Dans les chaînes de données

Le nouveau petit livre de la philosophe Barbara Stiegler (@B_Stiegler) (après De la démocratie en Pandémie paru l’année dernière – voir ce que j’en disais) et de l’épidémiologiste François Alla, Santé publique année zéro offre un éclairage tout aussi lumineux que le précédent sur ces 2 années passées. Les deux auteurs cherchent à comprendre pourquoi nos libertés publiques ont été suspendues, comment en sommes-nous venus à croire que nous pouvions opposer santé et liberté ?

Depuis les années 70, de la Charte d’Ottawa à l’épidémie de Sida, nous savons pourtant qu’aucune action en santé ne peut être efficace si elle ne s’appuie pas sur l’autonomie des individus et des communautés auxquels ils appartiennent. Comment et pourquoi notre démocratie sanitaire s’est-elle effondrée en niant justement l’importance primordiale de l’égalité et de l’équité et l’importance à faire une place aux individus et collectifs dans les politiques de santé publique (on devrait même parler de santé sociale). Pourtant, ce n’est pas ce à quoi nous avons assistés. Plutôt que de chercher à réduire les inégalités de santé (voir les travaux du géographe Emmanuel Vigneron), plutôt que d’avoir recours aux associations de patients, la politique autoritaire des autorités a arbitré en faveur d’une médecine top dow, où le seul acteur valorisé était le patient autonome, “acteur de son parcours de santé”, responsable du repérage de ses symptômes, de son auto-médication, de l’activation des systèmes de suivi de contact, de son isolement, de son dépistage…) et certaines visions de la santé (infectiologues et épidémiologistes, notamment au détriments de tous les autres). Le patient n’a plus tant été défini par ses droits que par ses devoirs, rengaine libérale et macroniste répétée ad nauseam.

Cette focalisation sur l’individu a nié les déterminants sociaux de la santé, en faisant comme si les individus étaient souverainement responsables de leurs choix, indépendamment de leurs statuts sociaux et antécédents. Les autorités se sont arrogé le droit d’arbitrer. En l’absence de communautés de patients qui défendent des intérêts spécifiques, bâillonnées par les confinements, les instances de démocraties sanitaires ont été mises sur la touche. Le modèle politique a nié toute “élaboration collective de la vérité” et toute “construction démocratique de l’intérêt général”. Au lieu de cela les autorités ont instauré une politique indifférenciée, renforçant l’impact de l’épidémie sur les plus vulnérables. L’invocation d’un égalitarisme républicain face à la maladie a surtout aggravé les inégalités et vulnérabilités. L’hésitation vaccinale a été considérée comme une attitude irrationnelle, alors qu’elle a été bien moindre qu’on l’estimait, mais surtout, caricaturée dans la figure de l’antivax, alors que pour l’essentiel, elle est avant tout l’expression du doute des figures les plus éloignées du soin (vieux isolés, gens malades qui hésitent à se faire vaccinés, jeunes peu concernés par la gravité de la maladie… ce que montrait très bien la sociologue Zeynep Tufekci pour les Etats-Unis). La politique de santé publique s’est réduite à un raisonnement moral, à une alternative binaire, indifférente aux conditions d’existence. On a vacciné les plus jeunes parce qu’on n’arrivait pas à vacciner tous les plus fragiles, “ou plus exactement, parce qu’on ne fait pas l’effort suffisant pour aller vers les personnes vulnérables”.  

Stiegler et Alla montrent que ce que nous avons vu disparaître en 2 ans, c’est une politique de santé publique démocratique, compensatrice et attentive aux gens. Nous avons vu apparaître un nouvel acteur du système de santé, et qui risque demain d’être convoqué partout. Le démantèlement des systèmes de soin reposent sur un “individu connecté directement aux systèmes d’informations des autorités sanitaires, dont elles attendent une compliance et un autocontrôle permanent dans le respect des mesures et dans la production des données”. C’est le même individu qui est désormais convoqué dans Parcoursup ou dans les services publics, comme Pole Emploi ou la CAF. C’est un individu qui produit lui-même les données que vont utiliser ces systèmes à son encontre. “Ici, la santé n’est jamais appréhendée comme un fait social, dépendant de ce que la santé publique nomme les “déterminants structurels” en santé. Elle devient un ensemble de données ou de data, coproduites par les autorités sanitaires et les individus érigés en patients acteurs, qui intériorisent sans résistance toutes les normes qu’elles leur prescrivent”. Dans cette chaîne de production de données, les soignants sont réduits à l’état de simples prestataires, privés de l’expérience clinique de la maladie, tout comme les agents des systèmes sociaux ou les professeurs sont privés de leur capacité de conseil pour devenir de simples contrôleurs. Quant aux réalités sociales qui fondent les inégalités structurelles, elles sont niées, comme sont niées les différences sociales des élèves devant l’orientation ou devant la compréhension des modalités de sélection. Les populations les plus vulnérables sont stigmatisées. Éloignés des services et des systèmes numériques, les plus vulnérables sont désignés comme responsables de la crise hospitalière, comme les chômeurs et les gens au RSA sont responsables de leur situation ou les moins bons élèves accusés de bloquer Parcoursup ! Les premières victimes du démantèlement de l’Etat social sont désignées comme les ultimes coupables, accusés de ruiner les efforts de tous ! Cela reste inacceptable !  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique année zéro, Gallimard, “Tracts” n°37, mars 2022.

Héritocratie : les frontières sociales sont bien plus érigées qu’abolies

Dans son livre, Héritocratie, le sociologue Paul Pasquali, revient sur l’histoire des relations de l’élite à son ouverture sociale. Et pour le dire simplement : tout semble fait pour que rien ne bouge. En observant le rôle des grandes écoles et de ceux qui en sont issus, à défendre, sans relâche l’élitisme qui est le leur, on garde l’impression que la fermeture sociale est profonde. La démocratisation scolaire ne semble pas avoir fait beaucoup bougé la reproduction chère à Bourdieu.

Le mérite est avant tout un héritage, rappelle le sociologue. Tout semble se coordonner pour cristalliser les origines de classes, les inégalités sexuées ou raciales. La définition même du mérite demeure un enjeu de luttes. Les élites, elles, n’ont fait qu’augmenter leur sélectivité. Et cette sélectivité individualisée met sous le boisseau les luttes collectives qui cherchent à la contester. Le mérite et l’héritage sont les deux faces d’une même médaille. Nous sommes entrés, comme le dit Piketty, dans un “extrémisme méritocratique” qui sert désormais à justifier les disparités. Les frontières sociales sont surtout constamment et continuellement érigées, défendues, protégées… plus qu’elles ne sont abattues, combattues, minées.

En retraçant l’histoire longue de l’éducation des élites, Pasquali montre combien leur réticence à toute ouverture s’est cristallisée dans leur volonté d’en garder la maîtrise. L’ouverture sociale qu’elles promeuvent tient du leurre, du baume apaisant… où l’on perpétue le mythe que quelques transclasses parviennent encore à prendre l’ascenseur social, quand il tient surtout d’un escalier avec des marches bien plus hautes en bas qu’en haut. Les quotas de boursiers ont surtout profité à des enfants de cadres qu’a des enfants d’employés, d’inactifs ou d’ouvriers, du fait des assouplissements des conditions d’obtention de bourse. Le mérite reste aveugle aux inégalités et tient surtout d’un “puissant ressort de l’acceptation de l’ordre social”. Le discours méritocratique permet surtout aux dominants de “dominer sans se penser comme tels”

Parcoursup a imposé un modèle de sélection élitiste partout, rappelle le sociologue. La loi ORE procède d’une vision “sélectionniste” et autorise les universités à refuser des candidats lorsque les demandes d’inscriptions excèdent leurs capacités d’accueil. Jusqu’à là, “la loi obligeait l’Etat à consentir les dépenses nécessaires pour assurer le libre accès aux premiers cycles d’université”. Désormais, ORE a gravé dans le marbre un mode de gestion austéritaire. Elle procède d’un choix politique : le refus d’indexer l’offre sur la demande.

