parcoursup s’en moque, il met tous les vœux sur un pied d’égalité. La préférence des élèves ne compte plus vraiment. Petit à petit, le système glisse du mariage stable qu’il promettait, à un tri exclusion… C’est souvent le cas dans les processus d’appariement qui se présentent pourtant comme des systèmes pour adapter les préférences des demandeurs aux ressources disponibles. En ce sens, nombre d’appariements donc n’en relèvent pas. Ce ne sont ni vos préférences ni vos motivations qui sont pris en compte. Seulement votre histoire qui détermine votre futur, comme dans le prêt bancaire votre historique de paiement, de revenu, votre stabilité familiale compte plus que la raison de ce prêt (pour le dire plus simplement, le crédit reste surtout ouvert au capital, pas à ceux qui n’en ont pas). Renforçant encore le fait que l’appariement, malgré sa technicité, dépende d’appréciations, de représentations souvent caricaturales. 

Le grand risque de l’appariement, c’est finalement de mettre de côté sa promesse. Celle de prendre en compte les préférences des calculés.

Des systèmes pour trier les masses : le risque de l’individualisation et de mise à distance des individus

L’appariement développe enfin une individualisation problématique. Chacun est responsable de ses choix dans un système de ce type, alors que non. Des gens décident pour vous, notamment pour prendre en compte ce que les données ne disent pas, bien souvent en les interprétant plus que nécessaire. Une fois que le système a classé les élèves du meilleur au moins bon, les profs vont soupeser chaque dossier pour y trouver ce qui permettra à celui-ci de remonter de quelques places, ce qui permettra à celui-là de dégringoler dans les classements… 

Il n’y a pas que les “rebuts”, les refusés des systèmes d’appariements qui posent problèmes. Il y a aussi ceux qui n’ont pas de préférence. Beaucoup d’élèves qui candidatent à des formations n’ont pas nécessairement d’envie forte, ne savent pas ce qu’ils souhaitent faire plus tard (le saviez-vous vous-mêmes ? Êtes-vous devenu le pompier que vous vouliez être enfant ?) Or, ce matching des préférences a aussi tendance à minorer ou sur-évaluer ceux qui n’ont pas de préférences claires. Dans Parcoursup, ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire, qui ne font pas de choix cohérents et des vœux multiples afférents, prennent plus de risques que d’autres. A l’inverse, ceux qui n’envisagent qu’une option comme ceux qui veulent un logement et aucun autre, prennent également plus de risques que d’autres dans des systèmes qui apparient, sans jamais recommander.  Si vous n’avez pas élargi vos options, finalement, les systèmes d’appariement risquent de vous écarter, plutôt que de vous proposer finalement une situation qui pourrait être plus adaptée. C’est l’individualisation de vos choix poussée à l’extrême. Dans ces systèmes de “mariage”, finalement, ou vous l’êtes ou vous ne l’êtes pas. Et si vous ne l’êtes pas, c’est de votre faute, jamais celle du système !

L’appariement est décisif parce qu’on souhaite bien qu’il le soit. Par exemple, Parcoursup pourrait tout à fait produire des propositions alternatives aux candidats qui soient dans les cadres de leurs choix et de l’évaluation de leurs compétences, bref, dépasser la responsabilité individuelle qu’on demande aux gamins. Mais l’appariement, c’est trop souvent oui ou non. Si erreur il y a, elle est toujours la faute de l’apparié, pas de l’apparieur. Ce sont les choix des chômeurs, comme ceux des lycéens qui sont constamment critiqués comme faisant obstacle à la rencontre. Finalement, l’élève qui n’aura rien sur Parcoursup, c’est parce qu’il n’a pas fait les choix qu’il aurait dû faire par rapport à son niveau. L’appariement est profondément un système qui refuse ses responsabilités, pour en faire porter la charge aux autres ! Mais c’est aussi un système qui tient à distance le calculé, qui bien souvent n’a pas vraiment de voie de recours simple, de voie de dialogue (et quand il en a, il ne sait pas si elles sont utilisées, à l’image de la fameuse lettre de motivation dans Parcoursup, qui n’est bien souvent lu que pour départager deux candidats entre eux, s’il y a lieu…). 

Partout où l’appariement est technologisé, il introduit de la distance, individualise les gens et les noie dans la masse. Les gens ne sont plus que leurs données, que les éléments que le système prend en compte. Les candidats non retenus par une formation ne sont que des rebuts, qu’une longue liste de noms sans existence. L’appariement met à distance les individus, les transforme en populations. On ne sélectionne pas un individu : on trie des dossiers. On rejette une foule indifférenciée. L’appariement favorise l’agrégation plus que la précision, le volume à l’unitaire. Dans les annonces d’emplois, l’information s’appauvrit (le salaire ou le temps de travail est de moins en moins précisé parce que les plateformes privées ne les renseignent pas). Dans Parcoursup, la majorité des candidats n’est bien souvent même pas classée puisqu’ils sont surnuméraires par rapport aux besoins. Aucune indications ne leurs sont données sur leur échec (en fait, leurs notes ne sont pas assez bonnes pour qu’on regarde le reste du dossier). 

Dans les arènes d’appariement, derrière l’outil, il y a un travail humain continu, à l’image des commissions d’examens des voeux de Parcoursup qui passent des milliers d’heures sur la sélection des dossiers comme l’évoquait le rapport de Nos Services Publics (même si beaucoup automatisent le tri depuis les notes sans se poser beaucoup de questions). L’appariement n’est pas l’arène parfaite, neutre et objective qu’on nous vend. Au final, la logique, aux meilleures formations les meilleures élèves, est une logique délétère. Elle entasse les moins bons aux mêmes endroits, au risque de les dégrader. Elle conforte les meilleurs formations à ne faire aucun effort et à croire leur pédagogie supérieure aux autres. Cette logique ne favorise ni la mixité sociale ni la pédagogie. A terme, elle ne bénéficiera à personne ! 

L’appariement permet de gérer la pénurie, pas de la résoudre : l’appariement est politique mais n’est pas une politique !
L’appariement est un pouvoir, que le passage au numérique déplace ou renforce, mais remet rarement en cause. L’appariement n’est jamais parfait, notamment parce que ni les ressources ni les individus ne sont extensibles. 

Le matching demeure imparfait par nature, déséquilibré. A nouveau, il ne remplace pas ce qui manque. 66% des Français sont éligibles au logement social, mais seulement 17% d’entre eux disposent d’un logement social. Des milliers de candidats peuvent candidater à une licence : si elle n’a que 17 places, elle n’a que 17 places ! Si l’appariement semble magique parce qu’il cherche à marier au mieux, il ne remplace pas une politique, contrairement à ce qu’on souhaite nous faire croire. S’il n’y a pas suffisamment de logements sociaux construits ou de places dans le supérieur là où les élèves candidatent plus massivement, l’appariement ne fera pas naître de place ! L’appariement est une très bonne solution pour gérer la pénurie, en mettant sous le tapis de la technique, le risque que cette gestion ne soit jamais juste ou équitable. L’optimisation que les arènes d’appariements proposent avant tout, est de continuer la pénurie ! 

