Industries désenchantées

Comme chaque année, je me suis procuré le numéro annuel de la revue Z, et comme chaque année, c’est l’une de mes meilleures lectures de l’année !

Ce 15e numéro est consacré à l’industrialisation des forêts. Il nous rappelle combien nos forêts n’ont cessé d’être romantisées, alors qu’elles étaient surtout transformées et exploitées, colonisées, sur le modèle de la plantation. Malgré leur industrialisation, elles restent et demeurent, des lieux de vies, entre espaces de luttes et espaces clandestins, des “espaces qui protègent”. Sur la montagne limousine où se déroule l’essentiel de l’enquête qui compose ce numéro, en un siècle, la surface de la forêt va être multipliée par dix, pas tant par son abandon, mais bien au contraire par sa surexploitation. Pour sauvegarder les territoires, on les a vendu à l’industrie. La montagne est devenue une monoculture de résineux comme les autres. Cette transformation en espace industriel a apporté avec elle son lot d’impacts : pollution, appauvrissement des sols, diminution de la capacité des forêts à faire face aux parasites comme aux modifications climatiques. Cette surexploitation a eu les mêmes conséquences que toute autre agriculture intensive (engrais, pesticides, standardisation…) et a été (et est encore) générée par une politique qui l’encourage à coups d’aides et d’exonérations fiscales qui favorisent partout la concentration et la financiarisation du secteur (les dispositifs d’aides s’adressent exclusivement aux plus grosses entreprises, celles dont le volume de coupe est très élevé, 5% des scieries concentrent 50% du sciage ; elle va également vers de nouveaux procédés techniques, qui ne sont pourtant pas au point techniquement, comme les pellets torréfiés, qui consistent à fabriquer du charbon à partir de bois fraichement coupé). Face au coût des abatteuses, les petits travailleurs du bois sont de plus en plus contraints de fermer. Les catastrophes dont les forêts sont victimes (feux, tempêtes) ayant toujours pour conséquence de renforcer l’industrialisation et la machination plutôt que le contraire au détriment d’une sylviculture douce ou même d’un résinement adapté (à l’image de l’eucalyptus qu’on a envoyé en Algérie, alors que cet arbre nécessite énormément d’eau). Dans les forêts, les cultures vivrières ont toujours été particulièrement réprimées, de la haine de la châtaigne à celle des champignons en passant par la haine des écolos – bien plus persécutés que les industriels qui pratiquent des coupes illégales -, l’histoire de la forêt est celle d’une longue expropriation des Communs, des droits d’usages au profit de la propriété privée et d’un contrôle toujours renforcé. Un excellent article écorne le greenwashing qui invite particuliers comme entreprises à planter des arbres pour sauver la planète, rappelant combien la compensation carbone est illusoire, d’autant que là encore, on parle à nouveau de monoculture pour l’exploitation, sans attention pour les populations locales concernées. Un autre excellent article égratigne la ritournelle de la cogestion avec les populations locales (ce “dominer moins pour dominer mieux”), où “gouverner de façon participative s’affirme ainsi comme une technique plus perfectionnée d’enrôlement des populations et d’incitation à se conformer aux modes de fonctionnement imposés”, puisque le “contrôle social est bien plus économe et efficace que le contrôle administratif”. L’injonction à la gouvernance permet d’atténuer les contestations, diffusant une “mentalité gestionnaire”, exigeants des habitants qu’ils soient responsables et raisonnables, sans que cette participation ne redistribue beaucoup la manne, tout en faisant croire aux habitants qu’ils peuvent reprendre la main. 

Couverture du dernier numéro de la revue Z.

Comme toujours dans Z, cette description de l’emprise industrielle est contre-balancée par le récits des luttes qui ont tenté de s’y opposer, des habitants qui tentent d’y vivre, de ceux qui y ont été déportés, isolés, de ceux qui y travaillent, dans une mécanisation et une intensification sans fin, qui n’est pas plus facile pour les corps d’aujourd’hui que pour ceux d’hier. La mécanisation n’a pas fait disparaître la dangerosité, y rappelle-t-on : un salarié sur cinq a un accident dans l’année. Elle a surtout isolé les bûcherons, cassé les solidarités. On y lit également le récit des glaneurs, à l’image de ceux qu’on trouvait dans le merveilleux livre d’Ana Tsing, même si la monoculture tend à faire disparaître les cueilleurs de champignons. On y lit également ce que sont les actes de résistance, de sabotage, d’Ecodéfense, de contre-violence… pour tenter de “saboter la machine qui sabote le monde”. On y voit combien les Communs forestiers n’ont cessé d’être criminalisés, au détriments des savoirs sensibles et pratiques qui permettaient surtout à la forêt de se régénérer. La forêt reste un lieu de lutte pour y défendre un accès pour tous. 

On ne préservera pas les forêts sans chercher à créer une autre filière que la filière industrielle, rappellent des militants de Faîte et Racines, qui invitent à renouer avec des pratiques artisanale. Renouer avec des “pratiques de la forêt, plutôt que des connaissances théoriques”, comme le dit si justement Camille, une des étonnante habitante de la forêt que nous fait rencontrer l’incroyable équipe de Z.

Ce numéro de Z illustre très concrètement comment se déploie l’industrialisation. Celle de la filière bois est finalement pareille à toutes les autres. Ce monde enrésiné, fait écho à bien d’autres. Il nous rappelle que les techniques de l’industrialisation sont partout les mêmes. Accélération lors des chocs et scandales, aides aux plus gros acteurs, abandon de ceux qui ne peuvent pas se conformer à la machination, surveillance et répression des opposants… Ces forêts désanchantées ressemblent à tous les autres secteurs qui s’industrialisent, de l’Ecole à l’hôpital. Les mêmes techniques produisent les mêmes effets, au détriment d’un monde commun. Ellul définissait le système comme un ensemble de mécanismes qui répondent à la recherche de l’efficacité en toutes choses, pour elle-même. Pour Z, un système, c’est une machine qui relie les oppressions les unes aux autres (extractivisme, autoritarisme, exploitation sociale, raciale et de genre, inconséquence environnementale et sécuritaire…). C’est une définition tout aussi pertinente !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Z, n°15, “Montagne Limousine, forêts désenchantées”, édition de la dernière lettre, avril 2022, 192 pages, 15 euros. La revue est également disponible sur Cairn

Pour rappel, retrouvez sur FB mes critiques du n°12 en 2018, sur l’extractivisme en Guyanne, du n°13 en 2020 sur Lubrizol – j’en avais également tiré un article pour InternetActu, “Catastrophes technologiques et risques industriels : gouverner l’ingouvernable ?” -, du n°14 en 2021 sur l’Ecole…

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