Mon chéri

On ne sait pas vraiment d’où ça vient, ni où ça commence, ni par où ça passe. Mais d’un coup, c’est évident. C’est là. C’est celle-là. Pas une autre. On l’entend et ça fait tilt. Ca agite quelque chose. Un réflexe. Une réaction chimique. Une boucle. Un besoin. Il devient nécessaire de l’écouter et de la ré-écouter. La faire tourner. La remettre. La re-remettre. Encore une autre fois. Puis une autre encore. Comme si on ne pouvait s’en passer tant qu’elle n’était pas acquise, intégrée, assimilée, appropriée.

Mon Chéri, je t’en prie…

La musique est un mensonge

Il faudrait trouver la raison qui pousse ceux qui composent des chansons à nous raconter des fables. Les petites chansons qu’on fredonne, celles qui nous pénètrent l’esprit, reposent toutes sur le même principe. Une petite musique simple, quelques notes… un ver d’oreille, comme l’explique très bien Oliver Sacks. Et une fable. Un mensonge éhonté, qu’on va se bercer à croire et choyer. Un mythe fusionnel qui vise à nous faire croire le plus souvent que l’amour est éternel ou que le monde est tendre.

Ca marche très bien. C’est visiblement, ce dont on veut se bercer.

 

partage

La musique, c’est un truc qui se partage, qui s’échange, qu’on se donne les uns aux autres. C’est le truc qu’on se fait passer. C’est ce qu’on offre à l’autre. De soi. De ce qu’on a écouté, apprécié. C’est ce qu’on offre à l’autre en disant, ça vient d’un autre, c’est un peu moi, ça m’a transformé, ça va te transformer, fait le tiens. C’est un accomplissement de soi qui nous est extérieur et qu’on propose à l’autre pour qu’il s’y accomplisse aussi. C’est un geste qu’on tend à l’autre, un cadeau avec un but. Ce que je te propose va te bouleverser parce qu’il m’a bouleversé. C’est un médicament, un son, une voix, une musique, avec des propriétés curatives ou préventives. C’est une promesse. Un soin. Une manière de prendre soin des autres. On donne quelque chose qui ne nous appartient pas et qui, pourtant, va changer l’autre, comme il nous a changé. La musique est un miracle.

Alabama Shakes – Shoegaze.

1000 versions

J’ai écouté 1000 versions du Clair de Lune. Et je ne saurais dire celle que je préfère. Symphonique. Piano. Violon. Quelque soit l’adaptation, il demeure l’intensité émotionnelle de ces aller-retours, de cette musique qui semble aller jusqu’au bout d’elle-même. Comme une petite chansonnette qui de quelques note finit par se gonfler d’ampleur, pareille à la grenouille prétentieuse de la fable. Trop souvent sirupeuse à vous en écœurer, alors qu’elle hésite entre douceur romantique et signe l’origine de la musique discontinue moderne.

Mais ce n’est pas cela qu’on en retient. C’est cette sourde tristesse. Ces notes, comme autant de larmes qui peinent à couler, accumulées dans les paupières. Cette façon dont les premiers mouvements vous arrêtent, comme s’ils parvenaient à faire s’arrêter de battre votre cœur. Le souffle vous manque, comme un cristal prêt d’imploser. Et puis vous balaie, vous emporte, vous emmène à jamais. Là haut, sur le clair de lune. Inatteignable.

La musique a une action directe sur le corps. Ici, elle sait remplir les yeux de larmes. Elle sait fendre le cœur en deux, comme tranché par un couteau.

Après le Clair de lune, il n’y a plus rien. Comme si nos larmes avaient tout nettoyé. Que cette note en suspend et notre souffle accroché dessus. Que les larmes qui vous emportent…

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques,
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Paul Verlaine, Clair de Lune, in Fêtes galantes.

Chihiro – Clair de Lune de Debussy.

Dancing machine

Je ne sais toujours pas à quoi ressemble le Brésil. Je ne parlerai jamais Portugais. Mais j’ai appris à danser la Samba à défaut d’en savoir jouer.

J’aime à jamais (j’espère) ces petites chansons faciles qui viennent de la rue du Brésil. Petites chansonnettes d’amour, qu’on imagine avoir poussé dans des favelas ou sur un plage à Copacabana, bâties d’une énergie à nulle autre pareille, faites pour danser sans jamais s’arrêter.

Cette musique là me fait pousser un sourire, me rempli d’un bonheur sourd, irrésistible. Comme si il devenait impossible d’être malheureux. Cette façon de monter, d’une guitare aux percussions. De vous emmener de la douce mélancolie à l’énergie, de vous entraîner jusqu’à danser… Comme s’il était impossible de s’arrêter avant.

Trio Mocoto – Voltei Amor.

Je suis celui qui chante

C’était le temps des CD. Le temps de ces carrés d’intégrale, autant de disques pour autant de promesses. Brel. Pour des tas de gens, Brel, c’est une histoire. C’est les années 60. Moi, je ne l’ai jamais connu vivant autrement que cette voix. Et je n’ai jamais connu voix plus vivante.

Pour moi, Brel, c’est mes 20 ans. C’est François. C’est la montée des Carmes. C’est ce petit studio. Cette chaîne comme un trésor, Brel si fort, qu’il est parmi nous. Là. Entre nos premières bières. C’est le choc. D’un coup, je découvre que la musique, c’est d’abord du texte. C’est d’abord une voix, une vie. Que les chansons se comprennent ou tentent de se comprendre à l’aune de la vie d’un inconnu et de notre propre vie.