Bien plus que de permettre aux étudiants de choisir leurs études, Parcoursup vise à maîtriser les dépenses publiques. Telle est sa première et principale fonction, explique Pasquali. Pour cela, la plateforme demande aux étudiants de mobiliser des capacités peu partagées. Savoir se projeter dans l’avenir proche et lointain (alors que l’essentiel des élèves ne savent pas ce qu’ils veulent faire), déchiffrer des statistiques et des informations (sans avoir les codes de leurs lectures, volontairement opaques, au moins culturellement), se renseigner par leurs propres moyens (sur plus de 19 000 formations, alors que Parcoursup est taillé pour l’inscription et non pas pour l’orientation) et ce de plus en plus tôt afin de choisir les spécialités (pour autant que leurs lycées les proposent, dans un grand jeu de libéralisation du marché scolaire), s’auto-valoriser par des atouts extrascolaires auxquels ils sont loin d’avoir également accès, évaluer son niveau par rapport aux attendus (sans pouvoir le mesurer du fait d’une explicabilité très faible des attendus), répondre dans les temps impartis… Seuls les mieux renseignés font les meilleurs choix, et cette information là n’est pas accessible à tous, tant s’en faut.

Parcoursup favorise la surenchère des prérequis pour faciliter les classements des jurys. Parcoursup permet surtout aux filières d’élites d’encore plus rationaliser leurs pratiques et procédures de sélection (n’oublions jamais qu’APB est né comme un système de sélection pour les écoles d’ingénieurs). Son objectif n’est pas de permettre aux élèves d’accéder à la formation de leur choix, mais de “simplifier la gestion des inscriptions et limiter le nombre de places vacantes”. APB a disparu non pas tant parce qu’il pénalisait des élèves par le tirage au sort, mais parce qu’il n’optimisait pas suffisamment les élèves aux places. En 2017, en début de procédure APB il y avait 808 000 candidats inscrits pour 654 000 places ! C’est d’abord sa difficulté à fluidifier les places vacantes qui a tué APB ! Le manque de capacités d’accueil a été le motif du Conseil constitutionnel puis du Conseil d’Etat pour justifier la possibilité de refus d’inscriptions des formations publiques. La rationalité gestionnaire ne redessine pas seulement les contours du mérite : elle permet d’abord de réduire les déficits et de rentabiliser les dépenses ! 

Parcoursup entérine “un nouvel éthos élitaire fait d’ascèse méritante et de responsabilité sociale” (qui fait écho aux propos d’Annabelle Allouch que nous évoquions récemment). Elle entérine une sélectivité partout, permettant aux mieux dotés d’assurer à leurs enfants “des parcours d’excellence sans accrocs”. Aux meilleurs, les meilleurs places ! Les quotas de boursiers ne changent rien au fait que l’immense majorité des étudiants n’est pas armé pour répondre aux exigences élitaires d’une course sans fin à la distinction qui ne répondra qu’aux mieux armés. La sélectivité renforcée étend l’angoisse et l’anxiété tout le long du parcours scolaire. L’élitisme est une névrose, mais certains n’ont aucun médicament pour lutter. 

Au final, à lire cette terrible psychose du mérite, on se dit que ces braves gens de l’élite, qui accaparent les financements pour les meilleurs, ont la vie bien facile. En sélectionnant partout les meilleurs, nul ne se coltine à la réalité de l’éducation : faire progresser un élève. Finalement, c’est bien simple pour tout le monde de sélectionner, ça évite surtout de remettre en cause ses méthodes. Or, si celles-ci ne savent profiter qu’aux meilleurs, elles montrent finalement toutes leurs lacunes, toutes leurs inadaptations aux élèves, mais également à la société dans son ensemble, puisqu’elles semblent surtout incapables de produire de l’ascension sociale et incapables de s’adresser à ceux qui sont socialement et scolairement différents. La sélection des compétents ne propose aucune société. L’héritocratie est un système qui tourne sur-même. 

Pasquali nous rappelle que l’école est le premier enjeu des luttes sociales. En inscrivant le mérite scolaire partout, comme l’a fait parcoursup, nous avons abandonné la lutte ! Dans cette histoire de l’élitisme, Pasquali souligne qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or méritocratique. Ce mythe d’un autrefois glorieux n’est qu’un moyen d’évacuer les luttes qui l’ont structuré pour grapiller des formes d’émancipation collectives. Les frontières sociales demeurent étanches. A l’heure de la stagnation des places offertes, le recrutement vise à conformer son élitisme en cherchant à prolonger “l’élimination scolaire précoce et systématique des enfants des classes populaires”. La défense de la mixité sociale, le recrutement de professeurs là où il y en a le plus besoin, l’amélioration des taux d’encadrements, l’élargissement des modalités de recrutement pour prendre en compte la diversité plus que l’homogénité… semblent s’éloigner à mesure que le système sélectif se renforce. On ne fera pas société en la fermant à la multitude. Nous avons bien plus besoin de bienveillance que de concurrence. 

Un autre mérite du livre de Pasquali est de nous montrer que le chiffre est un art, bien plus qu’une vérité. Il nous rappelle que les indicateurs que nous produisons ne sont jamais suffisants. Nombre de grandes écoles se gargarisent de leurs programmes d’ouverture sociale, mais c’est en descendant au-delà des chiffres affichés, que l’on se rend compte combien le chiffre n’est jamais qu’affichage. Qu’une valeur en masque d’autres. Que la réalité se dérobe toujours à sa synthèse, à l’image du taux de boursier (les boursiers les plus pauvres (échelons 5 à 7) représentent 12% des effectifs en université, 20% en STS, et ne dépasse jamais 7% en filière d’élite voir 3% dans les écoles de commerce). On devrait toujours se défier des chiffres quand ils ne sont pas reliés aux données détaillées. Toujours. Dans la guerre de communication dans laquelle l’élitisme se cache, les chiffres, comme toujours, révèlent bien moins de vérités qu’on le pense.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Paul Pasquali, Héritocratie : Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), éditions La découverte, 2021, 320 pages.

Le numérique, arme de privatisation massive ?