L’appariement est une solution bien commode, mais pas une politique. Le risque c’est qu’il devienne partout la politique, de l’hôpital à l’école… L’appariement surproduit des pairs (un emploi s’ajuste à plusieurs candidats, mais un seul l’emportera), des associations, il ajuste la demande à l’offre, mais ne fait rien pour élargir l’offre ! 

L’appariement propose finalement une industrialisation des décisions. Quelque part, il véhicule “L’idée que le marché peut être remplacé par un algorithme”, alors qu’il est surtout l’accomplissement du marché. Finalement, l’amélioration de l’appariement reste toujours dépendant de décisions qui lui sont extérieures : la construction de logements sociaux, de places en université… Le risque est bien ici que l’appariement, qui est bien politique, devienne également une politique. 

L’appariement ajuste la demande à l’offre, mais ne fait rien pour élargir l’offre ! 

Comment améliorer l’appariement ?

Enfin, il me semble qu’il demeure un écueil dans l’appariement. Celui-ci se concentre souvent et d’abord sur le matching, mais délaisse ceux qui ne matchent pas, les refusés, ceux que le système n’apparie pas. Les systèmes d’appariement devraient se voir contraint de dire qui sont les refusés, et de proposer des solutions pour corriger les défauts de ces refus. Les systèmes devraient être contraints à un rapport de transparence particulier sur ceux qu’ils refusent, sur les gens qu’ils ne desservent pas, sur ceux qui ne sont pas pris en compte. Tant qu’on ne regarde pas où le système échoue, on ne peut l’améliorer. Les apparieurs doivent regarder les “résidus” de l’appariement. Ceux qui sont exclus du tri et qui risquent d’être de plus en plus nombreux à mesure que ces systèmes se déploient, à l’image des étudiants en réorientation, qui sont, avec ceux qui ne sont admis nulle part, l’indicateur de l’échec du matching.

Regarder là où le système échoue… C’est ce que fait l’agence de biomédecine qui produit une base des patients greffés pour améliorer les appariements par une rétro-information sur les résultats précédents, permettant d’examiner les appariements passés pour faire évoluer et améliorer les appariements futurs. Hormis dans le monde médical, cela n’existe pas suffisamment. Nous avons besoin d’un regard rétroactif sur les appariements, à la fois d’une manière globale, et à la fois d’une manière locale (chaque formation dans Parcoursup par exemple devrait être dotée d’un outil pour évaluer ses choix d’une année sur l’autre, leur permettant de voir que les élèves qu’ils ont retenus et bien classés sont rarement ceux qui sont venus et que les éléments qu’ils prennent en compte ne sont peut-être pas les plus pertinents pour leurs choix). Les commissions d’examens des voeux n’ont aucun outil pour savoir si leurs choix passés étaient bons ni comment ils pourraient améliorer leurs choix futurs ! 

Tant qu’on ne regarde pas où le système échoue, on ne peut l’améliorer.

Dans le monde médical, on constate qu’on est face à une réflexion vivante sur l’équité des systèmes, qui interroge et remet en cause les critères retenus (comme de privilégier les plus jeunes ou ceux qui attendent depuis longtemps un greffon). La médecine nous montre que l’appariement est quelque chose de vivant, d’humain, où chaque patient est connu des équipes, ce qui n’est pas le cas des lycéens ou des chômeurs. Les appariements humains gardent-ils plus d’humanité que les autres ? Pas toujours. L’appariement carcéral ou le logement social semblent l’être bien moins que l’appariement médical. La question de la relation de l’apparieur au candidat à l’appariement n’en est pas moins à poser !

La légitimité de l’appariement lié aux greffes s’est construite par une évolution incessante de l’allocation, et surtout par l’association des professionnels comme des associations de patients. Ce n’est pas le cas des systèmes de Pôle emploi ou de Parcoursup, hélas, où l’on ne trouve aucun représentants des calculés pour discuter des options choisies par l’apparieur ! Prendre en compte le terrain est le seul moyen de rendre les systèmes humains, de les améliorer, d’entendre la diversité des problèmes de ceux qui y sont coincés. Reste que la présence des usagers ne fait pas tout. Il faut aussi décider d’être à leur écoute, ce qui n’est pas le cas de l’éducation nationale ou de pôle emploi, qui voient les associations de chômeurs ou d’étudiants comme des risques à écarter ! Ce ne serait d’ailleurs pas le cas, si les systèmes d’appariements médicaux étaient gérés par l’ARS ou le ministère de la santé. Or, il est le fait d’une agence dédié, l’agence de biomédecine, qui oeuvre à la justice des procédés qu’elle déploie. Tant que Parcoursup sera dans les seules mains du ministère et du rectorat, Parcoursup favorisera les apparieurs sur les appariés ! Nous devrions nous inspirer des agencements institutionnels qui ont fonctionné pour créer des agencements institutionnels qui peuvent fonctionner. Les systèmes techniques majeurs doivent être organisés par des agences indépendantes qui doivent avoir pour mission la justice et l’équité des traitements. Les logiciels de la Caf devraient être supervisés non par ses agents, mais par une autorité indépendante, tout comme les systèmes liés à l’emploi ou à l’enseignement. En tout cas, l’Agence de biomédecine dans la gestion des greffes a fait un travail remarquable pour créer un système plébiscité, qui fonctionne plutôt bien et qui cherche à améliorer l’équité. 

Nous devrions nous tourner vers une solution de ce style pour mettre en place des procédures technologiques exemplaires (on pourrait compléter par une agence pour le domaine de l’assurance et de la banque…). En fait, pour faire progresser les systèmes, nous devons les doter d’objectifs progressistes et d’instances de contrôles indépendantes. C’est ce qu’a permis le déploiement de l’Agence de biomédecine, notamment en veillant à la justice et l’équité, en renforçant la discrimination positive pour des receveurs spécifiques (urgences, patients dont le groupe de comptabilité est plus rares que d’autres…). Pour gérer les intérêts de tous et les équilibrer, l’Agence tiers a été le meilleur moyen pour faire progresser l’amélioration permanente du système. Nous devrions nous en inspirer ! 

Les systèmes ne s’amélioreront pas par eux-mêmes ! Il n’y aura pas d’appariements justes sans structures de représentations qui permettent et organisent la justice !

Hubert Guillaud

A propos du livre dirigé par Melchior Simioni et Philippe Steiner, Comment ça matche, une sociologie de l’appariement, Presses de SciencesPo, 2022, 400 pages, 26 euros.

Terre brûlée

Dans 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2014), Jonathan Crary nous rappelait que notre frénésie connectée, alimentée par un capitalisme attentionnel survitaminé, érodait non seulement nos existences, mais également les conditions même de l’action politique. Nous devons toujours être disponibles au capitalisme, expliquait-il en pointant particulièrement le rôle du numérique dans notre arrachement à nous-mêmes. 

