Du croissantisme idéologique

Des fois j’aime bien me faire souffrir un peu. J’ai terminé Supercroissance de Faÿçal Hafied qui traînait sur mon bureau depuis plusieurs mois. Je l’ai lu un peu rapidement je le reconnais.

Faÿçal Hafied – http://faycal-hafied.eu – est un spécialiste du financement de l’innovation paraît-il. En fait, il est surtout inspecteur des finances, fait de l’analyse financière pour des grands cabinets de conseil et rédige parfois des notes d’analyse économique pour un think tank libéral. On ne sera pas surpris donc qu’il écrive des choses étranges. De la prospective sans perspective. Son dernier recueil paru avant l’été chez Fyp éditions s’intitule “Supercroissance : la stagnation séculaire n’aura pas lieu“. Vous l’avez déjà compris au titre, c’est une tentative de déni.

Pour lui, il y a deux visions du futur, l’une inquiète voire effondrée, qui doute de la capacité de l’homme à relever les défis qui s’annoncent. Une autre optimiste, croissantiste, qui pense que l’homme va parvenir à se surpasser. Son livre, Supercroissance, est un hymne au second. Nous sommes à l’aube d’une période de prospérité sans précédent, assène-t-il. Il réfute l’hypothèse du plateau technologique ou paradoxe de Solow… en s’appuyant sur la tant dévoyée loi de Moore, cette explication du passé si utilisée pour prédire l’avenir. Pour Hafied, la vitesse du changement technologique ne ralentit pas, mais elle est si rapide que les gains de productivité mettent plus de temps qu’avant pour produire leurs effets (et c’est pour ça qu’on ne la constate pas encore vraiment… et oui, c’est bien toujours ce bon vieux problème, la difficulté à voir les effets de l’IT !). Pour autant, explique-t-il, la vitesse d’adoption des technologies s’accélère : alors qu’il a fallu 75 ans à la télé pour atteindre 50 millions d’utilisateurs, l’application de jeu Andry Birds l’a réalisé en 35 jours (comparons les moutons avec les serviettes, il en restera toujours quelque chose). Ce qui change estime-t-il, c’est que l’innovation elle-même change. Elle n’est plus le résultat de la seule recherche, mais désormais celle de la foule, de la (fameuse) “multitude” (qu’importe si celle-ci est ubérisée, “digitalaborisée” ou prolétarisée…). Bienvenue donc à la société des entrepreneurs et des startups, seuls remèdes à la morosité du monde. Bien sûr, en bon hyper-libéral, Hafied estime que si stagnation il y a, c’est la faute à la frilosité de l’investissement et à la prolifération réglementaire (qui, bien pratique, ont beau dos ! – ils pourraient tout de même renouveler un peu leurs argumentaires, ça finit par être lassant !). Les projets innovants, eux, ne manquent pas.

Reste que si Hafied ne cesse de répéter que le plateau technologique est un trompe-l’oeil, il peine à faire la démonstration du contraire. Il a beau clamer que nous sommes à un véritable âge d’or de la créativité, d’innovations radicales… force est de constater qu’on peine à en voir les effets.

Hafied pointe tout de même que les innovations en cours posent problème : elles recomposent le monde du travail, accroissent les inégalités jusqu’à un niveau sans précédent et bouleversent notre conception de la société. Dans l’économie de l’innovation radicale, le gagnant rafle toute la mise, constate-t-il sans vraiment s’en émouvoir. En fait, la seule incarnation de l’hypercroissance semble être celle de la “scalabilité” des startups, cette expansion ultrarapide d’utilisateurs et de revenus, qui ressemble plus à une excroissance, à la tumeur d’un capitalisme débridé qu’autre chose. Une hypercroissance qui demeure limitée à la poignée de nantis auxquels elle profite… sans que jamais on ne se pose vraiment la question de son coût, de ses contre-effets, ou celle de sa nécessité.