Pour les sociologues Gilles Jeannot et Simon Cottin-Marx (@simoncma), le numérique recompose le partage public-privé, expliquent-ils dans leur court essai, La privatisation numérique. Pour eux, l’informatisation n’est plus une question de transformation interne aux organisations et aux administrations, mais est devenue, avec le numérique, une transformation même des modalités de distribution de l’Etat. Cette privatisation n’est pas une nouvelle concurrence entre le privé et le public, mais avant tout une “imposition de nouveaux standards sur lesquels doivent s’aligner les organisations du secteur public”. C’est une recomposition, une reconfiguration de l’espace public lui-même, qui ne se limite plus à intérioriser des pratiques privées à son management (le fameux New Public Management, qu’on n’arrive toujours pas à remballer, hélas), mais bien à transformer le sens même de l’Etat, son fonctionnement, ses services, ses modalités pratiques. Pour le dire d’une manière plus imagée que ne le font les deux chercheurs, c’est un peu comme si l’Etat devait désormais composer des politiques publiques cerné par des logiciels qui ne savent pas ce que cela signifie – ou pour le dire plus simplement encore, c’est comme tenter de faire des politiques de gauche avec des systèmes de droite

On n’a pas attendu le numérique pour détricoter le service public et le vendre aux entreprises privées, certes. Mais, pour les deux sociologues le numérique permet une extension inédite du privé, allant de l’appropriation des données publiques à des fins lucratives, à la disparition même de services aux administrés, comme c’est le cas désormais des cartes grises ou l’inscription à la vaccination toute entière confiée à Doctolib. Le secteur public y perd non seulement des moyens d’action, mais aussi le sens de son action ainsi que son expertise, qui à terme menacent encore plus son existence. Cette privatisation a d’autres effets encore : l’argent public est mis au service du déploiement d’offres qui ne lui bénéficient pas. Le service public ainsi démantelé n’est sollicité alors que pour compenser les défaillances des services privés, sans plus de possibilité de péréquation (ce qui est rentable est vendu au privé, ce qui ne l’est pas est abandonné, selon la règle bien libérale de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des pertes). “La hiérarchie entre intérêt général et intérêt particulier (…) est bousculée”, constatent bien timidement les auteurs, à l’image des parisiens allant prendre les créneaux de vaccination de la Seine-Saint-Denis. Enfin, ces services privatisés avancent bien souvent masqués, notamment face à l’épineux problème des données personnelles qu’ils peuvent revendre sur d’autres marchés ou par la construction de services para-publics payants et très profitables, car cédés sans contreparties ni réelles exigences (les autoroutes en étant encore l’un des meilleurs exemples). Big data, IA et plateformes sont les leviers de ces transformations, permettant de maximiser les plus-values et les rendements décroissants. Face à ces transformations que l’Etat favorise, organise (via des agences qui vont organiser les prestataires privés), la régulation est bien souvent anecdotique, soulignent-ils avec raison. Pas sûr pourtant, que ni les communs, ni la souveraineté, qu’ils convoquent en solution, ne soient des réponses bien adaptées, notamment parce que ces 2 mouvements de réappropriation sont plus au service de leurs ambitions propres que d’une vision de ce que devrait être le service public. Ils visent parfois bien plus à continuer à en faire tomber les frontières qu’à mieux le délimiter. 

Passés ces constats introductifs qu’on partagera en grande partie, le livre se révèle décevant car défaillant. Non pas que les exemples qu’il convoque à sa démonstration ne soient pas intéressants, mais du fait que des pans entiers de la transformation des services publics en soient absents. Les exemples (comme le rachat des OuiBus par BlablaCar…) se révèlent alors un peu anecdotiques, quand rien n’est dit de la transformation numérique profonde des services publics, que ce soit de Pôle Emploi, de la CAF, de la Sécurité sociale, des services préfectoraux… comme de la production des titres d’identité qui ont été profondément transformés par l’Agence nationale des titres sécurisés qui a mis en ordre de marche ses prestataires pour produire autrement nos identités, ou encore, ce que raconte le sociologue Vincent Dubois, sur le déploiement de techniques numériques et de modalités de contrôle inédites à la CAF qui modifient en profondeur la façon de produire du service public, ou encore de la création de multiples agences de dérégulation du secteur public, comme France Compétences, l’organisme qui a complètement transformé la formation professionnelle et qui explique pourquoi tout le monde en veut à notre CPF ! Si la privatisation numérique est certainement inédite, elle tient d’abord et avant tout d’un renoncement. Du fait de la nouveauté des outils, les autorités publiques ont renoncé aux embauches, aux formations, à l’effort infrastructurel nécessaire pour déployer du numérique dans les services publics eux-mêmes. En lieu et place, elles ont fait appel à des prestataires privés extérieurs qui industrialisent le numérique public dans une logique de délégataires de services. Derrière ce renoncement, il faut bien voir une logique économique, mais plus encore une logique idéologique, comme le soulignent Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre dans Les infiltrés. Cette numérisation est d’abord le fait des grands acteurs du conseil qui produisent le numérique public, certainement avec plus de célérité encore qu’une poignée de licornes et de startups, et dont on ne cesse de sonder l’ampleur suite aux révélations de la récente Commission d’enquête du Sénat et son rapport (voir aussi le dossier du Monde sur la “consultocratie”.).

Pour Jeannot et Cottin-Marx, les plateformes numériques de mise en relation l’ont emporté sur l’information descendante d’Etat. C’est effectivement le cas de nombre d’exemples qu’ils prennent, mais ce n’est pas si exact comme le montre l’information délivrée par Service-Public.fr et par nombre d’agences d’Etat, à l’image de celles qui ont monopolisé la parole durant la pandémie. Si le pilotage des outils de la ville numérique par les délégataires de services publics privés progresse, c’est effectivement parce que les contraintes réglementaires sont plus fortes pour les services publics que privés, à l’image de la vidéosurveillance que les villes s’empressent de fourbir à des prestataires pour déjouer leurs obligations légales. 

Plus qu’une disruption originale, les auteurs ont bien raison de souligner que c’est surtout le régime de la concession qui ne cesse de s’étendre à de nouveaux objets, avec le risque bien réel d’une perte de maîtrise des pouvoirs publics sur ces objets. Le risque également, c’est l’ubérisation de l’emploi public, le développement de l’emploi à la tâche… Mais le secteur n’a pas besoin d’applicatifs pour cela. Le gel des emplois publics, leur niveau de rémunération très bas, la sous-traitance endémique… suffisent à les déqualifier. Enfin, le désengagement de l’Etat est bien souvent massif au profit d’acteurs privés spécifiques. Le problème n’est pas tant une incapacité technique, expliquent les auteurs, qu’une volonté de privilégier des acteurs privés sur des solutions publiques. En cela le délitement numérique du secteur public est bien d’abord un recul idéologique que le numérique favorise et accélère, parce qu’il démultiplie des formes de privatisation inédite par le déploiement logiciel qui nécessite de nouvelles compétences que la politique a décidé de ne pas intégrer à l’Etat.

La seconde partie de leur livre commence par une critique assez convenue du mimétisme public, de l’Etat plateforme aux startups d’Etat et leurs limites. Derrière les rappels historiques, on partagera le constat : “le projet de création de plateformes privées offrant des services administratifs à partir de l’open data est globalement un échec”. Le plus souvent, ces offres se déploient complètement en dehors de la sphère publique, avec son soutien certes, en exploitant certes parfois les données publiques, mais le cœur de l’offre de service est bien souvent autre, relève d’une logique différente. Dans cette partie cependant, les auteurs insistent plutôt sur les succès de la transformation publique. Les API qui permettent de fluidifier la circulation des données, le logiciel libre qui permet de construire des projets souverains… et met en valeur les réussites de projets plus que les grands échecs (de la déclaration des impôts en ligne à la réussite de la déclaration à la source, plutôt que Louvois, le logiciel de la solde des militaires légitimement brocardé, développé par Sopra en 2007, repris en interne, réexternalisé à SopraSteria en 2017 dans une gabegie sans fin). Le service public de la donnée a plus favorisé la fluidité des marchés qu’il n’a été une contre-feu pour résister à la privatisation numérique, assènent-ils.  L’Open data effectivement n’a pas tant profité à la transparence de l’action publique qu’à l’accélération de la collecte et qu’à l’économisation. L’ouverture des données a surtout participé à ces formes de privatisation nouvelle qu’elle ne l’a contrecarré. C’est un constat qui devrait surtout s’afficher comme un problème, parce qu’il montre que l’ouverture des données n’a pas toujours produit ce qu’on en attendait. Même chose du recours à l’IA et au Big Data, qui risquent surtout d’annoncer une extension du contrôle qu’une amélioration de sa performance, comme le montrait les récents chiffres de la lutte contre la fraude fiscale (le contrôle automatisé génère 9% des montants alors qu’elle représente 45% des contrôles). Etrangement, le numérique ne rempli pas les promesses qu’on lui prête, mais nul n’interroge cette inefficacité, et tout le monde enterre les externalités négatives, notamment la surveillance et le contrôle inédit qu’il produit.  