Dans son nouvel essai, Scorched Earth (Verso, 2022, non traduit), Crary continue son tableau apocalyptique des effets du capitalisme et particulièrement du numérique. “Le complexe internet,en tant que nouvelle modalité d’administration planétaire, est une part indispensable de la stratégie de défense pour maintenir le système, pour résister à la décolonisation et à la dé-occidentalisation”. L’âge numérique nécessite l’expansion des pratiques industrielles destructrices, jusqu’à l’extrême. Il perpétue le projet de domination capitaliste, dont nous vivons la phase terminale, celle de la terre brûlée, visant à “écorcher” tout ce qui y subsiste encore, étouffant tout espoir sous sa logique, comme l’illustre le terrible film de César Augusto Acevedo, La tierra y la sombra (qui montre comment la culture intensive de la canne à sucre détruit jusqu’à la possibilité même de vivre). 

Notre futur technologique ne nous est plus présenté autrement que sous la forme d’une continuation sans fin des relations de pouvoir existantes, où le progrès est remplacé par le présentisme, où le temps lui-même est aboli par le temps réel, celui de l’instantanéité et de la disponibilité immédiate et continue. Tout l’enjeu désormais consiste à “neutraliser le futur avant qu’il n’arrive”, comme si le système s’immunisait désormais contre toutes transformations, radicales comme qualitatives. La pseudo-science de la futurologie a remplacé le futur. L’IA comme la robotique ou l’internet des objets ne nous promettent qu’une relégation de l’humain, vivant et travaillant à la périphérie du système technique. La 5G elle-même vise à privilégier les flots de données entre les objets plutôt que la communication entre les gens. Le Big Data et l’IA ne sont là que pour intensifier les inégalités et développer de nouvelles armes pour défendre le système. 

La science elle-même a été essentialisée, mise au service de la technique, niant le projet émancipateur de la modernité. La méthode scientifique est devenue dépendante de la technologie. Comme le pointait Alfred North Whitehead, la plus grande invention du XIXe siècle a été l’invention de la méthode de l’invention. La science ne se définit pas tant par ses principes que par ses résultats, estime Crary, contrairement à la doxa qui veut que l’important en science soit la méthode. Elle est devenue un entrepôt d’idées prêtes à être utilisées. Elle promeut sa propre illusion : celle de nous sauver de ses accomplissements qui ont certainement été, pour beaucoup d’entre eux, plus calamiteux que bénéfiques ! En tout cas, Crary semble ne vouloir rien en garder !

Dans un monde totalement pétrifié, dédié à son ingénierie, fait d’environnements artificiels coupés des systèmes vivants, les espaces non marchands, non compétitifs, non finançables… sont de plus en plus marginalisés. Le capitalisme se produit sans nécessiter le moindre effort, pareille à une loterie, où le gagnant emporte tout, incompatible avec les normes minimales de justice ou de démocratie. La puissance et la richesse sont désormais tissées dans le complexe internet. Nous sommes sommés de vivre en ligne, là où nos espoirs et nos énergies sont inexorablement sapés, puisque nous ne pouvons y être autonomes. Les formes de vie sociales sont exclues, car inconciliables avec la rationalisation. “Les rencontres en face à face ne sont plus compatibles avec la vitesse et l’efficience financière exigée par les échanges en ligne”, dont on peut extraire des données pour alimenter le complexe. Nous sommes réduits à un modèle physiologique, où ce que nous touchons ou regardons est assimilé à ce que nous pensons. Nous voilà dans “un monde sans friction, synonyme d’absence de réflexion, de pensée ou de doutes”. Nous voici tracés en permanence, découragés d’errer comme découragés de nous perdre. Pour Crary, le problème n’est pas tant le contrôle que la perte de nos capacités, avance-t-il sans y apporter une grande démonstration (il me semble pour ma part que nos capacités ne sont pas perdues, elles sont surtout exploitées par d’autres)… donnant l’impression au final, qu’il adhère à la promesse des technologies qu’il dénonce, sans toujours voir combien cette promesse défaille à mesure qu’elle avance. 

L’essai pamphlétaire de Crary se révèle parfaitement désabusé, certainement écorché, mais pas vraiment éclairant. On a l’impression, à mesure qu’on y pénètre, qu’il assène ses arguments plus qu’il ne démontre, sans vraiment livrer de concepts qui nous aiderait à y voir clair. Décevant. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jonathan Crary, Scorched Earth, beyond digital age to post-capitalist world, Verso, 2022, 138 pages.

Le futur de travail : intensification et prolétarisation

Dans un petit livre très accessible, le sociologue Juan Sebastian Carbonell (@js_carbonell) nous explique que le Futur du travail n’est pas notre “grand remplacement” par les machines, mais notre prolétarisation par les machines. L’avenir du travail ressemble bien plus à une monde désintégré qu’intégré, à une horde de micro-entrepreneurs, sans salaires minimum ni protections sociales, qu’à un monde de robots. “Le futur du travail ressemble à son passé”, explique-t-il très justement, une lutte sociale qui doit sans cesse être recommencée. Nous continuons à vivre dans un monde et une société fondée sur le travail.

L’automatisation qui nous en libérerait est un phénomène partiel : le travail humain reste partout central, comme l’avait très bien montré le sociologue Antonio Casilli dans En attendant les robots (Le Seuil, 2019) en expliquant combien les robots comme l’IA avaient besoin de tâcherons pour nous faire croire en leurs promesses ! “Les technologies contribuent à intensifier le travail, à déqualifier les salariés, quand ce n’est pas à les discipliner et à les surveiller”, prolonge Carbonell. “Dans cette taylorisation assistée par ordinateur”, nous assistons surtout à l’homogénisation de la déqualification, qui touche de plus en plus de secteurs et d’emplois. Partout, les machines, les contrôles qu’elles induisent, favorisent une intensification du travail. La commande vocale des entrepôts de logistique a augmenté le rythme d’exécution et fait s’envoler la productivité. La promesse de la robotisation telle qu’on l’imaginait, c’est-à-dire de robots qui travailleraient à notre place, ne s’est pas réalisée. Notamment parce qu’elle coûte cher, bien plus cher que les humains. Dans la plupart des industries on compte bien peu de robots par rapport aux ouvriers. Le niveau d’automatisation reste partout faible, notamment parce que les gains que l’automatisation permet sont trop faibles compte tenu des investissements exigés, comme l’explique Aaron Benanav dans L’automatisation et le futur du travail (Divergences, 2022). Dans les supermarchés, le déploiement des caisses automatiques a pris du temps et reste partiellement accompli. Si les effectifs y baissent, c’est d’abord pour augmenter la productivité par employé ! La quatrième révolution industrielle promise par Klaus Schwab, le patron de Davos, n’est pas vraiment là et ne s’annonce pas pour demain. Le discours sur l’automatisation qui emporterait le travail avec elle semble avant tout un projet politique et rhétorique pour attirer des investisseurs légitimement réticents. L’innovation est un discours à la recherche des gains de productivité qu’il promet !

Si les robots et l’IA ont un impact, c’est sur la nature et la qualité des emplois, explique Carbonell. Plutôt que d’être remplacés par les robots, nous y sommes de plus en plus soumis, contraints non seulement à exécuter leurs ordres comme à remplir les données qui leurs permettront de les intensifier.