Avec Brel, nous avions 20 ans de plus. Il nous rendait plus grand, plus mûrs, plus adultes. Nous étions déjà vieux. Notre vie s’ouvrait à nous et nous voulions l’avoir déjà brûlé, comme pour la consumer plus encore. Et ce refrain comme cet élan qui nous dressait debout. Qui nous donnait à vivre ce que nous n’avions pas encore vécu.

J’arrive. Mais je n’ai jamais rien fait d’autre qu’arriver.

Brel nous donnait l’impression d’avoir déjà eut une vie. De la brûler, comme nous allumions ces Chihuahuas dans une casserole branlante dans ce petit jardin qui donnait sur la nuit, la gare, la vie. Et dans lesquels nous plongions nos doigts pour nous y enivrer. Nous étions Jacques Brel.

Jacques Brel – Tango Funèbre. Jacques Brel – J’arrive.

Biais d’association

Sait-on quand on nait à la musique ? J’ai 18 ou 19 ans. Je découvre les mélodies simples et la voix cassée et éraillée de Randy Newman. Enfin, je ne le découvre pas par moi-même. On me le fait découvrir. C’est toujours la main d’un autre qui vous révèle quelque chose de vous même. Randy Newman demeure associé à un visage, un lieu, une personne, une chambre. J’ai l’impression que le monde m’appartient. Et quand je l’écoute, j’ai toujours la même impression que le monde est tout entier à moi. Je suis toujours dans cette chambre. Quelque chose de moi est resté dans cette musique simple, dans ce refrain répétitif, dans ce piano mélancolique. Au moins un visage.

Randy Newman – Short People

Est-ce Chicago ?

Il y a des musiques qui restent collés à une époque de nous-mêmes. Engluées dans le temps. Elles nous évoquent toujours quelque chose de nous passé quand on les lance. Elles font références à un autre nous-mêmes, sans que nous sachions bien lequel. Elles s’associent à des souvenirs incertains. Elles possèdent un rythme qu’on a oublié et qui pourtant nous fait trépider, enfoncé en nous-mêmes. Notre mémoire auditive se réveille. Est-ce Chicago ?

La musique, comme la madeleine, remémore des souvenirs quand on y trempe son oreille. On n’est pas sûr de se revoir ailleurs. C’était quand ? Quel âge avions-nous quand nous écoutions ce morceau en boucle ? Où étions-nous ? A quel endroit nos jambes étaient pris du même tremblement qu’aujourd’hui ? Avions-nous bu aussi ? La musique était-elle aussi forte ? Etait-ce Chicago ? Ou ailleurs ? La musique nous renvoie à notre mémoire… Mais en même temps, elle a tellement été là, qu’elle n’a rien fixé, qu’elle ne lui a rien associé. Un vélux. Une sous-pente. Est-ce si sûr ? 1994 ? Plus tard ? Ou était-ce ? Où étais-je ? Cela n’a pas d’importance. Ce devait juste être Chicago. Ou pas.

Soul Coughning. Is Chicago ? Is not Chicago !

Evidence

Il y a la musique qu’on découvre. Celle qu’on n’avait jamais écouté. Et qui de quelques notes vous emporte comme celle qu’on écoutait toujours. De quelques accords, elle vous paraît évidente. Comme si elle avait toujours battu en vous. Le rythme. La voix.

Celle qui pousse votre corps à bouger, vos pieds à faire des pas dans son rythme. Deux. Trois. Une onde qui vous parcours. Un frisson. L’évidence. Elle est là où elle avait toujours été. Elle vous pousse à bouger. Plonge votre esprit, votre corps ailleurs.

La traduction automatique des paroles génère un poème improbable. L’image sur YouTube qui l’accompagne, une scène lointaine. Qu’importe. Le rythme est là. Qui ressemble à tant d’autres que vous aviez déjà aimé. D’un coup, elle devient l’une de vos préférées. D’un coup vous êtes projetés sur cette scène lointaine, comme si elle était là, dans votre salon. La musique nous emmène partout. Surtout à l’autre bout du monde. Au corps de soi. Prend possession de nous. Fait bouger nos pieds. Nos jambes. Envahit notre esprit. D’un coup, elle est là tout entière. Au corps de nous.

Tim Maia – Gostava Tanto de Voce

La phrase m’a poussé au ventre comme un axe

Il y a des chansons qu’on a appris à 20 ans à force de les écouter. Qu’on a cru oublier depuis. Et puis, quand on les lance, tout revient. On se souvient de chaque mots qu’on a appris par coeur à force de s’en soûler. On se surprend de les connaître toujours aussi bien. Comme si c’était seulement hier la dernière fois qu’on les avait écouté.

Les mots sont toujours là. Etonnants. Ils s’étaient réfugiés dans un coin de notre mémoire. Le temps était passé. Les mots s’étaient oubliés. Nous nous étions nous-mêmes oubliés. Et pourtant, ils étaient restés là. Quelque part. Ils étaient restés coincés en nous. Et là voix qui les porte d’un coup nous semble à nouveau la nôtre.

Léo Ferré. Poètes, vos papiers !