Outre les données, l’abandon public va désormais plus loin, rappellent-ils, puisque désormais, ce sont également les infrastructures que l’on délègue aux acteurs privés, à l’image des questions autour du cloud. En fait, expliquent-ils, les endroits où le service public tient bon, sont les lieux les plus militants… A l’image de la défense du logiciel libre à la gendarmerie, qui a investi ces logiques, conscients de la légitimité et de l’importance des enjeux de souveraineté justement. Ce n’a pas été le cas dans l’armée ni dans l’éducation, hélas. Jeannot et Cottin-Marx montrent en tout cas que l’équilibre entre Etat, commun et marché est bien fragile. 

Ils ont raison de conclure en pointant que la privatisation numérique n’est pas comme les autres formes de privatisation. Elle produit des déstabilisations spécifiques, à l’image de la privatisation des fonctions de surveillance urbaines. Le risque est bien sûr celui d’une perte de souveraineté et de maîtrise technique, à terme, mais plus encore, le risque d’une dissolution du sens public lui-même dans des logiques de surcontrôle et de réduction des coûts. 

Ce que le livre souligne c’est que le service public justement, relève d’une conception plurielle. Son décalque numérique doit entretenir cette complexité, cette diversité, au risque sinon de ne se réduire qu’à une privatisation et donc qu’à une suppression du rôle même de l’action publique. 

Les auteurs par exemple estiment qu’Apple et Google ont plus contribué à bloquer la réponse à la pandémie en limitant les possibilités des applications de suivi de contact, sous prétexte de la défense des utilisateurs, que le contraire, en refusant de répondre aux exigences des autorités pour faciliter leurs déploiements. C’est oublier que l’Etat dans cette histoire n’a pas tenu son rôle et a cherché à s’accaparer les données et surveiller les utilisateurs, sans grande considération pour leurs données… L’Etat fonçant lui-même dans le déploiement d’applicatifs numériques problématiques qui n’ont eu qu’un “impact marginal”. Les Gafam qui défendent leurs propres intérêts ne sont pas plus vertueux que les Etats qui défendent leur extension, il me semble. D’un côté on a des services privés à fonction régalienne variable à leurs intérêts. De l’autre, on a des services publics qui oublient leurs missions premières. Pas étonnant donc que la privatisation tout azimut sème le trouble. Mais plus qu’une privatisation, ces histoires soulignent surtout qu’à l’heure du numérique nous ne savons plus ce qu’est un service public. Même constat autour du choix de favoriser la réservation électronique et centralisée à la vaccination via Doctolib. 

Il y a bien une privatisation du numérique effectivement, mais il y a certainement et avant tout une numérisation des services publics, et cette numérisation n’est pas neutre. Il me semble que la question de ce que la numérisation transforme dans les services publics ne se réduit pas à leurs privatisations. Elle induit des logiques, de surveillance, de performance, d’optimisation… dont on mesure mal l’incompatibilité avec l’essence même du service public. On regrettera par exemple qu’ils n’envisagent pas en conclusion la construction de services publics numériques. Face à un Etat ou des collectivités qui ne tiennent pas leur rôle, la privatisation numérique n’est qu’un symptôme d’un problème plus profond. 

Et ce problème plus profond, on l’entreperçoit certainement bien mieux dans le livre un peu trop sensationnaliste de Matthieu Aron (@matthieuaron) et Caroline Michel-Aguirre (@caromichel2). Les deux journalistes dressent, dans un livre un peu trop catalogue, la longue liste des secteurs où les cabinets de conseil ont emporté la mise. Un chapitre est d’ailleurs dédié au numérique. Son titre est explicite : “Numérique : l’Etat a perdu le contrôle”. Ici, les cabinets de conseil délivrent des diagnostics, prescrivent les médicaments et fournissent les solutions. L’Etat est pris en étau entre Gafam et “Cassos” (pour Capgemini, Atos, Sopra Steria, Orange et Sia Partners). Le constat est accablant. Aucun service de l’Etat n’assure en interne ses besoins informatiques. Il n’est nulle part en capacité de les maîtriser et même de spécifier ses besoins ou de piloter ces projets confiés à d’autres. La numérisation, plus qu’une privatisation, relève d’une “dépossession”, expliquent Aron et Michel-Aguirre. Il y aurait seulement 17 000 informaticiens dans le secteur public, surtout astreints à la maintenance qu’au développement. La raison est technique. Depuis 2001 et la “fongibilité asymétrique” (inscrite dans la LOLF, loi d’orthodoxie financière qui subordonne la dépense publique à la maîtrise de la dette), l’Etat peut avoir des dépenses additionnelles pour l’achat de prestations externes, mais ne peut utiliser la même somme pour embaucher du personnel, quand bien même les prestations externes sont 40% plus chères ! Les grands acteurs de l’accompagnement non seulement proposent les solutions, développent les systèmes, mais surtout, ils en assurent la couteuse maintenance. Ces entreprises détiennent les clés du numérique publique, qu’il fonctionne ou ne fonctionne pas. “Près de 90% de ces grands chantiers informatiques, clé de voûte de la modernisation vantée et désirée par les gouvernements successifs, sont aux mains de cabinets de conseil”.

La privatisation avance sur le délabrement du secteur public. Il repose sur un mythe jamais démontré, à savoir que le privé ferait mieux que le public. On a surtout déployé dans le public de faux critères de qualité qui cachent surtout de simples recherches d’économies (c’est-à-dire des indicateurs de productivité !), à l’image des nombreux indicateurs qu’on y produit. Or, par nature – faut-il le seriner encore et encore ! – tout indicateur est biaisé. Réduire le temps d’attente à l’hôpital sans embaucher signifie augmenter le taux de retour aux urgences, explique le sociologue Nicolas Belorgey. La logique des économies immédiates génère des surcoûts à long terme. La gestion rationnelle se perd dans des métriques aveugles aux conséquences. Le catalogue de Aron et Michel-Aguirre est indigeste à lire à force d’être édifiant. Partout, la privatisation est liée à l’emprise du conseil, où les mêmes recommandations conduit aux mêmes dévoiements. Même l’armée n’est plus maître de la maintenance de ses appareils ou de sa stratégie. Le tableau qu’ils dressent est partout le même, de la Justice à la Santé, partout la numérisation est confiée à d’autres, dans des cascades de prestataires.

En numérique, l’Etat est plus minimal que jamais. En fait, il n’a même plus de pilotes pour assurer sa propre modernisation. Et le constat est certainement le même dans les grandes entreprises et institutions publiques qui elles aussi sur-recourent aux cabinets de conseils plutôt que de monter des structures de conseil en interne. La logique d’économie publique liée à l’audit comptable, métier premier des cabinets de conseils, est mortifère. Cette course aux économies a surtout ouvert grand la porte à un couteux consulting. Au final, l’Etat délègue au consulting sans parvenir à maitriser les déficits pour un cout 4 fois plus cher. L’Etat paie deux fois : “La première pour que des cabinets l’incitent à rogner les budgets, la seconde pour que ces mêmes cabinets l’aident à suppléer les carences qu’ils ont eux-même contribué à organiser”. La logique de restriction des coûts les a fait exploser au détriment de la qualité du service public ou des besoins des administrés, qui demeurent les grands absents des modèles, les grands absents d’une transformation qui se fait par devers eux. Coincés entre les startups et les cabinets de conseils, ce que nous perdons tous, c’est le service public, ce “patrimoine de ceux qui n’en ont pas !”