Pourtant, si je partage tous les constats de Carbonell, j’ai du mal à suivre ses recommandations. Ainsi, il explique (après avoir démontré le contraire) que l’automatisation pourrait être bénéfique aux travailleurs, leur permettant de mettre fin aux tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Pour lui, l’automatisation du travail devrait être le levier de nouvelles revendications pour la réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail, dans une approche assez accélérationniste. Etrange perspective quand il montre justement que l’automatisation participe finalement très peu à dépénibiliser le travail. Au contraire, le travail avec les machines, sous leur contrôle, à plutôt tendance à favoriser les tâches répétitives et la déqualification. Ce n’est pas l’automatisation qui peut rendre le travail moins pénible, c’est bien les luttes sociales qui l’accompagnent qui seront ce levier ! Pour paraphraser la phrase célèbre de Chico Mendes, on pourrait dire que la robotisation sans la lutte des classes, c’est comme de jouer aux Lego ou au petit train. 

Carbonell tente longuement de réfuter la précarisation généralisée de l’emploi. Ni l’ubérisation, ni le précariat n’ont submergé le salariat, rappelle-t-il. Certes, nous n’en sommes pas là ! Pourtant, il concède que la précarité ne cesse de progresser, même si la division des travailleurs en une multitude de statuts n’a rien de nouveau. Certes, comme il le montre, il n’y pas de réelle rupture. Si le chômage s’est développé c’est surtout lié à une très forte baisse de l’inactivité (avec l’entrée massive des femmes dans l’emploi). Certes l’ancienneté moyenne dans les entreprises comme la part de l’emploi précaire demeurent relativement stables. “Le salariat n’a pas été submergé par le précariat.” Oui, le salariat demeure la norme. Pourtant, il reconnaît que le salariat stable a lui-même été déstabilisé, avec des horaires plus flexibles, des rémunérations plus variables et individualisées. Le salariat est bien lui-même reconfiguré. Carbonell estime plutôt que la précarité n’a rien de nouveau. L’emploi stable et de longue durée est une norme plutôt récente, construite par les lois de protections sociales du XXe siècle. La précarité serait surtout le fait de certains secteurs (l’industrie automobile, la logistique…). Il reconnaît pourtant que les salaires stagnent, que les conditions de travail se dégradent. On a l’impression qu’à vouloir se démarquer sur ce sujet, Carbonell peine à convaincre, voire peine à se convaincre lui-même. La précarisation avance plus doucement qu’on ne le pense, mais elle est bien présente, elle prend des formes multiples, est loin d’être homogène. Mais le risque d’un emballement de la précarisation semble être bien plus fort qu’il n’était, surtout avec le détricotage incessant du droit du travail. C’est d’ailleurs ce qu’il concède en observant les changements à l’œuvre. Le travail prolifère, dans de nouveaux secteurs et de nouvelles formes, souvent particulièrement prolétarisée, à l’image des transformations qu’accomplit l’ubérisation (j’aime bien la définition qu’il en donne d’ailleurs, pour lui, l’ubérisation consiste à “mettre au travail de nouvelles populations en contournant le droit du travail” via des plateformes numériques, pour “exercer une pression à la baisse sur les prix et les salaires en imposant une logique du juste-à-temps, des cadences infernales et des horaires impraticables”). L’ubérisation n’est que le dernier moyen mis en œuvre par le capital pour trouver des gains de productivité et défaire l’organisation de la main d’œuvre, à la recherche d’un éternel mirage, celui d’une main d’œuvre bon marché et disciplinée. Le capitalisme numérique vise principalement à externaliser la totalité de la main d’œuvre… au profit d’une flexibilité calculée qui consiste à estimer le travail et à l’attribuer automatiquement, et ce pour une rémunération à la volée qui permet d’autant plus d’intensifier le travail que son exécution est surveillée en continue d’une manière particulièrement autoritaire (bannissant les travailleurs au moindre faux pas). Pourtant, ces formes nouvelles ont donné lieu à des résistances et des organisations spécifiques, proto syndicats ou plateformes coopératives. Carbonell réfute les opinions qui avancent que l’ubérisation serait le futur du travail, au motif que l’ubérisation serait pour l’instant circonscrite et concernerait bien peu de travailleurs et surtout parce que ses acteurs principaux n’ont pas de modèles économiques viables. Mais surtout, l’ubérisation dégraderait la qualité du service offert… ce qui ne serait pas viable à terme. Carbonell a du mal à envisager le cynisme des néolibéraux ! Certes, on peut concéder, à sa suite, que le capitalisme de plateforme est un “laboratoire” pour développer de nouvelles formes d’exploitation. Mais, ce n’est pas un laboratoire en salle stérile ! Il n’y parvient pas seul, on le voit. Il faut que les autorités, les législations, le lui permettent, à l’image de la course à l’échalote que l’on constate sur le statut des travailleurs des plateformes qui n’a été possible qu’avec le développement de l’auto-entrepreneuriat. Si l’ubérisation est un laboratoire, son virus s’est échappé de son enceinte de confinement ! 

Pour Carbonell, ce qui se transforme le plus, c’est assurément le travail du flux. Des données à la logistique, l’évolution du travail consacre un capitalisme de la chaîne d’approvisionnement qui déploie sa logique pour elle-même. C’est là que se concentrent les nouveaux emplois ouvriers. C’est le monde de la logistique, pris dans la complexité de la grande chaîne mondiale des échanges qui est désormais la force et le talon d’Achille du capitalisme. Elle vise à “mettre l’ensemble du process de travail sous la pression du marché”. C’est le flux et son calcul qui organisent le travail. La production n’est plus localisée, mais éclatée. “La chaîne d’approvisionnement est devenue l’usine elle-même”. Derrière la logistique, c’est bien le numérique qui se voit dévolu le rôle de coordonner le monde, dans une intensification du travail et une déqualification de la main d’œuvre. Un secteur où les tensions restent nombreuses, du fait des mauvaises conditions de travail, sans perspectives de carrière. Elles sont vulnérables à l’action collective, comme l’ont toujours été les systèmes de transports. “La logistique risque de devenir un secteur fondamental de la recomposition du mouvement syndical”

Dans ses perspectives conclusives, Carbonell se révèle très classique, en appelant à démarchandiser le travail et à le démocratiser. S’il s’oppose plutôt au revenu universel (“le revenu universel conçoit en termes individuels des phénomènes tels que la pauvreté ou la précarité, qui devraient en réalité être pensés de manière collective”, il remplace la relation salariale par une “relation individuelle à l’état”, il promeut l’individu hors de “toute solidarité de classe”, il renonce à construire une société différente), il défend surtout une démocratisation de l’entreprise, un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises assez radical, puisqu’il milite pour le contrôle par les salariés et pas seulement pour une répartition du pouvoir plus équitable. 

