Le modèle 42

A lire l’enquête sociologique de Camille Dupuy et François Sarfati (@GouvPar_lemploi), Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, je suis resté un peu sur ma faim, notamment du fait du manque de quelques perspectives chiffrées (sur les profils d’entrée à l’école comme sur les sorties). L’étude est pourtant riche, référencée, apporte des perspectives, mais n’apprend pas grand chose à qui connait déjà un peu le fonctionnement des écoles du numérique.

Les deux sociologues se sont immergés à 42, cette école du code, privée mais gratuite, sans professeurs, lancée en 2013 par le milliardaire Xavier Niel. Ils racontent très bien les enjeux d’une formation au service de l’emploi et des entreprises, et comment son modèle d’innovation tient finalement du révélateur d’un projet politique libéral et d’un projet d’entreprise global (l’école n’est qu’une brique dans un vaste système Niel, qui va de l’incubation au fonds d’investissement). Mais plus que d’en éprouver les limites, les deux chercheurs en entérinent plutôt le succès (sans montrer hélas qui sont ceux que ce modèle met sur la touche, ceux qui n’y vont pas par exemple, que le modèle rejette ou qui quittent la piscine. Pas sûr en effet que cette implication marche pour tous !).  

Certes, l’école ne forme pas que des décrocheurs comme elle le justifie (un bon tiers des élèves ont visiblement plutôt un bon parcours scolaire, sont déjà diplômés et viennent là pour apprendre autre chose et autrement). L’école rebelle de Xavier Niel s’est effectivement bien assagie, elle est d’ailleurs bien plus proche du pouvoir qu’elle ne le défie. Elle est effectivement un modèle où “le privé agit à la place du public pour mieux pousser ce dernier à agir pour servir les intérêts du marché”. 42 tient bien plus d’un acte de “militantisme patronal”, où la philanthropie (comme à son habitude) sert d’abord et surtout ses propres investissements.

Sarfati et Dupuy soulignent que les élèves de 42 intériorisent les fragilités de nos sociétés (certainement parce qu’ils en sont aussi le produit), mais n’est-ce pas le cas finalement de bien des autres ? Nombre d’écoles désormais fonctionnent sur l’engagement (un terme qui est aussi le moteur du marketing numérique, non sans raison), c’est-à-dire sur sa résistance à l’intensité de travail, mesuré sur l’implication dans des projets, sur le comportement, sur des ateliers et exercices où l’enjeu n’est pas de réussir, mais de s’impliquer en continu, où l’enjeu est d’apprendre à travailler jusqu’à épuisement, comme pour mieux intégrer la culture du travail devenue folle, rendre la critique comme le renoncement impossibles ! Mais n’est-ce pas devenu le cas de nombre d’écoles ? On aurait aimé que le cas 42 soit comparé à celui d’une école d’ingénieur ou d’informatique d’ailleurs. On découvrirait peut-être que les méthodes pédagogiques de 42 ne sont plus si spécifiques dans ce secteur (beaucoup ont adopté le mode projet, des contenus courts, l’auto-formation, les évaluations par les pairs, l’individualisation des parcours…, moins l’absence de professeurs peut-être, même s’ils ont tendance à devenir plutôt des coachs, moins la gamification et l’autonomie des apprentissages qui semblent encore assez spécifiques…), pas plus que ses méthodes de recrutement (nombre d’écoles d’informatique recherchent bien plus les fans de code que les seuls bons élèves), ni dans les sorties d’études (elles aussi préparent à la précarité du secteur, qui est pourtant certainement l’un des secteurs les moins précarisés qui soient et toutes ont des dispositifs d’accompagnement de sorties comme des réseaux d’alumnis…). Sarfati et Dupuy soulignent néanmoins très bien que l’aventure entrepreneuriale n’est possible qu’à ceux qui peuvent se permettre de prendre des risques, c’est-à-dire les plus dotés socialement… Les autres, ceux pour qui même la “gratuité ne suffit pas” (le logement et le financement de son temps à l’école est bien souvent un problème encore plus important à 42 que dans d’autres lieux d’enseignements, notamment du fait de l’implication totale que l’école demande à ses élèves), n’ont pas d’autre objectif qu’un emploi stable. 