Hubert Guillaud

A propos du livre de Gilles Jeannot et Simon Cottin-Marx, La privatisation numérique : déstabilisation et réinvention du service public, Raison d’agir, mars 2022, 176 pages, 9 euros. 

Ainsi que du livre de Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Les Infiltrés : comment les cabinets de conseils ont pris le contrôle de l’Etat, Allary Editions, février 2022, 208 pages, 19,90 euros.

PS: le camarade Irénée Régnauld revient sur les mêmes livres dans son billet pour Maisouvaleweb.

PS2 : Sur Facebook, on me demande si ces enjeux sont les mêmes pour les territoires ! Oui, les territoires sont confrontés aux mêmes défis. Les agences de conseils sont plus petites, les startups tiennent plus de SSII, mais là encore, on fait faire à d’autres le service public local dans des prestations qu’on achète et avec lesquelles on reste pieds et mains liés.

LQI : de la dévitalisation du monde

LQI, Notre Langue Quotidienne Informatisée, le petit livre du psychanalyste Yann Diener (chroniqueur à Charlie) est un livre drôle et sérieux à la fois, léger et profond. Cette petite déambulation nonchalante sur ce que l’informatique transforme dans nos vies, sans prétention, assez intuitive, se révèle finalement assez fraîche. “Qu’est-ce que la numérisation du monde modifie fondamentalement chez les êtres parlants que nous sommes ?”, interroge le psy d’une anecdote l’autre. Le titre de l’ouvrage fait explicitement référence au LTI, le livre du philologue Viktor Klemperer, qui analysa les changements de la langue allemande avec la montée du IIIe Reich. Aujourd’hui, notre vocabulaire est colonisé par celui de l’informatique et de l’économie néolibérale, estime Diener. Et, comme Klemperer le montra, la mécanisation de la langue facilite la déshumanisation des actes. En utilisant des expressions venues des machines, nous nous habituons à “ne plus distinguer la parole de la communication”. Les sigles (ces “mots effacés” qui fleurissent sur “le fumier du lexique néolibéral”) comme le gloubi-boulga de la novlangue, ne sont pas seulement des glissements sémantiques, mais agissent sur les corps eux-mêmes (ce qui m’évoque l’édito d’Alexandre Lacroix dans le dernier Philosophie Magazine, qui montrait combien la droite s’est emparée des corps, avant que d’agir sur les esprits, en nous empêchant, physiquement, à la solidarité même. Une fois qu’elle fait poindre l’individualisme dans nos corps, elle peut en faire germer toutes ses déclinaisons, même les plus rances, dans nos esprits… Si l’on suit cette logique d’ailleurs, le combat à gauche devrait être d’oeuvrer à libérer les corps pour redonner de la marge de manœuvre à l’esprit, non ?).

Diener relit avec nous la biographie de Turing, pour trouver chez le père de l’informatique, des symboles toujours actifs, rappelant par exemple combien Turing introduit dans la machine une capacité divine, celle de pouvoir produire des prophéties par le calcul. Et aussi combien la machinerie qu’il imagine est là encore liée au nazisme, puisque le but de Turing était de décrypter le code des communications du Reich, en le recomposant. Diener observe autant le monde en philologue amateur qu’en psy papillonnant. Il y évoque également, la lettre du 16 avril 1955 du philologue Jacques Perret répondant à IBM France qui lui demande comment traduire le terme computer et qui proposera le terme d’ordinateur (Perec, lui, lui préféra un temps le beau terme de “Computeur”). Pour Diener, l’informatique est née dans le champ du langage qu’il ordonne justement et donc transforme, modifie, altère. Quelle méfiance au langage s’est emparée de nous pour que nous construisions un monde où les ordinateurs s’expriment à notre place ? Pour Diener, Turing a conçu un objet autistique très élaboré, une machine pour suppléer nos efforts, une machine qui produit un “rapport purement fonctionnel à la parole”. Nous-mêmes, nous peinons désormais à distinguer l’écriture et le parler. Les textos ou les messageries instantanées transforment pourtant nos énonciations. Diener parle d’ailleurs de “jargonaphasie”, pour désigner ce trouble qui affecte la production et la compréhension du langage, jusqu’à les rendre complètement incompréhensibles… C’est comme si nous produisions “un brouillard linguistique pour ne pas trop comprendre ce qui nous arrive”.

Forcément, dans ce cadre dysfonctionnel, la psychanalyse, en ouvrant la brèche du sens, questionne ce désir inassouvi de performance. Freud, pourtant, dans Malaise dans la civilisation, rappelait combien l’homme ne fait pas corps avec ses prothèses. Ça ne les empêchent pas de s’être démultipliées. Comme Turing, nous cherchons à contrôler la parole avec la machine, mais nous ne produisons que du discours, des fonctionnalités sans plus aucun sens. Pire, souligne-t-il, en considérant notre cerveau comme un microprocesseur, nous ouvrons la voie à sa reprogrammation. Diener pointe combien les identifiants et les codes dont nous devons partout nous rappeler, sont contemporains d’une crispation identitaire (sans parler des algorithmes, qui eux aussi, sont là pour nous trier en catégories, nous caractérisent, nous discréditent… pour produire d’innombrables “familles” ou classes identitaires qui en renforcent certainement les carapaces…). Comme dit Vilèm Flusser, l’écriture manuscrite et la pensée linéaire appartiennent déjà au passé. Face à l’hégémonie du code sur la parole, c’est nous qui sommes remisés !

Face à nos nouveaux tourments, nous sommes contraints de prendre de nouvelles mesures de rétorsion. Diener rappelle la très intéressante “grève du codage” des actes qui avait débuté fin 2019 au sein de l’AP-HP. Une mobilisation qui a porté ses fruits, car elle induit un vrai blocage financier, la Sécurité sociale ne pouvant pas rembourser les hôpitaux des actes qu’ils n’inscrivent pas… (sans parler du problème à coder des actes de santé sous des termes réducteurs, notamment en psychiatrie, qui a initié le mouvement dès 2018). Comme il le pointe très justement, ce mouvement de résistance à l’absurdité du reporting, a connu une certaine réussite. Pour nous opposer aux plateformes, c’est-à-dire à la dévitalisation du monde qu’elles produisent, Diener nous invite à questionner notre participation même. Voilà qui est bien plus politique que psychanalytique. Dans la tour de Babel de la connaissance, par nature paranoïaque puisqu’elle vise à les interconnecter, nous avons plus que jamais besoin de savoirs troués, névrosés, inhibés, empêchés, incomplets. Bref, de saisir que nous ne serons jamais pleinement lisibles par les machines… et que nous ne le souhaitons pas !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Yann Diener, LQI, notre langue quotidienne informatisée, Les belles lettres, février 2022, 112 pages.

InternetActu.net, c’est fini !

