Boucle

Il y a des musiques qui nous restent en tête, qui s’implantent entre nos neurones, qui s’ajustent à nos battements cardiaques. Indéfiniment. Inlassablement. Qu’on écoute en boucle, sans être capables d’être rassasiés. Encore et encore. Qu’on relance, machinalement. Qui font paraître toutes les autres insipides. Qui rendent tout changement impossible. La playlist se bloque. En boucle. Répète. Revient. Sans fin. Qui paraissent toujours aussi nouvelles, même 4 ans après leur première écoute. Qui vous procurent toujours le même frisson. Les mots sont-ils capables d’autant ?

Nujabes & Shing02, Luv (sic) part 2.

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douleureusement

Pourquoi la musique parfois vous pince le coeur, là, juste dans la poitrine, douloureusement ? Que nous fait-elle pour nous faire passer en quelques secondes, d’un accord l’autre, au bord des larmes ? Comment des simples sons peuvent-ils provoquer de telles secousses au plus profond de nous ? Est-ce notre manière de réagir à certaines ondes ? Est-ce les membranes qui nous composent qui vibrent à l’unisson, qui réagissent, qui répercutent le son, se déploient en nous, abasourdies de pareilles secousses ? Qu’est-ce qui nous bouleverse dans la musique ? Comment ? Par où ça passe ? Par quels canaux, par quels organes ? Comment les oreilles peuvent-elles suffire à nous secouer ainsi tout entier ?

Rodrigo Amarante – Nada em vao.

Voice

La musique, c’est aussi bien souvent une voix. Ce n’est pas que des instruments, des arrangements, des accords, une mélodie ou des paroles. C’est aussi une voix, des voix. C’est quelque chose de la singularité des autres qui parvient jusqu’à nous. A travers les intonations indescriptibles d’une voix. D’une voix qui n’est pas la nôtre. Une façon de parler, de dire les mots, de les caresser, de les envelopper à nulle autre pareille. C’est bien souvent la voix d’un autre, qu’on reconnait d’un ton, comme on reconnait la démarche d’un ami au loin dans la rue. C’est par exemple cette voix cassée et solaire de Sixto Rodriguez. Ce petit quelque chose qu’il mange dans les mots, à la fois fluet et simple, si évident, rond et doux. On ne sait pas écrire les mots pour décrire les voix des nôtres.

Rodriguez – I think of you.

Répéter, c’est s’approprier

Pourquoi aime-t-on revoir un film, réécouter un disque… ? Parce que c’est dans la répétition que nous trouvons le plus de plaisir, explique Slate.

“Les gens préfèrent les choses auxquelles ils ont déjà été exposés. Ce qui pourrait s’expliquer du point de vue de l’évolution: si j’ouvre une porte 100 fois, je sais ce qu’il y a derrière. Je n’ai plus à m’inquiétier d’un éventuel prédateur qui m’attendrait derrière.

Elizabeth Hellmuth Margulis est une universitaire spécialiste de la cognition musicale. Elle explique le mécanisme qui se joue dans notre cerveau: «Quand on écoute une chanson plusieurs fois, on finit par l’entendre en avance, en imaginant ce qui va arriver avant même que cela se produise. On a l’impression que l’on est à l’origine du son grâce à notre imagination.»

Seule la répétition permettrait de sentir ce «pouvoir» de création. Et c’est en partie dans ce pouvoir que nous tirons notre joie d’écouter encore et encore le même air.”

Louis Chédid – On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime.

archéologie des objets sonores

Notre équipement transforme la manière dont on explore la musique. Je me suis équipé récemment d’un système Sonos. Et en quelques jours, ma manière d’écouter la musique s’est transformée.

Pour bien comprendre, il faudrait faire sa propre archéologie de la manière dont nous avons écouté la musique (de la chaine hi-fi vinyles, au lecteur à cassette, au premier poste à CD puis à la chaine hi-fi CD, puis le téléchargement illégal (synonyme d’une période de très faible écoute en fait liée aussi certainement à l’âge des enfants), puis Spotify, puis Sonos…).

J’ai vécu une aporie musicale où les vieux CD n’étaient plus adaptés, ou le téléchargement n’était pas satisfaisant (car relié à aucune actualité), où la musique des enfants prenait toute la place. Puis, il y a 3 ou 4 ans, est arrivé Spotify, que j’ai un temps utilisé en mode gratuit (avec la pub), avant de craquer. Le logiciel a accompagné une révolution de l’écoute, notamment via les applications permettant de réintroduire de la découverte (comme le faisaientMagic ou Les Inrocks quand nous avions le temps de les acheter et de les lire) et encore plus avec le lancement des fonctionnalités sociales permettant de puiser des trésors dans l’écoute de mon réseau relationnel.

