De Auchan à Wuhan, un monde de consommation sans fin

J’ai passé le week-end à déambuler dans le Auchan de Cergy avec Annie Ernaux. A me promener dans ses pas dans cette antre d’une modernité qui semble (à l’heure où l’on y réduits les clients pour s’adapter à de “jauges” sans cesse revisitées et où l’on bâche des pans entiers de produits que certains décrètent pour d’autres comme “non essentiels”…) déjà en train de disparaitre. A trainasser dans ces palais d’abondance et d’humiliations. A y côtoyer nos semblables (pas tous, souligne très justement Ernaux). A y éprouver les derniers reliefs d’une temporalité cyclique et immuable, qui ne se décline plus que sous la forme d’offres commerciales. A y éprouver nos décombres de désirs et l’impossibilité à les satisfaire. Regarde les lumières mon amour n’est qu’un court et modeste journal qui nous invite à prendre le temps de regarder le monde et les autres, simple et sensible.

Un hiver à Wuhan d’Alexandre Labruffe est un tout autre récit qui lui aussi ausculte notre consommation, en tentant de la regarder depuis l’autre bout du monde. Là où Ernaux est précise, précieuse, Labruffe lui, glisse dans un rapport fantasmatique à la réalité, mordant et terrible. Dans ce journal, le monde bascule, comme pour éclairer l’avenir de notre rapport d’ogre au monde. Derrière “l’enlaidisneylandisation” de la Chine, Labruffe évoque la nôtre. Il y évoque aussi l’avarie, la dématérialisation d’un matérialisme total, la tyrannie de la seule consommation comme ultime liberté dans un monde où, pareil au karaoké, ne s’orchestre que le vide à mimer nos rêves défunts. Un monde qui dénie les effets qu’il engendre, à l’image de la crise sanitaire qui a frappé Wuhan, et a plongé nos existences encore plus profondément dans la dystopie. Labruffe ramène avec lui la crainte d’un avenir psychotique, “désinfecté mais pollué” et encore plus chaotique qu’il n’était. Le fameux monde d’après dans lequel nous avons basculé !

A propos de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, “Raconter la vie”, Seuil, 2014 et Un hiver à Wuhan, Alexandre Labruffe, Verticales, 2020.

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Techno bulles

En 110 pages, dans cet ouvrage paru en 2017, Catherine et Raphaël Larrère livrent une simple et éclairante synthèse sur notre défaillant rapport aux technologies. Le risque technologique repose surtout sur le succès des technologies et l’inattendu que ces succès peuvent générer. Une capacité à produire des effets involontaires qui est donc au cœur du projet technique et qui induit donc une non-maîtrise, bien loin de l’hyper-contrôle que le projet technique affirme pourtant puissamment.

Couverture du livre Bulles Techno

Leur analyse qui dissèque les problèmes de la biotechnologie (notamment de CrispR ou des OGM…) dépasse ces seuls exemples pour montrer l’ambiguïté des promesses technologiques, leur volonté de toute puissance, qui tient plus de bulles, de récits que d’une réalité. Derrière l’absence d’alternative à la techno se cache un “autoritarisme” qui sous prétexte de science vise à éradiquer toute critique, tout débat. En fait, le débat technique est toujours réduit à la seule mesure de l’efficacité, comme si toute question morale, sociale, économique ou politique était sans objet. “La réduction de l’évaluation éthique à l’évaluation des risques revient en effet à laisser les scientifiques comme seuls experts…” Le risque étant imprévisible, l’évaluer consiste à le supputer, donc à lui enlever son caractère de risque, ou à le transformer en caractère économique, coûts vs. avantages. L’hétérogénéité des éléments est réduite en choix binaire : accepter ou refuser, s’adapter ou revenir à la bougie.

Dans ces opérations, c’est notre choix qui est réduit, dissout, et avec lui le sens, la morale, la raison d’être. Le public n’a pas une peur irrationnelle des OGM, il s’interroge sur leur raison d’être, leurs finalités mais aussi leurs impacts sociaux, politiques, environnementaux…

Plus que d’une nouvelle gouvernance, dont ils mesurent après d’autres les limites, les Larrère, affreux Amish, en appellent au besoin de débats démocratiques sur la techno. L’enjeu : nous aider à trouver d’autres solutions que celles qu’on nous réclame d’approuver. Le monde ne peut pas être fabriqué seulement par la technique et encore moins sous la seule valeur d’une illusoire efficacité, qui sous couvert de performance, en oublie toutes les autres valeurs dont nous avons besoin pour faire société : la justice, l’égalité, l’équité…

A propos de Bulles technologiques, Catherine et Raphaël Larrère, éditions Wildproject, 2017.