Comme vous l’avez peut-être constaté au bout d’un long mois sans la moindre publication, InternetActu.net s’est très brutalement arrêté ! J’aimerai beaucoup vous en expliquer les raisons, mais ce que je voudrais vous écrire, je ne peux hélas pas l’écrire. Ce que je voudrais vous expliquer, je dois le garder pour la procédure que je vais intenter, suite à un licenciement que je considère être abusif et malveillant. Je regrette profondément de ne pas pouvoir en parler plus ouvertement, mais en l’état, je préfère me protéger.

À défaut de pouvoir vous en parler, je vais donc vous remercier, chers lecteurs. Après 20 ans de ce qui a longtemps relevé d’une belle ambition collective, mon aventure avec la Fing et InternetActu.net a donc pris fin. Vous allez me manquer ! Il va m’être très difficile de me passer de vous ! C’est vous qui m’avez aidé à développer l’expertise qui est devenue la mienne. C’est en pensant à vous que j’ai écrit en 20 ans, quelques milliers d’articles. J’espère qu’ils vous ont nourri autant que moi !

Merci également aux partenaires de la Fing qui ont permis durant toutes ces années que cette liberté de ton et cette exigence d’information soit possible, notamment ceux avec lesquels j’ai travaillé quand je m’occupais encore de groupes de travail en plus d’InternetActu.net et tout ceux qui sont venus financer la liberté d’InternetActu.net et de la Fing.

J’espère pouvoir continuer à réfléchir aux enjeux du numérique, ailleurs et autrement. Construire une nouvelle aventure, individuelle, bien sûr, mais surtout collective. Les enjeux des questions numériques ne s’arrêtent pas aux défaillances d’une structure et nous avons besoin de continuer à construire des ambitions, à construire des alternatives à la machination qui nous contraint de plus en plus. Nous avons plus que jamais besoin de politiser les questions numériques. C’est en tout cas ce que j’aimerai continuer à faire. Trouver les modalités effectives pour changer l’internet, vraiment. Y travailler activement et concrètement. Mes convictions restent les mêmes ! Faire que nulle part, l’internet se fasse pour nous, mais sans nous, ce qui me semble son pire écueil. Continuer à descendre dans les tréfonds des calculs et de leurs logiques pour nous aider à les comprendre collectivement et à trouver les modalités d’action nécessaire qui répondent à des valeurs communes. Bref, agir pour les rendre libres, égaux et fraternels ! Autant dire que nous en sommes loin et qu’il reste du travail !

Je demeure persuadé qu’il nous faut plonger au cœur des systèmes, car c’est là, dans leurs modalités d’applications concrètes que se cachent leurs manques et leurs défaillances. C’est dans les bases de données que mobilisent les calculs que s’inscrivent des erreurs aux conséquences démultipliées. Descendre concrètement dans ce que Parcoursup fait aux plus jeunes par exemple, pour mettre à jour ses béances et les inégalités qu’il cristallise. Décortiquer les fonctionnements des systèmes qui se mettent en place à destination des travailleurs sociaux qui me semblent aujourd’hui poser des risques majeurs d’atteinte aux droits des plus démunis. Inspecter les logiciels de planification d’horaires qui se répandent dans nombre d’entreprises au détriment des possibilités d’action des employés eux-mêmes… J’espère que je trouverai – que nous trouverons ensemble ,- les modalités pour travailler sur ce type d’objets ! Car c’est bien en portant notre regard sur les objets les plus concrets des transformations numériques que nous identifierons leurs déficiences, et combien les économies d’échelles phénoménales qu’elles permettent ne sont corrigées d’aucune compensation ou garantie quant aux contre-effets qu’elles produisent. La critique reste et demeure le seul moteur des transformations !

J’espère que nous pourrons en discuter ensemble. Je suis persuadé que demain s’écrira avec plusieurs d’entre vous en nous interrogeant ensemble sur ce que nous avons à faire et comment le faire !

Pour les soutiens, les propositions et les discussions, mes coordonnées sont disponibles. N’hésitez pas, rencontrons-nous ! C’est à nous d’écrire l’internet de demain. C’est à nous de le repolitiser ! Et cela, c’est un enjeu que je ne souhaite pas abandonner.

Mettez vos lecteurs RSS à jour pour ceux qui en disposent encore. Il est probable que je continue à vous parler de lectures et d’autres projets sur ce petit espace personnel, en attendant qu’on développe ensemble d’autres ambitions : https://hubertguillaud.wordpress.com

Quant aux difficultés, elles ne doivent pas nous empêcher de fêter les changements qui s’annoncent. En guise de pot de départ, je vous invite donc à fêter le souvenir d’InternetActu.net, le jeudi 10 mars, au Mauri7, 46 Rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris, dès 18h30 ! En espérant vous y retrouver nombreux !

Pour me contacter : hubertguillaud@gmail.com – 0644317854
Sur Telegram : https://t.me/hubertguillaud
Sur Twitter, surtout : @hubertguillaud
Sur Facebook : https://www.facebook.com/hubertguillaud

De l’encastrement de la société dans l’économie

Comme j’avais beaucoup aimé son précédent livre (Où va l’argent des pauvres ?), je me suis précipité sur le nouveau livre de Denis Colombi (@uneheuredepeine), Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ? (Payot, 2022). On y retrouve ses qualités de pédagogue, bien sûr, et sa grande mesure. Trop peut-être.

Colombi pose une question intéressante. A l’heure d’une critique assez vive de notre mode de développement, pourquoi nous en accommodons-nous ? Les contradictions capitalistes nous traversent tous, mais quels que soient nos oppositions, nous sommes tous enrôlés d’une manière ou d’une autre, contraints de faire avec. Certes, nous ne recherchons pas tous le profit pour le profit, mais nous le faisons tous un peu.

Colombi rappelle que le capitalisme n’est pas apparu d’un coup de baguette magique. Il s’est construit progressivement et n’a cessé de se transformer, d’évoluer. Aujourd’hui, nous vivons dans un environnement capitaliste qui produit nos comportements et qui surtout les généralise. Tout concours à notre transformation, à nos acceptations et à nos renoncements. Pire, rappelle-t-il, alors que les critiques sont anciennes (des condamnations morales à la dénonciation de l’aliénation…), elles n’ont rien repoussé, n’ont rien défait. L’Etat providence continue d’être vendu à la découpe et le non-marchand est de plus en plus sommé à se transformer. Le capitalisme est une construction sociale complexe qui nous pousse à nous y conformer. Le capitalisme, malgré les critiques, nous est toujours présenté comme inévitable, et il semble l’être de plus en plus, malgré ou à mesure que ses pires travers s’amplifient. Colombi développe patiemment sur les transformations actuelles du capitalisme néolibéral et comment il parvient à désarmer les critiques en les intégrant et en immisçant sa puissance d’agir dans nos ressorts les plus intimes (“la politique de la concurrence s’infiltre jusqu’au plus profond de l’identité de chacun”). Les critiques façonnent le capitalisme de demain, via des justifications et des formes d’engagements qui se renouvellent sans cesse, à l’image de la fabrique du charisme ou du développement de l’entrepreneuriat partout, cette triste production de la précarité. Le capitalisme est notre horizon, il nous promet à la fois une prospérité matérielle et célèbre notre ingéniosité individuelle. Les promesses succèdent aux promesses pour prolonger notre addiction. Qu’importe, pourvu qu’on ait le progrès, l’argent, la compétition… ! (modulez votre vision d’un capitalisme idéal en choisissant le terme qui vous convient le mieux !)