Pour Carbonell, le travail reste au cœur de nos sociétés. L’enjeu n’est pas de l’abolir. Nous devons continuer à lutter pour mieux le partager et libérer nos vies du travail. Nous en sommes loin, contrairement à ce que l’on pense. La stagnation de la baisse du temps de travail, la multiplication des horaires atypiques, tout comme le recul des droits… ne sont pas des indicateurs positifs. Ce n’est qu’en donnant plus de contrôle sur le travail aux travailleurs eux-mêmes que l’on fera progresser le droit du travail et qu’on lui donnera un autre but au travail que le seul profit. 

Au final, Carbonell livre un essai politique. Dans ses errements mêmes, il permet finalement au lecteur de mieux discuter avec lui. Tant mieux, cela permet de mieux fixer ses propres idées !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Juan Sebastian Carbonell, Le futur du travail, éditions Amsterdam, 192 pages, 12 euros.

Nous n’aurons pas d’avenir sans justice sociale !

D’Alain Supiot, je me souviens, bien sûr, de La gouvernance par les nombres (Fayard, 2015) : cette magistrale analyse de l’évolution du droit de ces 30 dernières années qui montrait comment l’hypercapitalisme déconstruit – par la dérégulation, l’accord commercial, le management et la mise en indicateurs du monde – notre État social et toutes formes de solidarités au profit de l’individualisme, de la compétition et surtout d’un nouveau rapport aux autres sous formes d’allégeances, conséquences des structures en réseaux. Dans ce livre, Supiot évoquait finalement assez peu le numérique autrement que comme un des leviers de cette transformation, passant du gouvernement par la loi à la gouvernance par les nombres. C’était presque dommage, tant l’usage (bien peu humain) des êtres humains en entités programmables toujours optimisées passe désormais par le calcul permanent permis par les machines. Reste que Supiot y était magistralement critique sur la mise en chiffre du monde au profit de certains (les chiffres sont toujours des opinions, jamais des vérités, pourrait-on asséner). De quoi renforcer encore nos convictions sur ce que l’optimisation détruit. 

D’Alain Supiot, je me souviens également de ses cours au collège de France, notamment ceux de 2016-2018 sur la figure juridique de la démocratie économique que j’étais allé (en grande partie) écouter. Alain Supiot est aussi passionnant en vrai que dans ses livres. La distinction qu’il souligne entre la démocratie représentative, où le nombre fait loi, et la démocratie sociale, qualitative, nous rappelle que la démocratie peut-être plus riche que ce à quoi tout le monde tente de la réduire. Il y rappelait, notamment combien la responsabilité sociale des entreprises était inexistante, soulignant que l’autoréglementation, comme les interprétations du Conseil constitutionnel de la loi Florange reposaient surtout une interprétation très libérale de l’entreprise, donnant le droit à n’importe quel patron de fermer une entité sous prétexte du droit à la propriété. Tant que l’intérêt de l’entreprise ne passera pas avant ceux de ses propriétaires, nous resterons soumis à des rapports de force inégaux. C’était là encore tout le propos du très court, Le travail n’est pas une marchandise, leçon de clôture de 7 années de cours au Collège de France. Il y dénonçait à nouveau combien la sape du droit du travail réduit le périmètre de la justice sociale. Bref, cela fait longtemps qu’Alain Supiot nous rappelle qu’il n’y a pas de société sans justice sociale. 

Si vous n’avez pas encore parcouru tout cela (et il y en a bien d’autres !), je vous invite à vous précipiter sur le très court Libelle qui vient de paraître au Seuil, La justice au travail. Ce petit livre est parfaitement lumineux, comme peuvent l’être parfois les formes très courtes ! Il y rappelle, très simplement, qu’il n’y a pas et n’y aura jamais de société sans justice sociale. Que cette justice suppose toujours un tiers. Et que ce tiers est par nature absent des plateformes et de la gouvernance par les nombres. Pour qu’il y ait justice il faut donc qu’un tiers (ou plusieurs) arbitre. Que pour s’extraire de relations de pouvoirs asymétriques par nature, il faut des garanties tierces et qui fonctionnent d’autant mieux si les voies de recours sont multiples et nombreuses. 

“La justice n’est pas un état spontané”

“La liberté syndicale, le droit de grève et la négociation collective sont autant de mécanismes qui permettent de convertir des rapports de force en rapports de droits”, rappelle le juriste. Or, ces mécanismes n’existent pas quand tout est calculé. La gouvernance par les nombres nous promet le mirage d’une justice spontanée, qui n’existe pas, explique-t-il en étrillant les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU que tout le monde semble considérer comme étant les règles de conduites de notre avenir. Or, la justice sociale n’y figure même pas ! Supiot dénonce cette conception purement managériale de notre horizon politique. Ces objectifs illustrent parfaitement l’impératif gestionnaire, d’où émergerait un ordre spontanément juste, sans alternative, ni garanties. Pourtant, rappelle-t-il, “la justice n’est pas un état spontané“, mais le produit d’efforts constants et sans cesse renouvelés. Les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail, en France, en sont les piliers. Et aucun de ces trois piliers ne se défendent sans luttes. Comme le dit également très bien la philosophe Anna Alexandrova (auteure d’une Philosophie pour la science du bien-être, @expertiseunder) dans une tribune pour le New Statesman, les indicateurs maîtres (comme le PIB, les ODD ou le Weelby) ne peuvent guider les politiques publiques. Un seul chiffre ne reflètera jamais tout ce qui est important. Pire, il dissimule les désaccords comme les conflits de valeurs. Aucun chiffre ne peut être un substitut à la délibération publique. “De tels indicateurs créent l’impression totalement fausse que des décisions légitimes peuvent être prises sur la base de seules preuves. Il devient alors plus difficile pour le public de contester les jugements des experts qui, dans ce cas, méritent clairement d’être contestés” (puisque ces preuves et faits ne reflètent qu’une méthode de mesure par rapport à d’autres). “Ce rêve technocratique perpétue donc l’illusion qu’il peut y avoir des règles sans politique sur la base de la seule science”

L’ubérisation, une intégration totalisante

“La gouvernance par les nombres est le dernier avatar du scientisme”, assène Alain Supiot, visant à produire des scores et des indicateurs pour tout alors que la plupart du temps nous mesurons très mal les faits sociaux, ne cessant de passer par des proxies et des réductions (les arrestations pour la criminalité par exemple). On peut débattre de tout sauf des chiffres nous sommes-nous vus répétés, comme si les indicateurs étaient capables par eux-mêmes de produire une vérité, alors qu’ils ne font que “réduire le périmètre de la démocratie”. Supiot rappelle qu’il n’y a pas d’ordre immanent. Ce délire n’est commun que pour les théoriciens du néolibéralisme et pour ceux de l’intelligence artificielle, remarque-t-il très justement (à croire que ce sont les mêmes !) ! La justice sociale n’est pas un algorithme, n’est pas une équation entre les revenus et le temps de travail qu’il suffirait d’optimiser ! Pourtant, c’est que pensent nos politiques publiques, qui depuis 40 ans paupérisent les services publics, ouvrent à l’assurance privé la santé et la retraite, soumettent les prestations familiales à des conditions de ressources, remettent en cause les statuts professionnels, et soumettent nos existence à des batteries d’objectifs, de scores et d’indicateurs de performance.