De l’obsession des plateformes

Olivier Ertzscheid a eu la très bonne idée de faire un livre court, simple et clair pour nous aider à comprendre le rôle politique des plateformes. Un petit livre qui va pouvoir se glisser dans bien des mains. Tant mieux ! Cette synthèse n’apprendra rien à ceux qui le lisent avec assiduité et attention, mais permettra a plein d’autres de le découvrir, de savourer son sens de la formule, et plus encore son art pédagogue à faire se percuter les idées.

Sur le fond, Olivier dissèque avec obsession FB et Google, pour nous montrer justement les limites de leurs propres obsessions. Leur toxicité intrinsèque a modifier nos existences, nos rapports au monde et aux autres, à contraindre nos libertés sous surveillance pour se les accaparer et les commercialiser. Leur art éventé à nous présenter un “espace stalinien de collecte de données et de surveillance de masse” comme un espace d’émancipation… Leurs “modèles économiques publicitaires auto-légitimants” qui transforment la langue et la vérité en marché… Jusqu’à agir, politiquement, sur nos modèles mêmes à consentir et à agir, hystérisant nos relations pour mieux masquer l’ampleur de la surveillance mise en marche. Nous voici enfermés dans des espaces privés qui n’ont plus rien de démocratiques, à l’heure où l’urgence a rétablir des formes démocratiques est plus nécessaires que jamais. Quand FB joue un rôle politique déterminant, quelle catastrophe supplémentaire devons nous attendre pour remettre le génie des plateformes dans leurs boîtes ?

Les précédents scandales n’ont visiblement pas suffit. Le prochain parviendra-t-il à contraindre enfin nos super-héros, alors que, comme dans “The Boys”, leurs vrais visages n’est pas celui des justiciers qu’on leur prêtait, mais bien celui du pire cynisme, du produit parfait car parfaitement corrompu !

Punchy et salutaire, on en attendait pas moins !

 

A propos de Le monde selon Zuckerberg, portraits et préjudices, Olivier Ertzscheid, C&F éditions, septembre 2020.

Comprendre (et subvertir) le néolibéralisme

La société ingouvernable du philosophe Grégoire Chamayou est un livre important. Ce n’est pas seulement un livre de gauche qui analyse une politique de droite, ses errements, ses succès, ses tactiques, sa construction… C’est aussi un livre de philosophie politique qui produit un discours critique de l’entreprise dans un monde qui en produit si peu – il y a beaucoup de critique sur l’hypercapitalisme et la mondialisation, bien moins sur l’idéologie même de l’entreprise, de sa structure juridique et son évolution. Un livre qui dissèque les origines théoriques et la construction des procédés pratiques du pouvoir néolibéral que nous subissons chaque jour. Un livre qui éclaire les théories de la souveraineté politique du XXe siècle incarnées pour l’essentiel par les défenseurs de la libre entreprise, en questionnant la nature de cette liberté et en montrant comment elle s’est imposée au détriment de toutes les autres…

La société ingouvernable analyse la fabrique du soubassement théorique du discours managériale. Cet anti-manuel d’économie détricote la doxa économique que les élèves de MBA, d’écoles de commerce et de sciences politiques ânonnent avant de la mettre en oeuvre, certains de défendre une forme indépassable de neutralité. Pourtant, derrière la construction d’une forme d’objectivité des outils économiques, derrière l’ode à la liberté individuelle et les discours de l’accomplissement de soi promus par  l’entrepreneuriat, ce livre montre combien cette affirmation de la liberté est politique et combien, en voulant se circonscrire à l’économie, elle impose ses métriques et ses finalités au détriment mêmes de toutes les libertés publiques.

Grégoire Chamayou nous explique comment la libre entreprise a pris corps en politique, d’une béance idéologique l’autre, en produisant des techniques d’une terrible efficacité, tant et si bien qu’elles ont réduit à néant “toute alternative”. Il rappelle comment la contestation ouvrière n’a cessée d’être matée par l’intensification du régime disciplinaire, qui n’a cessée de se développer et de s’étendre. Avec le retour de la crise et l’apparition du chômage, l’entreprise n’a cessé d’étendre son emprise, prolongeant toujours plus la privation de droits économiques et donc politiques.