Au final, à lire cette histoire de l’école 42, on se rend compte que ses spécificités le sont peut-être bien moins qu’on le pensait. D’abord parce que son modèle d’apprentissage autonome puise bien sûr dans la riche histoire de “l’éducation nouvelle”… Mais surtout parce que ces formes d’apprentissages, tout comme le modèle 42, ont  été très rapidement assimilés. En presque 10 ans, l’originalité de la Niel Academy n’est plus l’exception. La privatisation, la mise en concurrence généralisée de l’éducation, est passée par là. La piscine est devenue un modèle. 42 n’est plus en rupture avec l’ordre social, elle le fait advenir en transformant ses étudiants en entrepreneurs d’eux-mêmes, capables de s’adapter, d’accepter la discipline, de se rendre disponibles à la précarité… Autant de dispositions professionnelles, opérationnelles, où la critique, la disruption que prône l’école, est finalement réincorporée et assimilée pour faire accepter les règles, pour se mettre au service de l’emploi, entre convivialité festive et don de soi. Formation, travail et emploi sont désormais les tenants d’une même continuité et ne vise qu’à “rendre disponible” les individus au marché, à s’y conformer… Intégrer la norme de l’incertitude qui caractérise les projets comme le travail.

En même temps, on peut se demander si nulle école n’a jamais produit autre chose. Dans un temps de crise qui perdure, de la politique à l’éducation, gouverner par l’emploi semble être partout devenu la seule et unique règle quelles que soient les conséquences. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Camille Dupuy, François Sarfati, Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, PUF, 2022, 240 pages.

Techlash et Technoluttes : Vers la convergence des technoluttes ?

Cet article est ma contribution à un ouvrage collectif paru il y a 2 ans.
Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely (dir.), La France qui vient, cahier de tendances 2020, Fondation Jean Jaurès, éditions de l’Aube, mai 2020.  

En 2013, le rédacteur en chef de The Economist, Adrian Wooldridge déposait dans les colonnes de son journal le terme de Techlash1, contraction de tech et de backlash (que l’on peut traduire par contrecoup, tollé ou retour de flamme). A l’époque, Wooldridge prophétisait un retour de bâton du public à l’égard des excès du monde de la technologie. Mais les excès qu’il dénonçait alors n’étaient rien d’autre que la richesse et les excentricités trop ostentatoires des nouveaux parvenus du monde de la tech dans un monde en crise économique. Une condamnation morale qui est restée symbolique. 

“La tech n’est plus tant l’outil de libération des individus et des collectifs qu’elle était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système.”

Le terme a pourtant continué d’être utilisé, mais il s’est transformé. Il décrit désormais « l’animosité grandissante du public à l’égard des grandes plateformes technologiques ». Mot de l’année 2018 consacré par le Financial Times2, il concrétise l’accumulation permanente de scandales concernant les pratiques des grands acteurs de la technologie. Le Techlash désigne la perte de confiance des utilisateurs envers les services numériques. Cette défiance est multiple. Elle concerne à la fois leur situation de monopole et d’abus de position dominante, les problèmes de sécurité qu’ils n’arrivent pas à endiguer, la perte de confiance dans la qualité de leurs outils à mesure que leurs biais se révèlent et que l’emprise psychologique de ces services sur nos vies quotidiennes se fait plus prégnante. A l’image du doute né suite au scandale Cambridge Analytica quant à l’influence des géants du numérique sur les comportements électoraux, pour de plus en plus de leurs utilisateurs3, il y a le sentiment diffus qu’une malveillance est à l’œuvre dans les outils qu’ils utilisent en permanence, qu’une dissonance réelle oppose la « coolitude » des services proposés et leurs conséquences bien réelles sur l’existence même de chacun. Un sentiment de malaise qui s’est concrétisé dans le débat initié dès 2016 par le designer américain Tristan Harris autour de la question attentionnelle dénonçant l’emprise de la conception même de nos outils sur notre volonté : « Il y a aujourd’hui un problème dans les choix que l’industrie de la technologie fait pour nous »4