“On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”

Pour Supiot, le travail sous le contrôle des plateformes produit un nouveau servage. Un servage désormais rendu plus facile par le contrôle numérique des indicateurs, mais qui s’est développé dans des secteurs qui étaient bien peu numériques jusqu’à peu, comme dans le domaine agricole. Supiot suggère par là que c’est l’intégration plus que le numérique qui pose problème : c’est-à-dire que c’est la prise du contrôle en amont (la fourniture du travail) et en aval (la fixation du prix) ainsi que le contrôle même du travail (discipline de production) qui sont problématiques. Le numérique permet surtout d’accélérer et de faciliter cette triple prise contrôle du travail, jusqu’à sa déconnexion si les scores sont insuffisants. Cette gouvernance par les métriques, cette intégration totale, non seulement produit des liens d’allégeance, de subordination (que la jurisprudence à l’encontre de l’ubérisation a bien mis en avant), mais également produit des chaînes d’irresponsabilités et de sous-traitances toutes régulées par la seule optimisation marchande. Pire, elles découragent les solidarités sociales au profit de solidarités identitaires ou communautaires (“L’accroissement des revendications sociétales de reconnaissance de ces identités est ainsi allé de pair avec l’affaiblissement des revendications sociales de juste répartition des fruits du travail”.). La colère de l’injustice sociale est redirigée à l’encontre des groupes stigmatisés sur des bases identitaires. 

Pour Supiot, nous devons nous intéresser non pas à ce que nous sommes ou avons, mais à ce que nous faisons. C’est là que la considération et la justice doivent d’abord agir. Nous devons renforcer les principes de la justice sociale plutôt que la décomposer. En étendre le périmètre : au sens, au travail au-delà de l’emploi, à l’empreinte écologique du travail…, milite Supiot. Nous devons élargir la codétermination. Ne pas la cantonner aux questions de prix et de durée du travail, mais l’élargir à l’utilité et l’innocuité du travail. “On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”, rappelle-t-il dans une excellente interview pour L’Humanité. Par les temps qui courent, autant dire qu’il y a encore du travail !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Alain Supiot, La justice au travail, Seuil, “Libelle”, 2022, 72 pages, 4,5 euros.

Le modèle 42

A lire l’enquête sociologique de Camille Dupuy et François Sarfati (@GouvPar_lemploi), Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, je suis resté un peu sur ma faim, notamment du fait du manque de quelques perspectives chiffrées (sur les profils d’entrée à l’école comme sur les sorties). L’étude est pourtant riche, référencée, apporte des perspectives, mais n’apprend pas grand chose à qui connait déjà un peu le fonctionnement des écoles du numérique.

Les deux sociologues se sont immergés à 42, cette école du code, privée mais gratuite, sans professeurs, lancée en 2013 par le milliardaire Xavier Niel. Ils racontent très bien les enjeux d’une formation au service de l’emploi et des entreprises, et comment son modèle d’innovation tient finalement du révélateur d’un projet politique libéral et d’un projet d’entreprise global (l’école n’est qu’une brique dans un vaste système Niel, qui va de l’incubation au fonds d’investissement). Mais plus que d’en éprouver les limites, les deux chercheurs en entérinent plutôt le succès (sans montrer hélas qui sont ceux que ce modèle met sur la touche, ceux qui n’y vont pas par exemple, que le modèle rejette ou qui quittent la piscine. Pas sûr en effet que cette implication marche pour tous !).  

Certes, l’école ne forme pas que des décrocheurs comme elle le justifie (un bon tiers des élèves ont visiblement plutôt un bon parcours scolaire, sont déjà diplômés et viennent là pour apprendre autre chose et autrement). L’école rebelle de Xavier Niel s’est effectivement bien assagie, elle est d’ailleurs bien plus proche du pouvoir qu’elle ne le défie. Elle est effectivement un modèle où “le privé agit à la place du public pour mieux pousser ce dernier à agir pour servir les intérêts du marché”. 42 tient bien plus d’un acte de “militantisme patronal”, où la philanthropie (comme à son habitude) sert d’abord et surtout ses propres investissements.

Sarfati et Dupuy soulignent que les élèves de 42 intériorisent les fragilités de nos sociétés (certainement parce qu’ils en sont aussi le produit), mais n’est-ce pas le cas finalement de bien des autres ? Nombre d’écoles désormais fonctionnent sur l’engagement (un terme qui est aussi le moteur du marketing numérique, non sans raison), c’est-à-dire sur sa résistance à l’intensité de travail, mesuré sur l’implication dans des projets, sur le comportement, sur des ateliers et exercices où l’enjeu n’est pas de réussir, mais de s’impliquer en continu, où l’enjeu est d’apprendre à travailler jusqu’à épuisement, comme pour mieux intégrer la culture du travail devenue folle, rendre la critique comme le renoncement impossibles ! Mais n’est-ce pas devenu le cas de nombre d’écoles ? On aurait aimé que le cas 42 soit comparé à celui d’une école d’ingénieur ou d’informatique d’ailleurs. On découvrirait peut-être que les méthodes pédagogiques de 42 ne sont plus si spécifiques dans ce secteur (beaucoup ont adopté le mode projet, des contenus courts, l’auto-formation, les évaluations par les pairs, l’individualisation des parcours…, moins l’absence de professeurs peut-être, même s’ils ont tendance à devenir plutôt des coachs, moins la gamification et l’autonomie des apprentissages qui semblent encore assez spécifiques…), pas plus que ses méthodes de recrutement (nombre d’écoles d’informatique recherchent bien plus les fans de code que les seuls bons élèves), ni dans les sorties d’études (elles aussi préparent à la précarité du secteur, qui est pourtant certainement l’un des secteurs les moins précarisés qui soient et toutes ont des dispositifs d’accompagnement de sorties comme des réseaux d’alumnis…). Sarfati et Dupuy soulignent néanmoins très bien que l’aventure entrepreneuriale n’est possible qu’à ceux qui peuvent se permettre de prendre des risques, c’est-à-dire les plus dotés socialement… Les autres, ceux pour qui même la “gratuité ne suffit pas” (le logement et le financement de son temps à l’école est bien souvent un problème encore plus important à 42 que dans d’autres lieux d’enseignements, notamment du fait de l’implication totale que l’école demande à ses élèves), n’ont pas d’autre objectif qu’un emploi stable. 

Au final, à lire cette histoire de l’école 42, on se rend compte que ses spécificités le sont peut-être bien moins qu’on le pensait. D’abord parce que son modèle d’apprentissage autonome puise bien sûr dans la riche histoire de “l’éducation nouvelle”… Mais surtout parce que ces formes d’apprentissages, tout comme le modèle 42, ont  été très rapidement assimilés. En presque 10 ans, l’originalité de la Niel Academy n’est plus l’exception. La privatisation, la mise en concurrence généralisée de l’éducation, est passée par là. La piscine est devenue un modèle. 42 n’est plus en rupture avec l’ordre social, elle le fait advenir en transformant ses étudiants en entrepreneurs d’eux-mêmes, capables de s’adapter, d’accepter la discipline, de se rendre disponibles à la précarité… Autant de dispositions professionnelles, opérationnelles, où la critique, la disruption que prône l’école, est finalement réincorporée et assimilée pour faire accepter les règles, pour se mettre au service de l’emploi, entre convivialité festive et don de soi. Formation, travail et emploi sont désormais les tenants d’une même continuité et ne vise qu’à “rendre disponible” les individus au marché, à s’y conformer… Intégrer la norme de l’incertitude qui caractérise les projets comme le travail.