Si nous sommes si capitalistes, c’est que toutes nos expériences s’y rapportent et y convergent, explique-t-il dans un long chapitre sur notre dressage au capitalisme. Dans un monde où tout est calculé, nous devons nous-mêmes apprendre à calculer, à être en compétition, Et c’est cette compétition que l’on pense équitable qui poussent les plus démunis, plutôt enclins à la solidarité, à adopter le point de vue des classes supérieures. L’égoïsme est un privilège des classes favorisées vers lequel l’idéologie ambiante et les structures sociales ne cessent de nous pousser. En s’immisçant dans nos sociabilités pour les recomposer, le capitalisme nous aspire. Nous n’avons pourtant aucune disposition au capitalisme ou à l’avidité, nous l’apprenons et tout nous y conduit (institutions, règles, comportements…). 

L’un des bons exemples que Colombi donne c’est le développement des marchés scolaires. Combien de personnes bien pensantes souhaitent pourtant que leur enfants échappent à la mixité scolaire ? Or, à l’heure de l’individualisation des cursus et plus encore face à l’absence d’une offre scolaire homogène, qui garantirait des conditions égales à tous, la résistance individuelle paraît vaine. C’est bien l’environnement institutionnel, son déplacement politique, qui génère l’individualisation des choix. C’est la mise en place d’un marché scolaire au détriment de l’égalité promise par un service public qui garantirait des conditions égales pour tous, qui favorise les contournements de la carte scolaire, le choix d’écoles différenciées avec leurs cursus spécifiques et l’échappement dans le privé. La responsabilité individuelle ici ne peut rien. L’enjeu est bien politique. 

“Placés sans cesse sur des marchés, nous voilà amenés à agir en conséquence”. Comme le disait Marx, l’Etat (et la régulation politique qu’il permet) est l’un des instruments les plus puissants de la bourgeoisie, le plus utile à l’exercice de son pouvoir, puisqu’il façonne les marchés qu’elle va pouvoir exploiter. Comme le souligne l’économiste Douglas North, si l’Angleterre a été le berceau de la révolution industrielle, cela tient certainement au fait qu’elle ait adoptée, dès 1624, un système de brevet qui conférait un droit de propriété sur les innovations, incitant au progrès technique, puisque celui-ci, désormais, pouvait permettre de faire fortune ! Le “Laissez-nous faire, Sire, et protégez-nous beaucoup” d’un manufacturier du coton de Bourges en 1786, est resté emblématique. “Le néolibéralisme est moins (…) une pensée contre l’Etat qu’une pensée d’Etat”. 

“Économiciser les conduites consiste à inculquer aux individus des dispositions au calcul envers leurs comportements”. Pas étonnant donc que les calculs soient partout, qu’ils prennent le pas pour gérer nos relations. Pas étonnant que le calcul devienne le mode de nos relations et que les machines l’optimisent, même si, bien souvent, c’est au bénéfice du calculateur plus que du calculé. Dans une société capitaliste, le bon comportement est toujours celui de celui qui calcule. Les technologies amplifient le phénomène. Le calcul est partout et nous sommes son outil instrumental. Nous sommes l’instrument d’une économie qui “s’emploie à transformer les comportements économiques pour les faire correspondre à ce que l’économie attend d’eux”. L’économie performe pour elle-même, produit les modèles pour faire advenir son efficacité à l’image des feuilles de calculs nées dans l’économie financière des années 70 pour déterminer le prix des options en fonction de leurs cours passés ou encore la généralisation dans la comptabilité du recours à la juste valeur d’un actif (calculer le prix d’un ordinateur de bureau non plus sur son prix d’achat, mais sur l’évolution de son prix de revente, contrairement à la pratique antérieure), qui favorise une comptabilité pour les actionnaires plutôt que pour les managers. La financiarisation en cours joue complètement de petites transformations d’outils ou de règles de ce type. Ces transformations vers la financiarisation ne sont guidées “non pas par une véritable nécessité économique, ni même par une plus grande efficacité des orientations organisationnelles et stratégiques”, mais par des idéologies. Et cette financiarisation à son tour redescend jusqu’aux individus, à l’image du credit score, qui ne fait que refléter l’inégalité de l’accès aux financements. Pour Colombi, nous assistons à “un processus d’encastrement de la société dans l’économie”. Et la volonté individuelle ne suffit pas à s’en défaire. Nous ne pouvons pas ne pas rationaliser, ne pas calculer… et pire encore, ne pas être calculés. 

La démarchandisation comme la déséconomisation semblent s’éloigner à mesure que nous nous rapprochons du mur climatique. C’est comme si nous étions prisonniers de la cage d’acier sans possibilité de fuir.  Pourtant, si le capitalisme est inévitable, il est aussi transformable, soutient Colombi. C’est là le point le plus fragile de sa démonstration, parce que quand on le regarde sous l’angle de ses transformations, on constate qu’on a peu contraint le capitalisme. Certes, il est plastique, mais il s’est plus adapté aux contraintes pour y échapper que nous n’avons réussi à le domestiquer. Certes, les excès du capitalisme actuel peuvent être vus comme une sous-culture déviante, nous invitant à agir sur ses éléments les plus radicaux… Reste que sur le temps long, il semble plutôt que c’est un capitalisme toujours plus radical qui l’emporte. En fait, comme il le pointe très bien, à l’origine, les marchés financiers avaient pour but de collecter l’épargne pour la répartir sur des projets d’investissements. Le problème est qu’aujourd’hui ces répartitions sont uniquement calculées sur la base des profits qu’ils génèrent, alors qu’à l’origine, ces choix d’investissements, justement, devaient être des choix collectifs pour le collectif. Tant que nous ne remettrons pas de la démocratie dans l’économie, c’est-à-dire des choix non économiques dans l’économie, pour ma part, j’ai bien peur que nous n’allions nulle part. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Denis Colombi, Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, Payot, 2022, 382 pages. 

MAJ : A prolonger de l’excellente vidéo du Stagirite qui explique, très différemment, pourquoi les Français sont de gauche mais votent à droite. Nous préférons une solidarité choisie et restreinte, plutôt qu’une solidarité publique. Plus qu’un trait individualiste, nous sommes contraints à utiliser le capitalisme dans une recherche de sécurisation, renvoyant ses méfaits sur d’autres. La solidarité chaude plutôt froide ne nous aidera pas à nous soustraire à la tyrannie de l’incertitude, au contraire. Reste que, pris dans les retz du marché, nous sommes assurément ses meilleurs agents.

Mérite, le mot est faible

Avec Mérite (Anamosa, 2021), la sociologue Annabelle Allouch (@annabellallouch) signe un éclairant petit livre pour saisir ce que mérite désormais signifie et ce qu’il ne signifie plus. Car ce que nous appelons sous le terme générique de mérite recouvre bien des réalités et des visions politiques différentes. Le mérite est un mode de justification de l’ordre social et donc des inégalités, rappelle-t-elle. Ses appréciations et mises en œuvres sont politiques.