La tech : une concentration de problèmes

Le monde de la technologie, de la fabrication du matériel au logiciel, est attaqué sur tous les fronts. La tech est de plus en plus critiquée pour sa pratique massive de l’évasion fiscale. Elle est conspuée pour les innombrables scandales, quasiment quotidiens, de fuites de données personnelles. Depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013, elle est désignée comme le principal acteur de la surveillance panoptique des Etats au détriment de toutes les libertés publiques. Elle est montrée du doigt pour son rôle croissant dans l’accélération de l’extraction des ressources naturelles et de la crise écologique. Elle est surtout devenue le symbole d’une injustice sociale qui s’incarne désormais dans les systèmes numériques qu’elle déploie à tous les niveaux de la société. Une « automatisation des inégalités », dénonce la chercheuse américaine Virginia Eubanks5, qui souligne combien les systèmes techniques marginalisent les groupes les plus marginalisés, créant une « boucle de rétroaction de l’injustice » qui renforce sans fin la surveillance, le soupçon et les punitions. « Les biais sont devenus le matériel brut de l’IA », s’alarme Kate Crawford de l’AI Now Institute en expliquant combien ces biais sociaux ne seront pas réductibles par des formules mathématiques6. « Les algorithmes sont des opinions formulées dans du code », tranche Cathy O’Neil7

Le numérique n’est plus tant l’outil de libération et d’autonomisation des individus et des collectifs qu’il était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système. La techno, n’est plus tant le bras armé du capitalisme, que le moyen, le milieu de sa propre réalisation, comme si la technologie avait assujetti à sa propre efficacité tant le politique que le pouvoir économique8.

Pas étonnant donc que le numérique concentre les critiques. Que ce soit celle des habitants qui luttent contre la gentrification des lieux que la technologie s’accapare, comme c’est le cas dans la Silicon Valley9. Celle des salariés de ces entreprises qui contestent certaines de leurs politiques, notamment le développement d’outils de surveillance policier, à l’image de la contestation du projet Maven, un contrat entre Google et le Pentagone pour doter les drones américains d’outils d’intelligence artificielle pour optimiser les frappes automatisées10. Mais également la contestation du sexisme et du racisme plus ou moins feutré qui ont cours dans ces organisations11… quand ce ne sont pas les conditions de travail elles-mêmes qui sont de plus en plus pointées du doigt que ce soit par les employés des centres de logistique d’Amazon12 ou les livreurs et chauffeurs précarisés par l’ubérisation13. Celle enfin des usagers des technologies pris dans les rets de ces outils dont ils mesurent le caractère de plus en plus addictif pour les uns ou de plus en plus policiers pour les autres. Celle surtout d’utilisateurs qui constatent que la transformation numérique qui se met en place ne leur apporte pas le bonheur et le progrès tant attendu. 

De quelles technoluttes parle-t-on ?

Pour la chercheuse en sociologie à Berkeley, Nataliya Nedzhvetskaya, qui documente depuis plusieurs années une base de données pour répertorier les actions collectives dans ce secteur aux Etats-Unis, le nombre d’actions a décollé ces deux dernières années, passant d’une dizaine par an depuis le début des années 2010 à plus d’une centaine en 201914. Ces luttes sont principalement le fait des travailleurs les plus précaires du secteur, mais en 2019, ce sont les contestations de cadres qui ont été les plus nombreuses. Les luttes des uns ne sont pas celles des autres, explique-t-elle : les cadres se mobilisent plutôt autour d’enjeux climatiques ou éthiques, quand les employés se mobilisent plutôt pour défendre leurs conditions de travail. Les premiers pratiquent plutôt la lettre ouverte, quand les seconds préfèrent des formes de contestations plus classiques comme la manifestation.  