A première vue, Sonos semble une régression sur ce point puisqu’il vous force à utiliser son logiciel dédié (qui pour l’instant n’intègre pas les fonctionnalités sociales de Spotify ou les applications comme l’excellent MusiXMatch qui permet de consulter les paroles des musiques qu’on écoute comme un karaoké). Mais il vous connecte à une foule de services web (TuneIn pour la radio permettant d’accéder à toutes les émissions du monde en direct et tous les podcast) et SoundCloud (dont le catalogue est extrêmement riche) notamment. D’un coup, le numérique se rematérialise, quittant l’ordinateur pour gagner l’appartement tout entier. La musique qui sortait d’une pauvre enceinte et les écoutes youtubesques deviennet d’un coup ringardes, comme appauvries. D’un coup, on peut puiser dans une nouvelle diversité permettant de dépasser l’enfermement des playlists de Spotify et les immenses lacunes de leur catalogue (et le manque de fonctionnalités de classement). D’un coup des continents musicaux nous parviennent à nouveau, pareil aux imports en provenance du Japon qu’on trouvait dans les bacs au rayon Jazz de la Fnac. La musique est férocement corrélée aux appareils utilisés pour la l’écouter et son renouvellement se fait en passant d’un service l’autre. Non pas qu’on ait jamais fait le tour des contenus d’un service, mais on fait toujours le tour des modalités avec lesquels on s’en sert, peinant à découvrir de nouvelles fonctions pour renouveler ses modes d’écoutes. D’où la valeur des systèmes d’application et des fonctionnalités de classement et des fonctionnalités sociales pour redonner de la valeur au fond, et faire renaître les formes de surprises.

https://soundcloud.com/takugotbeats/sets/25-nights-for-nujabes

Comment résonne ce qui résonne ?

Quand un rythme, des paroles se mettent à tourner en boucle, c’est assurément que ce rythme et ces paroles résonnent en nous. Qu’elles expriment une proximité, une ressemblance, une fusion, un transfert, qui nous propulse dans une illusoire proximité avec leur auteur. Nous avons l’impression d’un coup de connaître cette chanson, cette musique si intimement que son auteur devient un double de nous-même. Il est cet ami, ce frère, qui par sa musique et ses mots nous a si bien compris. Il est nous. Nous sommes lui. C’est l’évidence même, pour notre système cognitif. Comme ce que nous retenons de nos lectures nous façonne, ce que nous écoutons nous transforme. Je suis un peu de tout ces morceaux que j’ai écouté et que j’ai adoré. Et celui qui apprécierait les mêmes morceaux que moi serait donc lui aussi de ma fratrie, mon double, mon pair, mon frère, mon ami. En se faufilant au coeur de ce qui génère l’émotion, la recommandation sociale a tout compris aux biais cognitifs.

https://soundcloud.com/junseba/yes
https://soundcloud.com/hubert-mounier/nelson

versions

On ne connait d’une chanson souvent qu’une version. Celle de l’album. Qu’on écoute à l’envie. Les meilleures version du monde jouées par les meilleurs musiciens du monde viennent ainsi jusqu’à nous. Nous imprègnent, jusqu’à l’os.

Parfois on accède à d’autres versions. Si peu. Si peu par rapport au nombre de fois où leurs interprète l’ont interprété. Combien de fois différente ? L’internet les révèle, nous permet d’entrevoir combien nous pourrions y accéder. Combien les versions changent d’une époque l’autre, d’un concert l’autre, d’un lieu l’autre, d’un orchestre l’autre. D’un coup, l’on se rend compte qu’une même chanson a plusieurs rythme, possède une puissante diversité. Qu’elle n’est pas figée dans la version où on l’a tant de fois entendu. Qu’elle est multiple. Variée. Diverse. Que nous ne l’épuiserons jamais. Toujours changeante. Que la manière dont l’interprète la chante change dans le temps, selon le lieu, le public, l’accompagnement et l’enregistrement. Une même musique n’existe pas. Donner un auteur et un titre ne suffit pas à dire ce que l’on entend. Que la version qu’on croyait immortelle n’est qu’une version dans une playlist sans fin d’une même chanson reprise à l’infini par le même interprète. A chaque fois différente.

Où est-elle le mieux ? Où sa rythmique, sa façon de jouer nous a-t-elle le plus ému ? Quelle version allons-nous conserver par devers nous ? L’internet nous montre toujours plus avant combien les industries culturelles nous leurrent. Nous n’écouterons jamais toutes les versions. Celle que nous avons en tête n’est qu’une version “officielle”.

Les versions sont pourtant si riches de différences. Quand on connait si bien une chanson, ses variations nous déroutent et nous enchantent à la fois. Nous ne voudrions manquer aucun concert. Nous voudrions en être nous-même l’interprète. Donner voix à notre tour aux nuances multiples qui d’un coup se font jour. D’un arrangement l’autre, les chansons montrent alors combien elles sont subtiles. Et combien, la façon dont la version studio s’est introduite jusqu’à nous, ne l’était pas.

(Mais pourquoi Jorge Ben accélère-t-il avec le temps ? Pourquoi chante-t-il ses chansons si vite à mesure qu’il vieillit ?)

Jorge Ben – Zazueira.

 

 

La musique, ma playlist

Nous n’éprouvons pas tous le même sentiment à écouter un même morceau de musique, hélas. Nous n’avons pas tous la même mélodie à l’intérieur de nous. Une même musique n’a pas le même effet. Car la musique a des effets. Elle agit directement sur le corps. Elle le transforme. Le fait s’émouvoir ou l’indiffère. Elle agit sur l’esprit. L’envahit. Elle lui inocule quelque chose pour tous différents. Elle a une action directe et immédiate sur chacun de nous. C’est elle que je voudrais explorer. Voir si on peut partager le sentiment qu’elle fait éclore en nous. L’expliquer suffisamment au moins pour que d’autres puissent le ressentir aussi.

Mais je crains que cette tentative soit pas essence vouée à l’échec. Comme nous faisons chacun notre lecture d’un livre, nous faisons aussi chacun, depuis notre expérience, nos sentiments, notre sensibilité, une expérience bien différente de la musique. Même si désormais, elle peut accompagner nos mots, il n’est pas sûr qu’elle sache franchir les barrières de nos différences sensibles. Les mots peuvent-ils y aider ? C’est ce que je cherche à dire ici.