“Le capitalisme, résume l’économiste autogestionnaire Jaroslav Vanek, est fondé sur les droits de propriété, tandis que la démocratie l’est sur les droits personnels. (…) Si le monde occidental est à ce point schizophrène, c’est que nous avons simultanément, une démocratie politique et une autocratie économique.”

Pourtant, dans les années 60 et 70, des économistes critiques ont élaboré des théories de la démocratie économique : une contestation qui ne durera pas longtemps. Les désirs de managérialisme éthique vont trop à l’encontre de l’institution de la “liberté” d’entreprendre – une liberté qui s’impose au détriment de celle de ceux qui doivent se soumettre à cette liberté. La fièvre spéculative des années 80 (ses OPA hostiles notamment) et sa violence sociale combinée à la récession et à la concurrence internationale ramènera la discipline économique via les marchés boursiers. En inféodant la gestion des entreprises aux marchés financiers, les théoriciens pragmatiques de la libre entreprise vont à la fois discipliner les consommateurs, les employés, tout comme les managers, aux intérêts des actionnaires.

Le néolibéralisme est une ingénierie politique qui construit et reconstruit en permanence des architectures et des stratégies, explique le philosophe qui se fait le patient rétro-ingénieur de ces politiques. Chamayou pointe très bien par exemple l’attaque que subit la subversion universitaire face aux constructions théoriques et économiques fragiles des économistes : les financements vers l’enseignement seront alors détournés vers les thinks tanks et les écoles de commerces afin de former une contre-intelligentsia et créer des théories de la firme et du management en renouvellement permanent, cherchant toujours à absorber et retourner les formes de contestations. “Les économistes sont aujourd’hui familiers de ces nouvelles théories de la firme. Cours et manuels les exposent aux étudiants avec leur infini cortège d’arguties scolastiques – mais en omettant le plus souvent de restituer le contexte historique et politique qui a présidé à leur élaboration. On présente ainsi comme des doctrines neutres ce que leurs auteurs ont pourtant eux-mêmes explicitement conçu comme des armes intellectuelles pour la défense d’un capitalisme contesté.”

Pourtant, contrairement à ce qu’avancent les tenants de la liberté d’entreprendre, “l’entreprise ne fonctionne pas en interne au mécanisme des prix, mais au commandement : ce n’est pas de l’échange, mais de la hiérarchie, pas de l’automatisme, mais de l’autorité, pas du marché, mais du plan”. Définitivement schizophrène, les tenants du libre marché, seul mode de coordination qui serait efficient, ne s’appliquent pas à eux-mêmes leurs principes. La théorie de la firme, invente la fiction juridique de l’entreprise qui organise les échanges en les dépolitisants. Elle développe ainsi la société par action qui permet d’imposer la responsabilité limitée en créant une asymétrie du risque : “on peut empocher sans limite sans jamais perdre que sa mise”. Ce réagencement très inventif des droits de propriété, va largement expliquer l’extraordinaire développement de la société par action, la naissance de sociétés géantes, concentrant des capitaux à une échelle inconnue et impossibles avec les formes de propriété précédentes. S’impose aussi une théorie policière de la firme, avec son PDG tout puissant, garde-chiourme, récompensé d’une partie des bénéfices. Le contrôle ne dérive plus du droit de propriété, mais de la captation des profits qui garantie le zèle du manageur par un mécanisme d’intéressement. Au nom de l’efficience économique s’impose la surveillance hiérarchique. L’entreprise s’impose à sa propre  efficience : faire des profits les plus importants au plus court terme possible.

Cette reprise en main de l’entreprise ne s’exerce pas seulement sur les employés. Elle va également intensifier son contrôle sur les managers et les actionnaires. Le livre nous explique comment les employés ont été dressés, comment le citoyen a été transformé en consommateur et comment la politique a été domptée pour se conformer au dogme du libre marché.

Alors que le livre met à jour la fabrique de cette pensée des années 30 aux années 70, avant qu’elle ne se mette vraiment à l’oeuvre, chaque page pourtant, nous ramène au discours et aux politiques d’aujourd’hui. En écoutant la construction d’arguments qui ont presque 100 ans, on a surtout l’impression d’entendre les mêmes arguments que ceux dans lesquels nous baignons encore aujourd’hui. Comme si le discours libéral s’était finalement figé dans la stratégie qu’il a préparé, comme s’il devait continuer d’en dérouler les présupposés à jamais…

Chamayou souligne bien sûr combien la construction de ce libéralisme autoritaire est et demeure une réaction de classe. En nous aidant à comprendre comment ces discours se sont construits, le philosophe nous aide à trouver les moyens d’une reconquête politique. Elle est assurément liée à une reconquête des formes mêmes des structures d’entreprises, comme le soulignent les nouveaux économistes britanniques, ou encore, d’une autre manière, comme le souligne le juriste Alain Supiot quand il analyse d’une manière plus globale encore les multiples figures de la démocratie économique (et leur lente déconstruction). La meilleure réponse aux théories autoritaires de la firme est d’en construire des théories, des pratiques et des métriques qui elles ne le soient pas !