Mais ce ne sont pas les seules technoluttes que l’on dénombre. Nombre d’entre elles engagent également des citoyens et des collectifs à la frontière entre la lutte environnementale, politique et technique. Manifestations contre l’automatisation15, luttes contre l’implantation d’antennes de téléphonie mobile16 (qui s’accompagne d’une critique nourrie sur le risque environnemental17 et sur le sens du déploiement de la 5G18), luttes contre le puçage généralisé des animaux d’élevage19, luttes contre l’épandage de pesticides20, luttes contre les grands projets inutiles21, etc. Des frondes multiples existent, ciblées, précises : à l’image de la plus vigoureuse et massive d’entre elles, la fronde à l’égard des compteurs Linky. Linky, le compteur connecté, a été en France l’un des objets techniques les plus contestés (plus de 800 communes ont délibéré à son encontre22). 

“Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ?”

« On ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui »

« L’informatisation de nos sociétés nous a longtemps été présentée comme un dépassement du capitalisme industriel, alors qu’elle l’a surtout réenchanté », explique la chercheuse et activiste Célia Izoard23. L’économie immatérielle a accéléré les pires tendances du capitalisme : la pollution, l’extractivisme, la marchandisation de la vie quotidienne, la surveillance des plus démunis… Pourtant, si les oppositions sont nourries, on ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui. Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ? Qui ne nous laisse, comme marge d’action que des petits gestes, des accommodements raisonnables, « atomisés, individualisés et dépolitisés », « des micro-résistances qui occupent symboliquement l’espace sans faire basculer l’édifice qu’elles entendent attaquer »24

Les technoluttes manquent encore d’actions coordonnées. Dans les années 1980 encore, rappelle l’historien François Jarrige25, des salariés de l’Insee ou de Nice-Matin se mettaient en grève pour protester contre le travail sur écran et le contrôle informatique des rendements. Qui aujourd’hui se mettra en grève contre le big data ? Qui pour supprimer des fichiers clients, effacer un programme ou des données ? Dans les entrepôts de logistique où la commande vocale dicte aux corps des préparateurs de commande leur conduite, les rébellions sont surtout individuelles. Les bris de machines n’ont pas disparu, mais ils sont devenus des gestes personnels sans grande portée, où le casque qui dicte ses ordres dans les oreilles vous sera facturé si vous le jetez par terre d’énervement26. En fait, l’espace de la contestation s’est déplacé : dans nombre d’entreprises, elle est devenue impossible, notamment du fait de la précarité. Pas étonnant donc que la contestation technocritique la plus visible aujourd’hui soit militante et citoyenne et se focalise à l’encontre de projets qui ont des impacts environnementaux et sociaux. 

Ce qui semble certain, c’est que la lutte écologique commence à rejoindre la lutte contre le déploiement sans fin de la technologie. Pour l’éditeur technocritique Cédric Biagini des éditions de l’Echappée, le problème est que nous sommes encore trop nombreux à croire que le progrès social découle du progrès technique. Or, le progrès social ne lui est pas lié, car le progrès technique n’est pas neutre. Pire, les deux se sont déliés avec la numérisation et l’automatisation. La contestation demeure toujours le meilleur moyen de faire bouger les lignes, car elle pousse aux réponses et déclenche des formes de régulation. Reste à savoir comment ces contestations peuvent devenir plus massives qu’elles ne sont pour renverser la donne, alors que « L’informatique accentue les rapports de pouvoir plus qu’elle n’égalise les rapports de force »27

Les victoires des technoluttes sont encore bien timides, mais elles sont de plus en plus visibles. Il leur reste encore à trouver des formes de convergences. Ce sera certainement l’enjeux des technoluttes à venir. 