Toute la faiblesse du livre est de ne pas parvenir à démontrer ce qu’il avance. La foire d’empoigne de l’innovation suffirait donc à faire croissance et donc but, direction, objectif. Pire ose asséner Faÿçal Hafied : la supercroissance va tuer l’idée même de progrès. C’est-à-dire que l’auteur assume que les fruits de l’hypercroissance ne seront plus connectés au mode d’organisation social, administratif et économique. L’adaptabilité à laquelle nous devons tous nous préparer semble plus vue comme un eugénisme qu’autre chose. Derrière la promesse du “winner take all”, on peut entendre un “dieu reconnaitra les siens”. Et les autres ? On ne sait pas. Qu’ils s’adaptent où qu’ils crèvent. Et le sens ? Ca n’a pas l’air d’être important.

Hafied termine son livre par des recommandations très convenues qui ont surtout jusqu’à présent fait la grande démonstration de leur inutilité, à l’image de la fameuse simplification du “maquis réglementaire”. Il prône un “impôt négatif universel” plutôt qu’un revenu universel, sans expliquer très bien ce qu’il recouvre. Il propose de supprimer le lien de subordination salariale, d’instaurer le compte personnel d’activité, de promouvoir le crowdsourcing ou le concours scientifique. On ne voit pas bien comment ces mesures suffiront à développer l’hypercroissance… qu’il espère, autrement que par la magie du ruissellement… Rien ne nous est dit vraiment de cette croissance : 0,2% ? 1,8% ? 4% ? 10% ? 20% ?… L’important ne doit donc pas être de démontrer de ce dont on parle. Supercroissance est un livre qui ne parle pas de son sujet, comme beaucoup. Une provocation sans grand intérêt. Un délire néolibéral de plus, sans aucune démonstration. Je l’ai parcouru parce que je voulais voir si le délire croissantiste avait vraiment des arguments. Je suis rassuré. Il n’en a aucun. C’est à peine s’il parvient à articuler l’innovation pour en faire encore un rêve. Décidément, même l’optimisme est à la peine !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Faÿçal Hafied, Super croissance, la stagnation séculaire n’aura pas lieu, FYP éditions, 2018, 252 pages.

De la fiction

Dans son dernier livre, Les bords de la fiction, Jacques Rancière décortique quelques grandes oeuvres de la littérature pour nous aider à les lire. Et c’est bien souvent éblouissant d’intelligence de relire en quelques pages, sous son regard, La Chartreuse, Madame Bovary, La Recherche, Les Cahiers, Le Capital, Le Double assassinat, Au coeur des ténèbres, La promenade au phare, Les anneaux de Saturne, Lumière d’août ou Premières histoires… Il nous fait entrevoir une logique qui parcourrait l’évolution de la littérature, un sens caché, allant de la description du réel, à la vérité du sensible, de faire se rejoindre le réel et l’imagination, des péripéties construites en histoires au choses désoeuvrées de la vie ordinaire, un passage des personnages aux événements jusqu’à leur absence même (ce moment entre le rien et le tout)… La littérature consiste à recouvrir la réalité par ce qu’en produit le cerveau humain, à un voyage entre les formes de la réalité, aux bords des mondes, dans l’entremêlement du temps. “L’oubli seul est la condition du souvenir, l’absence d’amour est le lieu où se déploient les histoires d’amour ; et la vraie vie est ce qui n’existe qu’en marge de la vie (…)”

La fiction est plus rationnelle que la réalité explique-t-il : “Ce qui distingue la fiction de l’expérience ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité”. De la fiction aux théories du social, nous ne cessons de chercher à développer, de rechercher, l’enchaînement des causes. Nous sommes des machines irrationnelles qui produisent de la rationalité, partout, tout le temps, à tout moment. Jusque dans la plus pure poésie, nous n’échappons pas à notre condition.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jacques Rancière, Les bords de la fiction, Le Seuil, septembre 2017, 208 pages.