Hubert Guillaud

Sorcières, ce que la rationalité nous a fait perdre

Avec Sorcières, la journaliste Mona Chollet signe un livre très accessible, qui se révèle une passionnante réflexion sur la puissance des normes culturelles qui s’imposent à nous. En explorant l’impossible indépendance féminine, la violence de l’obligation à la maternité, la péremption des femmes (et l’injonction à la jeunesse, ce “statut inférieur”…)… Mona Chollet explore l’hostilité qu’ont entretenus les hommes à l’égard des femmes.

Pourtant, il ne faudrait pas voir à ranger trop facilement le livre de Mona Chollet comme un pamphlet féministe de plus… Sorcières va plus loin. C’est un livre qui interroge la pesanteur des normes de nos sociétés.

Mona Chollet souligne combien le “bouc-émissaire” de nos sociétés, la sorcière, cette femme libre et indépendante, n’est pas une construction des classes populaires, mais une construction sociale, qui provient avant tout des classes cultivées. De la sorcière à #metoo, elle montre l’empreinte du patriarcat sur nos consciences, comment les hommes ont pris le pouvoir, pour imposer leur façon de voir le monde. Ce ne sont pas seulement les femmes que notre culture a reléguée, c’est aussi une sensibilité différente, distinctive. Mais plus qu’une sensibilité, ce qu’on a rejeté, c’est une autre manière de voir le monde. En chassant les femmes indépendantes, c’est un autre rapport au monde qu’on a fait disparaître, un autre rapport au savoir, au profit d’une science arrogante et au détriment d’une nature qu’il s’agissait de dominer. Derrière la chasse aux guérisseuses, derrière l’infantilisation et l’instrumentalisation des femmes, Mona Chollet lie cette guerre, ce sexisme, à quelque chose qui le dépasse : à la manière dont les hommes (contre les femmes) ont imposé le culte de la rationalité, cette manière d’envisager le monde, d’organiser la connaissance et la façon dont nous agissons sur le monde et dont nous le transformons. “Il nous amène à la concevoir (le monde) comme un ensemble d’objets séparés, inertes et sans mystères, perçus sous le seul angle de leur utilité immédiate, qu’il est possible de connaître de manière objective et qu’il s’agit de mettre en coupe réglée pour les enrôler au service de la production et du progrès.”

Pourtant, le monde n’est pas ainsi. Nos objets n’ont pas d’identité stable. La présence de l’observateur influe sur le déroulement de l’expérience, l’irrégularité et l’imprévisibilité est plus présente que les règles immuables. Le monde échappe à notre entendement. Le mystère, l’émotion et l’art nous donnent bien souvent de meilleurs aperçus de “ce qui échappera toujours à notre entendement”. En chassant les femmes, les hommes ont imposés une vision mécaniste du monde, “hypermasculinisée”, froide et impersonnelle, qui ne décrit aucune réalité. Notre manière de regarder le monde comme un objet, sans émotion aucune, ne vise qu’à le détruire en nous donnant une sensation de contrôle sur lui. L’exploitation des ressources naît directement de la domination des femmes. Alors que “L’affectivité, avec son inévitable dimension de partialité, est au coeur même de l’acte de comprendre”.

C’est à un autre rapport au monde que nous invite Mona Chollet (“le monde doit à nouveau être mis sans dessus dessous”), et face aux limites que notre rapport au monde a atteint, on plongera sans regret dans celui qu’elle nous propose : un autre rapport aux autres !

Sorcières nous montre combien la société ne cesse de moraliser les autres, pour leur couper toute autonomie et pour imposer une vision du monde qui nous mène à notre perte. Que serait une société où la morale, l’idéologie, ne serait que celle qu’on applique à soi-même ? C’est la perspective que nous laisse entrevoir Sorcières, comme si un autre monde était à portée de main. La seule chose qu’on peut regretter, c’est que cet autre rapport aux autres ne semble advenir nulle part, à notre plus grande désolation. L’histoire aurait pu être différente. Demain peut-être ?