En même temps, on peut se demander si nulle école n’a jamais produit autre chose. Dans un temps de crise qui perdure, de la politique à l’éducation, gouverner par l’emploi semble être partout devenu la seule et unique règle quelles que soient les conséquences. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Camille Dupuy, François Sarfati, Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, PUF, 2022, 240 pages.

Techlash et Technoluttes : Vers la convergence des technoluttes ?

Cet article est ma contribution à un ouvrage collectif paru il y a 2 ans.
Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely (dir.), La France qui vient, cahier de tendances 2020, Fondation Jean Jaurès, éditions de l’Aube, mai 2020.  

En 2013, le rédacteur en chef de The Economist, Adrian Wooldridge déposait dans les colonnes de son journal le terme de Techlash1, contraction de tech et de backlash (que l’on peut traduire par contrecoup, tollé ou retour de flamme). A l’époque, Wooldridge prophétisait un retour de bâton du public à l’égard des excès du monde de la technologie. Mais les excès qu’il dénonçait alors n’étaient rien d’autre que la richesse et les excentricités trop ostentatoires des nouveaux parvenus du monde de la tech dans un monde en crise économique. Une condamnation morale qui est restée symbolique. 

“La tech n’est plus tant l’outil de libération des individus et des collectifs qu’elle était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système.”

Le terme a pourtant continué d’être utilisé, mais il s’est transformé. Il décrit désormais « l’animosité grandissante du public à l’égard des grandes plateformes technologiques ». Mot de l’année 2018 consacré par le Financial Times2, il concrétise l’accumulation permanente de scandales concernant les pratiques des grands acteurs de la technologie. Le Techlash désigne la perte de confiance des utilisateurs envers les services numériques. Cette défiance est multiple. Elle concerne à la fois leur situation de monopole et d’abus de position dominante, les problèmes de sécurité qu’ils n’arrivent pas à endiguer, la perte de confiance dans la qualité de leurs outils à mesure que leurs biais se révèlent et que l’emprise psychologique de ces services sur nos vies quotidiennes se fait plus prégnante. A l’image du doute né suite au scandale Cambridge Analytica quant à l’influence des géants du numérique sur les comportements électoraux, pour de plus en plus de leurs utilisateurs3, il y a le sentiment diffus qu’une malveillance est à l’œuvre dans les outils qu’ils utilisent en permanence, qu’une dissonance réelle oppose la « coolitude » des services proposés et leurs conséquences bien réelles sur l’existence même de chacun. Un sentiment de malaise qui s’est concrétisé dans le débat initié dès 2016 par le designer américain Tristan Harris autour de la question attentionnelle dénonçant l’emprise de la conception même de nos outils sur notre volonté : « Il y a aujourd’hui un problème dans les choix que l’industrie de la technologie fait pour nous »4

La tech : une concentration de problèmes

Le monde de la technologie, de la fabrication du matériel au logiciel, est attaqué sur tous les fronts. La tech est de plus en plus critiquée pour sa pratique massive de l’évasion fiscale. Elle est conspuée pour les innombrables scandales, quasiment quotidiens, de fuites de données personnelles. Depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013, elle est désignée comme le principal acteur de la surveillance panoptique des Etats au détriment de toutes les libertés publiques. Elle est montrée du doigt pour son rôle croissant dans l’accélération de l’extraction des ressources naturelles et de la crise écologique. Elle est surtout devenue le symbole d’une injustice sociale qui s’incarne désormais dans les systèmes numériques qu’elle déploie à tous les niveaux de la société. Une « automatisation des inégalités », dénonce la chercheuse américaine Virginia Eubanks5, qui souligne combien les systèmes techniques marginalisent les groupes les plus marginalisés, créant une « boucle de rétroaction de l’injustice » qui renforce sans fin la surveillance, le soupçon et les punitions. « Les biais sont devenus le matériel brut de l’IA », s’alarme Kate Crawford de l’AI Now Institute en expliquant combien ces biais sociaux ne seront pas réductibles par des formules mathématiques6. « Les algorithmes sont des opinions formulées dans du code », tranche Cathy O’Neil7

Le numérique n’est plus tant l’outil de libération et d’autonomisation des individus et des collectifs qu’il était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système. La techno, n’est plus tant le bras armé du capitalisme, que le moyen, le milieu de sa propre réalisation, comme si la technologie avait assujetti à sa propre efficacité tant le politique que le pouvoir économique8.

Pas étonnant donc que le numérique concentre les critiques. Que ce soit celle des habitants qui luttent contre la gentrification des lieux que la technologie s’accapare, comme c’est le cas dans la Silicon Valley9. Celle des salariés de ces entreprises qui contestent certaines de leurs politiques, notamment le développement d’outils de surveillance policier, à l’image de la contestation du projet Maven, un contrat entre Google et le Pentagone pour doter les drones américains d’outils d’intelligence artificielle pour optimiser les frappes automatisées10. Mais également la contestation du sexisme et du racisme plus ou moins feutré qui ont cours dans ces organisations11… quand ce ne sont pas les conditions de travail elles-mêmes qui sont de plus en plus pointées du doigt que ce soit par les employés des centres de logistique d’Amazon12 ou les livreurs et chauffeurs précarisés par l’ubérisation13. Celle enfin des usagers des technologies pris dans les rets de ces outils dont ils mesurent le caractère de plus en plus addictif pour les uns ou de plus en plus policiers pour les autres. Celle surtout d’utilisateurs qui constatent que la transformation numérique qui se met en place ne leur apporte pas le bonheur et le progrès tant attendu. 

De quelles technoluttes parle-t-on ?

Pour la chercheuse en sociologie à Berkeley, Nataliya Nedzhvetskaya, qui documente depuis plusieurs années une base de données pour répertorier les actions collectives dans ce secteur aux Etats-Unis, le nombre d’actions a décollé ces deux dernières années, passant d’une dizaine par an depuis le début des années 2010 à plus d’une centaine en 201914. Ces luttes sont principalement le fait des travailleurs les plus précaires du secteur, mais en 2019, ce sont les contestations de cadres qui ont été les plus nombreuses. Les luttes des uns ne sont pas celles des autres, explique-t-elle : les cadres se mobilisent plutôt autour d’enjeux climatiques ou éthiques, quand les employés se mobilisent plutôt pour défendre leurs conditions de travail. Les premiers pratiquent plutôt la lettre ouverte, quand les seconds préfèrent des formes de contestations plus classiques comme la manifestation.  