Hubert Guillaud

Notes


  1. Adrian Wooldrige, « The coming tech-lash », The Economist, 18 novembre 2013.
  2. Rana Foroohar, « Year in a word : tech lash », Financial Times, 16 décembre 2018.
  3. Et notamment des plus jeunes : 44% des 18-29 ans ont supprimé l’application FB de leur téléphone… en 2018 momentanément, rapportait une enquête du Pew Internet Center. « Americans are changing their relationship with Facebook », Pew Research Center, 05 septembre 2018.
  4. Hubert Guillaud, « L’attention une question politique ? », InternetActu.net, 04 juin 2018 et « Répondre au design de nos vulnérabilités », 16 juin 2016.
  5. Virginia Eubanks, Automating Inequality,  St Martin’s Press, 2018 et Hubert Guillaud « De l’automatisation des inégalités », InternetActu.net, 15 janvier 2018.
  6. Hubert Guillaud, « Kate Crawford : « L’IA est une nouvelle ingénierie du pouvoir », 30 septembre 2019, InternetActu.net.
  7. Cathy O’Neil, Algorithmes, la bombe à retardement, Les Arènes, 2018.
  8. Diana Filippova, Technopouvoir : dépolitiser pour mieux régner, Les liens qui libèrent, 2018.
  9. Jérôme Marin, « Manifestations anti tech à San Francisco », Le Monde, 2 juin 2018.
  10. Jérôme Marin, « Sous la pression de ses employés, Google renonce à son projet controversé avec le Pentagone », Le Monde, 2 juin 2018.
  11. Marion Simon-Rainaud, « 45 employés témoignent de menaces de harcèlement sexuel ou de racisme chez Google », 01Net, 24 septembre 2019, voir également Emily Chang, Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, Portfolio, 2018.
  12. Benoît Berthelot, Le monde selon Amazon, Cherche Midi éditeur, 2019.
  13. Callum Cant, Riding for Deliver, Resistance in the New Economy, Polity Books, 2019.
  14. Nataliya Nedzhvetskaya et JS Tan, « What we learned from over a decade of tech activism », 23 décembre 2019, The Guardian.
  15. Par exemple à l’encontre de l’ouverture de supermarchés le dimanche avec uniquement des caisses automatiques, sans personnel autre que celui qui assure la sécurité.
  16. https://actu.fr/ile-de-france/gargenville78267/yvelines-gargenville-conseil-municipal-dit-finalement-non-lantenne-5g30234061.html
  17. https://reporterre.net/5G-la-grande-enquete
  18. Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici : « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
  19. « Mes brebis comme des machines », Revue Z, n°1, 2009.
  20. Marie Astier, « Pesticides : comprendre le débat en cinq points », Reporterre, 11 septembre 2019.
  21. https://reporterre.net/Grands-Projets-inutiles
  22. https://www.poal.fr/appfree/carte-france-communes-refus-anti-non-linky.html et http://refus.linky.gazpar.free.fr/
  23. Hubert Guillaud « Technocritiques (2/2) : a-t-on besoin d’une communauté technocritique ou d’un essor des luttes technologiques ?», InternetActu.net, 14 juin 2019.
  24. Olivier Tesquet, A la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 2020.
  25. François Jarrige, Technocratiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
  26. David Gaboriau, « Le logiciel qui murmure à l’oreille des prolos », Le Monde en pièce, Pour un critique de la gestion, vol. 2 « informatiser », éditions La lenteur, 2019.
  27. Félix Tréguer, L’utopie déchue, Fayard, 2019.

Greenwashing, Techwashing : même impasse ?

Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public est un petit livre militant sous forme de dictionnaire qui en 24 entrées va vous rendre encore plus critique que vous n’êtes. Très basique et accessible, ce vade-mecum déconstruit les termes du débat écologique pour en montrer les béances. De l’agriculture à la ville durable, en passant par la compensation, la dématérialisation, l’économie circulaire, la neutralité carbone, la RSE, la transition ou le véhicule propre… cette micro-encyclopédie permet de réaliser combien nous sommes cernés par le greenwashing… tant et si bien qu’on se demande, après l’avoir refermé, ce qui n’en relève pas. Dans le discours Vert, nous sommes cernés par les injonctions et le marketing. L’enjeu des limites au développement semble coincé dans l’étau néolibéral, comme saisi sous l’emprise du capitalisme. L’une après l’autre, chaque entrée montre combien nous sommes pris dans les rets d’un greenwashing institutionnalisé, qui nous empêche de parler des enjeux primordiaux que sont la décroissance, la sobriété et les solutions collectives. 

