Les organisations au défi de l’organisation

Que voilà un petit livre puissamment stimulant qui fait une lecture de la crise sanitaire sous l’angle de la sociologie des organisations. Pourquoi les situations de crises donnent lieu à une telle créativité organisationnelle rendant les plans préparés avec tant d’attention caduques avant d’être mis en oeuvres ? Pourquoi ce foisonnement augmente les problèmes de coordination qu’ils sont censés résoudre ? Tel est l’enjeu de Covid-19 : une crise organisationnelle.

Pour les chercheurs Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu, nous questionnons le poids des défaillances ou des mérites individuels et négligeons les dimensions collectives et organisationnelles des décisions. Nous minimisons les risques et signaux certainement parce que les organisations sont mal équipées pour les faire remonter. “La coopération et la coordination demeurent le maillon faible – le “peu-pensé” – des dispositifs organisationnels”, d’où le fait qu’ils sortent des cadres en cas de crise, mais souvent au détriment de ce qui en est exclu (comme les considérations, économiques exclues du cadrage très hospitalier de la crise). Dans un monde saturé d’organisations nous peinons toujours à les organiser ! Certainement parce que cette organisation est intimement liée au pouvoir (ce qui n’est pas sans évoquer pour moi, les questions posées par Frédéric Laloux dans Reinventing organisations). Dans la gestion élitaire et sanitaire de la crise que nous connaissons, les organisations et protocoles créés ont favorisé une décision à courte-vue, top-down, conflictuelle…

Derrière leurs analyses, les auteurs consacrent tout un chapitre sur comment apprendre des crises, comment passer de la recherche de culpabilités à la réforme des causes structurelles, à créer une sorte d’observatoire des crises pour en tirer des enseignements qui ne soient plus singuliers, car elles ne le sont pas, mais systémiques. En tout cas, ils ne sont pas tendres avec les gestionnaires de la crise sanitaire, soulignant excès de confiance, saturation désorganisationnelle, gestion élitaire, exhubérante créativité procédurale, épuisement décisionniste… mais pointent que ces défauts demeurent le lot commun de toutes nos organisations. Le “command and control” produit rarement ce qu’on en attend (à part de la défiance). Riche !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu, Covid-19 : une crise organisationnelle, Presses de SciencesPo, octobre 2020, 136 pages.

De Auchan à Wuhan, un monde de consommation sans fin

J’ai passé le week-end à déambuler dans le Auchan de Cergy avec Annie Ernaux. A me promener dans ses pas dans cette antre d’une modernité qui semble (à l’heure où l’on y réduits les clients pour s’adapter à de “jauges” sans cesse revisitées et où l’on bâche des pans entiers de produits que certains décrètent pour d’autres comme “non essentiels”…) déjà en train de disparaitre. A trainasser dans ces palais d’abondance et d’humiliations. A y côtoyer nos semblables (pas tous, souligne très justement Ernaux). A y éprouver les derniers reliefs d’une temporalité cyclique et immuable, qui ne se décline plus que sous la forme d’offres commerciales. A y éprouver nos décombres de désirs et l’impossibilité à les satisfaire. Regarde les lumières mon amour n’est qu’un court et modeste journal qui nous invite à prendre le temps de regarder le monde et les autres, simple et sensible.

Un hiver à Wuhan d’Alexandre Labruffe est un tout autre récit qui lui aussi ausculte notre consommation, en tentant de la regarder depuis l’autre bout du monde. Là où Ernaux est précise, précieuse, Labruffe lui, glisse dans un rapport fantasmatique à la réalité, mordant et terrible. Dans ce journal, le monde bascule, comme pour éclairer l’avenir de notre rapport d’ogre au monde. Derrière “l’enlaidisneylandisation” de la Chine, Labruffe évoque la nôtre. Il y évoque aussi l’avarie, la dématérialisation d’un matérialisme total, la tyrannie de la seule consommation comme ultime liberté dans un monde où, pareil au karaoké, ne s’orchestre que le vide à mimer nos rêves défunts. Un monde qui dénie les effets qu’il engendre, à l’image de la crise sanitaire qui a frappé Wuhan, et a plongé nos existences encore plus profondément dans la dystopie. Labruffe ramène avec lui la crainte d’un avenir psychotique, “désinfecté mais pollué” et encore plus chaotique qu’il n’était. Le fameux monde d’après dans lequel nous avons basculé !

A propos de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, “Raconter la vie”, Seuil, 2014 et Un hiver à Wuhan, Alexandre Labruffe, Verticales, 2020.