Mais ce ne sont pas les seules technoluttes que l’on dénombre. Nombre d’entre elles engagent également des citoyens et des collectifs à la frontière entre la lutte environnementale, politique et technique. Manifestations contre l’automatisation15, luttes contre l’implantation d’antennes de téléphonie mobile16 (qui s’accompagne d’une critique nourrie sur le risque environnemental17 et sur le sens du déploiement de la 5G18), luttes contre le puçage généralisé des animaux d’élevage19, luttes contre l’épandage de pesticides20, luttes contre les grands projets inutiles21, etc. Des frondes multiples existent, ciblées, précises : à l’image de la plus vigoureuse et massive d’entre elles, la fronde à l’égard des compteurs Linky. Linky, le compteur connecté, a été en France l’un des objets techniques les plus contestés (plus de 800 communes ont délibéré à son encontre22). 

“Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ?”

« On ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui »

« L’informatisation de nos sociétés nous a longtemps été présentée comme un dépassement du capitalisme industriel, alors qu’elle l’a surtout réenchanté », explique la chercheuse et activiste Célia Izoard23. L’économie immatérielle a accéléré les pires tendances du capitalisme : la pollution, l’extractivisme, la marchandisation de la vie quotidienne, la surveillance des plus démunis… Pourtant, si les oppositions sont nourries, on ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui. Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ? Qui ne nous laisse, comme marge d’action que des petits gestes, des accommodements raisonnables, « atomisés, individualisés et dépolitisés », « des micro-résistances qui occupent symboliquement l’espace sans faire basculer l’édifice qu’elles entendent attaquer »24

Les technoluttes manquent encore d’actions coordonnées. Dans les années 1980 encore, rappelle l’historien François Jarrige25, des salariés de l’Insee ou de Nice-Matin se mettaient en grève pour protester contre le travail sur écran et le contrôle informatique des rendements. Qui aujourd’hui se mettra en grève contre le big data ? Qui pour supprimer des fichiers clients, effacer un programme ou des données ? Dans les entrepôts de logistique où la commande vocale dicte aux corps des préparateurs de commande leur conduite, les rébellions sont surtout individuelles. Les bris de machines n’ont pas disparu, mais ils sont devenus des gestes personnels sans grande portée, où le casque qui dicte ses ordres dans les oreilles vous sera facturé si vous le jetez par terre d’énervement26. En fait, l’espace de la contestation s’est déplacé : dans nombre d’entreprises, elle est devenue impossible, notamment du fait de la précarité. Pas étonnant donc que la contestation technocritique la plus visible aujourd’hui soit militante et citoyenne et se focalise à l’encontre de projets qui ont des impacts environnementaux et sociaux. 

Ce qui semble certain, c’est que la lutte écologique commence à rejoindre la lutte contre le déploiement sans fin de la technologie. Pour l’éditeur technocritique Cédric Biagini des éditions de l’Echappée, le problème est que nous sommes encore trop nombreux à croire que le progrès social découle du progrès technique. Or, le progrès social ne lui est pas lié, car le progrès technique n’est pas neutre. Pire, les deux se sont déliés avec la numérisation et l’automatisation. La contestation demeure toujours le meilleur moyen de faire bouger les lignes, car elle pousse aux réponses et déclenche des formes de régulation. Reste à savoir comment ces contestations peuvent devenir plus massives qu’elles ne sont pour renverser la donne, alors que « L’informatique accentue les rapports de pouvoir plus qu’elle n’égalise les rapports de force »27

Les victoires des technoluttes sont encore bien timides, mais elles sont de plus en plus visibles. Il leur reste encore à trouver des formes de convergences. Ce sera certainement l’enjeux des technoluttes à venir. 

Hubert Guillaud

Notes


  1. Adrian Wooldrige, « The coming tech-lash », The Economist, 18 novembre 2013.
  2. Rana Foroohar, « Year in a word : tech lash », Financial Times, 16 décembre 2018.
  3. Et notamment des plus jeunes : 44% des 18-29 ans ont supprimé l’application FB de leur téléphone… en 2018 momentanément, rapportait une enquête du Pew Internet Center. « Americans are changing their relationship with Facebook », Pew Research Center, 05 septembre 2018.
  4. Hubert Guillaud, « L’attention une question politique ? », InternetActu.net, 04 juin 2018 et « Répondre au design de nos vulnérabilités », 16 juin 2016.
  5. Virginia Eubanks, Automating Inequality,  St Martin’s Press, 2018 et Hubert Guillaud « De l’automatisation des inégalités », InternetActu.net, 15 janvier 2018.
  6. Hubert Guillaud, « Kate Crawford : « L’IA est une nouvelle ingénierie du pouvoir », 30 septembre 2019, InternetActu.net.
  7. Cathy O’Neil, Algorithmes, la bombe à retardement, Les Arènes, 2018.
  8. Diana Filippova, Technopouvoir : dépolitiser pour mieux régner, Les liens qui libèrent, 2018.
  9. Jérôme Marin, « Manifestations anti tech à San Francisco », Le Monde, 2 juin 2018.
  10. Jérôme Marin, « Sous la pression de ses employés, Google renonce à son projet controversé avec le Pentagone », Le Monde, 2 juin 2018.
  11. Marion Simon-Rainaud, « 45 employés témoignent de menaces de harcèlement sexuel ou de racisme chez Google », 01Net, 24 septembre 2019, voir également Emily Chang, Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, Portfolio, 2018.
  12. Benoît Berthelot, Le monde selon Amazon, Cherche Midi éditeur, 2019.
  13. Callum Cant, Riding for Deliver, Resistance in the New Economy, Polity Books, 2019.
  14. Nataliya Nedzhvetskaya et JS Tan, « What we learned from over a decade of tech activism », 23 décembre 2019, The Guardian.
  15. Par exemple à l’encontre de l’ouverture de supermarchés le dimanche avec uniquement des caisses automatiques, sans personnel autre que celui qui assure la sécurité.
  16. https://actu.fr/ile-de-france/gargenville78267/yvelines-gargenville-conseil-municipal-dit-finalement-non-lantenne-5g30234061.html
  17. https://reporterre.net/5G-la-grande-enquete
  18. Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici : « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
  19. « Mes brebis comme des machines », Revue Z, n°1, 2009.
  20. Marie Astier, « Pesticides : comprendre le débat en cinq points », Reporterre, 11 septembre 2019.
  21. https://reporterre.net/Grands-Projets-inutiles
  22. https://www.poal.fr/appfree/carte-france-communes-refus-anti-non-linky.html et http://refus.linky.gazpar.free.fr/
  23. Hubert Guillaud « Technocritiques (2/2) : a-t-on besoin d’une communauté technocritique ou d’un essor des luttes technologiques ?», InternetActu.net, 14 juin 2019.
  24. Olivier Tesquet, A la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 2020.
  25. François Jarrige, Technocratiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
  26. David Gaboriau, « Le logiciel qui murmure à l’oreille des prolos », Le Monde en pièce, Pour un critique de la gestion, vol. 2 « informatiser », éditions La lenteur, 2019.
  27. Félix Tréguer, L’utopie déchue, Fayard, 2019.