Greenwashing est un bon ouvrage pour nous déciller les yeux. Il nous rappelle combien tout est fait pour dépolitiser ces enjeux, pour repousser les problèmes, retarder les décisions et les changements, les noyer de chiffres, de faux problèmes et de fausses solutions cadrées sous un prisme uniquement économique qui ne valorisent que des réponses du et par le marché, dans des vocables régulièrement mis à jour pour relancer les mêmes questions sous un nouveau jour sans les faire progresser. Bref, pour faire illusion, tout en privilégiant le business as usual

En le lisant, je me disais que nous aurions bien besoin d’un techwashing, un ouvrage similaire qui ferait le point sur le techno-solutionnisme de façade et le verrouillage que les déploiements de la technologie aujourd’hui produisent sur notre avenir. On pourrait d’ailleurs quasiment reprendre l’introduction (qui est disponible en ligne sur la revue Terrestre) d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (les deux derniers sont membres de l’Atecopol, @Atecopol) en remplaçant leur dénonciation du greenwashing par celle du techno-solutionnisme. Elle fonctionnerait très bien ! Tentons de nous y essayer (rapidement et imparfaitement) en filant les principaux arguments que Berlan, Carbou et Teulières développent dans leur introduction.  

Le Greenwashing – comme le technosolutionnisme -, dépasse largement le champ de la communication d’entreprise, pour relever d’une tendance plus générale à “mal penser” les problématiques écologiques (ou techniques) de nos sociétés. L’un comme l’autre sont des moyens de nous enfermer dans des trajectoires socio-écologiques comme socio-techniques insoutenables. Ils reposent, l’un comme l’autre, sur une rhétorique faite de termes flous, d’euphémismes, pour faire passer des déclarations invérifiables ou de simples promesses comme des moyens pour remettre les actions concrètes à plus tard. Ils relèvent d’un procédé de dissimulation, voire de manipulation pour fabriquer de l’adhésion et du consentement. Le dénigrement (techbashing) et la récupération (techwashing) sont plus complémentaires qu’opposés, car ils permettent de délimiter le “corridor du discours” en matière technique dans l’espace public. Ils permettent d’exclure du débat “sérieux” les projets de transformation sociale remettant en cause les modes de vie ou le fonctionnement du capitalisme industriel. L’un alimente l’autre. L’historien Michael Bess a parlé de société vert clair, un monde où le souci de l’environnement semble être à la fois partout et nulle part. Même chose pour la technologie. On nous dit d’un côté qu’elle amplifie les problèmes, tout en étant partout la solution à venir. Le souci technique justifie des dispositifs réglementaires qui compliquent la vie quotidienne des populations les moins favorisés, pour un résultat dérisoire. A l’image des normes qui se déploient pour la modération automatisée, qui loin de remettre en cause le modèle productiviste des réseaux sociaux, favorise l’élimination des petits réseaux… Pourtant, on le constate partout, les tentatives de technologisation (comme celles d’écologisation) semblent toujours tourner court (la réponse par la technique produit surtout des réponses défaillantes, comme nous le montrions en évoquant les applications contre les violences sexuelles par exemple). 

Face au Greenwashing, Berlan, Carbou et Teulières dénoncent nos trois aveuglements, à savoir l’économisme, le solutionnisme technologique et la pensée en silo. “L’économisme désigne la tendance à n’imaginer la conduite des affaires humaines qu’au travers des mécanismes de marché”, d’un entêtement marchand à l’image de la croissance verte, qui laisse de côté toutes les autres propositions comme l’auto-organisation ou la gestion des communs. Le solutionnisme technique, cette confiance dans l’innovation pour régler nos problèmes, est elle aussi aveugle aux alternatives. Quant à la pensée en silo, elle consiste à rester aveugle aux phénomènes systémiques, à favoriser des solutions individualistes. Ce qui fait dire à Berlan, Carbou et Teulières, que nous ne sommes pas seulement confrontés à une bataille d’enfumage, mais bien à une bataille culturelle entre ceux incapables de dévier du tunnel qu’ils creusent et ceux qui voudraient s’en extraire. 

