Féminisme sans féminisme

Le petit livre de Peggy Sastre, “Comment l’amour empoisonne les femmes” explore avec force références, la question de la structure biologique de l’amour. L’amour n’est pas une construction sociale, avance-t-elle, mais est une construction de l’évolution. Elle détaille comment désir, amour et attachement sont à replacer dans une perspective biologique, évolutionniste et neurochimique. Bien que court, le livre demeure assez technique et fait appel à nombre de notions et références. Nous avons besoin d’attaches pour vivre, et 200 000 ans d’évolution nous ont conduit à développer des attaches qui ont également une origine biologique. Non seulement l’amour est chimique, mais il est aussi une drogue qui vise à pirater nos comportements. La fameuse charge mentale (ou conscience parentale) et la prise en charge différenciée des tâches domestiques à la naissance d’un enfant s’expliquent sous cet angle.

En regardant nos rapports humains ainsi, la philosophe et journaliste scientifique “évoféministe” souligne combien nos rapports hommes/femmes sont prédéterminés, malgré tous les efforts que nous pouvons faire pour nous en départir. Le fossé comportemental est inscrit en nous. Il n’est pas réductible simplement, uniquement par le comportement.

Bien sûr, ce que nous dit Peggy Sastre nous dérange profondément. Hommes et femmes ne sont pas égaux, même s’ils aspirent à le devenir. Pour elle, ce ne sont pas des facteurs sociaux, culturels ou “patriarcaux” qui expliquent la différence entre hommes et femmes, mais bien des questions biologiques. L’accumulation d’études qu’elle verse à son point de vue, interroge. Le surinvestissement domestique s’explique tout autant que le surinvestissement matrimonial. L’amour n’est rien d’autre qu’une “débilitation cognitive” qui favoriserait “l’efficacité reproductive”. Pour ma part, j’ai lu sa conclusion comme une perspective un peu ouverte. Face à ces déterminismes, nous n’avons guère de libre arbitre. Ou de les accepter ou de les refuser. Mais les refuser demande d’aller bien plus loin qu’un simple féminisme de façade. On ne se défait pas facilement de 200 000 ans de conditionnement. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Peggy Sastre, Comment l’amour empoisonne les femmes, Anne Carrière, janvier 2018, 250 pages.

L’ordre du temps

Le temps n’est-il un mystère que pour nous, pauvres humains ? C’est ce que suggère le physicien Carlo Rovelli dans son très (trop ?) pédagogique petit livre, L’ordre du temps. Il n’y a pas un temps unique, qui traverserait l’univers, mais une multitude. Et le nôtre, n’est que celui que nous avons imaginé pour nous. « Non seulement un temps commun à différents endroits n’existe pas, mais il n’existe pas non plus un temps unique dans un même lieu. Une durée peut seulement être associée au mouvement de quelque chose, à un parcours donné. » « Les choses ne se produisent pas de façon globale et ordonnée. Elles se produisent d’une façon locale et complexe, qui ne peut pas être décrite dans les termes d’un unique ordre global. »

Le temps, ce mot qui vient de la racine indo-européenne di ou dia qui signifie diviser, n’est que la mesure du changement adapté à notre monde, à notre existence. Le temps est la mesure de ce changement et là où rien ne change, il n’y a pas de temps. Il nous faut renoncer à l’existence d’un temps qui serait uniforme, capable de traverser l’univers. Le temps n’est que contextuel, adapté à notre manière de comprendre et saisir le monde. « Nous ne voyons pas la structure atomique de la matière ni la courbure de l’espace. Nous voyons un monde cohérent que nous extrayons de notre interaction avec l’univers, organisé dans les termes que notre cerveau désespérément stupide est en mesure de manipuler. » Le temps est notre construction. Notre malheur et notre don.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Carlo Rovelli, L’ordre du temps, Flammarion, février 2018, 288 pages.

Micro-histoire de l’innovation

Simple et accessible, le recueil de chroniques de Tim Harford – L’économie mondiale en 50 inventions – est un excellent et divertissant petit Wikipedia de l’innovation, ou chaque histoire nous apprend quelque chose. Non seulement Harford dresse l’histoire des objets, mais il les remet en contexte, montre leurs imbrications et leurs limites. C’est une belle synthèse de nombreux livres, rendus très accessibles. Certes, on pourra s’agacer de certains manques dans cette sélection désordonnée. Plus encore de sa manière de ramener toute invention à son inventeur unique et génial (ça, c’est vraiment le plus gênant). Voir de la légèreté des conclusions d’ensemble qu’il en tire… On aura malgré tout passé un très bon moment, appris plein de choses sans difficultés. Une micro histoire de l’innovation sans prétention.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Tim Harford, L’économie mondiale en 50 inventions, PUF, mars 2018, 384 pages.