Enfin, expliquent-ils, si le greenwashing l’emporte (même chose pour le techwashing, il me semble), c’est parce que nous sommes confrontés à une forte demande sociale pour rester dans notre zone de confort. Envisager la fin de la voiture individuelle ou celle du smartphone, est trop coûteux. Si “ces idées semblent inaudibles dans l’espace public, c’est qu’elles ne bousculent pas simplement des habitudes isolées, mais toute une vision du monde centrée sur le “progrès”, vu comme un processus linéaire qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc. Dans cette vision, évoquer par exemple une désengagement du numérique pour des raisons écologiques, c’est non seulement s’attaquer à quelque chose qui est devenu désirable pour bien des gens, mais c’est également sembler menacer l’ensemble des dispositifs techniques du quotidien (comme si refuser la 5G signifiait de facto renoncer à la radiographie médicale). Plus encore, c’est proposer de rompre avec le moteur des espérances contemporaines, comme si cette forme spécifique de développement techno-scientifique constituait la seule et unique fabrique d’un avenir désirable”. Le Greenwashing (comme le techwashing), “protège “l’idole du progrès”, dont la destitution provoquerait l’effondrement de bien des illusions constitutives de notre vie moderne”

“L’inexorable aggravation de la situation atteste de l’impuissance à réorienter la trajectoire collective.” Le Greenwashing est le “dernier rempart – illusoire et pervers – contre la panique”. Le Greenwashing marche parce qu’il nous berce d’illusions (tout comme la croyance dans les promesses innombrables de l’évolution des systèmes techniques, comme l’IA). Il marche enfin parce que “le développement industriel repose de plus en plus sur un processus objectif d’occultation des dangers”, que ce soit l’externalisation de la pollution à l’autre bout du monde pour le greenwashing, à l‘automatisation de la discrimination et à une surveillance sans limites des plus faibles pour le techwashing (des migrants aux frontières en passant par la surveillance des plus pauvres dans les systèmes administratifs…). “Le greenwashing n’est donc pas une dérive circonstancielle, mais une nécessité constitutive des sociétés industrielles”. Il est une idéologie (tout comme l’automatisation, la reconnaissance faciale, la surveillance…).

“Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera”, disait Bernard Charbonneau dans Le feu vert. Les entreprises (les plus polluantes, comme les plus technologiques) prennent désormais en charge les alternatives et les formatent selon leur vues. Elles proposent les solutions (calibrées par et pour elles) à leurs propres débordements, par des solutions de gestion du carbone dans le cadre du Greenwashing, par des solutions de gestion des contre-effets de leurs déploiements technologiques pour celles de la technique. Les milliardaires qui font fortune sur la prédation du monde nous proposent de faire semblant de le sauver. Berlan, Carbou et Teulières proposent de ne plus se laisser sidérer par les éco-promesses, par ne pas se laisser bercer par la dépolitisation qui vise à “préserver le statu quo, contrer la mobilisation et l’action collective”, échapper au changement de cap. “Alors qu’il faut changer de modèle, tout est fait pour continuer à croire que des modifications à la marge suffiraient”. Le verdissement de façade est en fait un moyen de verrouiller l’avenir, tout comme le technosolutionnisme de façade nous entraîne dans un verrouillage technique de l’avenir. L’un comme l’autre ferment nos capacités à nous saisir des enjeux et à nous permettre de décider des façons d’y répondre. 

Le technosolutionnisme est l’une des phases les plus actives du Greenwashing. A la différence qu’il reste plus hermétique encore aux questions écologiques et sociales, ne prétendant même pas faire semblant. L’enjeu, rappellent les auteurs du Manuel, c’est de nous opposer au verdissement en rendant visibles les alternatives, tout comme nous devons nous opposer au technosolutionnisme en rendant visible les alternatives. Reste encore et surtout à leur donner plus de poids qu’elles n’en ont. Le combat s’annonce déséquilibré, mais il y a quelques pistes (nous leur donnerons échos prochainement en évoquant le livre à paraître de Ben Tarnoff, Internet for the people)… 

Hubert Guillaud

A propos du livre Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public, sous la direction d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières, collection Anthropocène, Le Seuil, 2022, 256 pages, 19 euros.