Le problème, explique-t-elle, c’est que le creuset des mérites semble se réduire de plus en plus à une seule et unique acception, celle d’un “mérite néolibéral”. Ce mérite néolibéral on pourrait le qualifier comme étant celui de l’évaluation permanente, celui que les systèmes d’évaluation et de calcul, les logiques de compétition et la rationalité objectiviste, qui se généralisent, mettent en place partout et tout le temps. L’objectivation généralisée de formes calculées de l’évaluation semble ainsi transformer le mérite en métrique, passant d’une forme de valeur morale à de simples mesures objectivantes… pas forcément très rationnelles, même si, cachées derrière des notes et des moyennes, elles nous font croire le contraire, comme nous le disaient déjà le livre de Coquaz et Halissat sur la société de la notation

Si tout le monde croit au mérite, cependant, nul ne croit que les règles soient les mêmes pour tous, montrant par là même l’aporie de ce que le terme tente de masquer. La surpromotion du mérite produit d’abord “une plus grande tolérance aux inégalités”, rappelle la sociologue Parce qu’il se présente comme individuel, il nous fait croire que chacun est responsable de son statut, alors que son appréciation est toujours collective et que le mérite masque sous sa fausse objectivité ses biais de classe. Sa réduction à un sens clairement néolibéral sous forme de compétition élitiste comme l’active Parcoursup ou la généralisation du management par l’évaluation met sous le boisseau les principes sociaux qui devraient modérer cette compétition, notamment la solidarité, la fraternité, la générosité. A l’heure où toutes les procédures d’accès reposent sur le calcul d’un supposé mérite – donc d’une mise en examen moral par des calculs qui se présentent comme objectifs – on en oublie que le mérite comme seule logique n’est qu’une logique de calcul, dont le but est d’abord de contrôler certains publics, d’exclure certaines catégories de populations. La massification des publics légitime le recours à l’évaluation sous forme de scoring généralisé, pas étonnant donc qu’il soit au fondement de l’industrialisation des calculs que permet de réaliser le numérique, de Parcoursup à la notation par les utilisateurs.

Ce mérite, relève pourtant toujours de l’opinion, il adoube certaines qualités au détriment d’autres : l’élève sage, celui qui possède les codes de la culture bourgeoise, le réparateur de chez Darty qui présente bien… La promotion du mérite vise à asseoir des formes de domination socialement et idéologiquement construites, il cristallise “le contrôle pour une lecture inégalitaire du monde”. “Le jugement méritocratique” fait croire à son caractère démocratique en imposant des procédures qui mettent en scène des égalités qui n’en sont pas, comme de tenter de percevoir la motivation dans des notes et appréciations passées qui ne jugent pourtant pas la motivation elle-même.

Ce mérite néolibéral transforme ce qu’il évalue en marchandise, introduit des logiques de compétition entre usagers, plutôt que d’égalité : le bac, même un bon bac ne suffit plus, il faut se soumettre à la compétition avec les autres d’abord. “Le néolibéralisme affecte profondément les valeurs d’une société et les critères d’évaluation ordinaires des individus”. L’évaluation généralisée introduit de la productivité partout sous l’allure d’une fausse émancipation individuelle. Dans la course au mérite, beaucoup partent perdants. Parcoursup distribue la pénurie de places à ceux qui seront jugés les plus efficaces pour les occuper, mais en prenant le plus petit dénominateur pour s’en assurer, à savoir les résultats scolaires. Son objectif principal n’est pas d’affecter au mieux les candidats aux études qu’ils souhaitent, mais bien avant tout de rentabiliser le marché éducatif. Le mérite est un outil de rationalisation, légitimant la sélection comme la pénurie. Il nous fait croire que la sélection est une expérience normale pour mieux discipliner les conduites individuelles. Au final, sous couvert de mérite, la rationalisation gestionnaire devient elle-même incontestable, inévitable, quels que soient ses innombrables biais ! 

Allouch nous invite à repolitiser le mérite. Tous les mérites ne sont pas également reconnus, il n’est donc pas le seul principe de l’ordre social. Il est là pour masquer les principes libéraux qu’il recouvre de son vernis individualiste. Il est là pour mettre à bas la solidarité comme l’égalité. A trop faire reposer nos sociétés sur de faux mérites et des mérites partout, le risque bien sûr, c’est de démultiplier les perdants, les humiliés, les déclassés, ceux qui ne peuvent pas atteindre l’hubris méritocratique, cet ascenseur social qui semble plutôt en train de disparaître.

Le mérite tire sa force de son efficacité émotionnelle. Le contrat qu’il propose nous touche tous, mais son objectivité est feinte, vaine. Le mérite ne vise qu’à discipliner la société au bénéfice des gagnants. Allouch nous invite donc à résister aux logiques de classements partout, renoncer à ce que ces logiques soient partout homogènes et plus encore, préserver des secteurs du mérite pour y privilégier la solidarité. Sortir des classements, changer les métriques, les démultiplier en offres concurrentes est certainement le meilleur moyen de s’extraire d’un mérite, qui, en tournant en boucle sur lui-même, risque surtout d’emporter la société avec lui. Un livre court et essentiel, donc ! 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Annabelle Allouch, Mérite, collection “Le mot est faible”, Anamosa, 2021, 112 pages, 9 euros. 

Plongez dans la Tèque !

Je vais vous recommander chaudement ce premier numéro de la revue Tèque (@revueteque), non pas parce que j’y ai commis un article, mais parce que Tèque propose enfin la revue sur le numérique que je souhaite lire depuis des années. Elle le fait plutôt humblement. Hormis mon article, les 4 autres qui la composent sont des traductions d’articles que vous avez certainement, comme moi, déjà lu. Sans surprises, ils proviennent pour l’essentiel de revues américaines dont je n’ai cessé de vous parler, comme Real Life, The Baffler ou la Technology Review. Un autre article vient d’un chercheur, artiste et designer, comme ceux que je ne cesse de vous inviter à lire. Tèque va chercher les endroits et les gens qui pensent et font le numérique, qui le questionnent, qui l’inspectent, qui nous aident à le comprendre et à le subvertir. Ces traductions offriront en tout cas, à beaucoup d’entre nous, un vrai confort de compréhension. 

Tèque est une revue de réflexion sur la technologie qui prend le temps d’en décortiquer le fonctionnement, qui plonge dans les questions que posent les pratiques, les interfaces, les programmes, leur domination culturelle et économique. Comme le disent les rédacteurs en chef de ce numéro, Loup Cellard (@CellardLoup) et Guillaume Heuguet (@G_Heuguet), il s’agit de construire “un double horizon pour leur critique : saisir en détail leur fonctionnement et ses conséquences, et les réinscrire dans des histoires plus vastes”, partout là où la technologie désormais se situe. 

Au sommaire du numéro, vous trouverez 5 articles donc. 

Le premier, signé du designer italien Silvio Lorusso (@silvio_lorusso) (j’avais évoqué longuement son excellent Entreprecariat) tente de déconstruire la figure de “l’utilisateur”. Pour Lorusso, l’utilisateur en est de moins en moins un, tant ses possibilités d’actions sont contraintes, réduites. La condition de l’utilisateur est toujours programmée par quelqu’un d’autre. Nous y sommes de moins en moins libres car nous sommes de plus en plus éloignés des outils. Nous sommes passés à une “informatique impersonnelle” qui nous dépossède, qui nous prive de savoir-faire. Nous voici prolétarisés par ces outils qui étaient censés nous rendre du pouvoir. Désormais, nous voici contraints à superviser l’automatisation. Nous ne sommes plus des utilisateurs, mais des ouvriers des systèmes, où les contenus interagissent avec nous sans fin, dans une frustration sans fin. 

Le second, signé Marlowe Granados (@marlowetatiana) revient sur l’esthétique TikTok, “espace de célébration du banal”, pur produit de l’ennui des suburbs américaines et des chambres d’adolescents confinés. Cette lecture de TikTok comme refuge virtuel de la jeunesse, qui ne cherche pas l’originalité mais la conformité, comme pour se mettre toujours à la portée de son public, dans une intimité à portée de téléphone, créé par la génération qui le consomme, offre un regard qui éclaire les spécificités des réseaux sociaux les uns envers les autres. 

Le troisième est un article du puissant Rob Horning (@robhorning), qui nous montre combien il a assimilé Bernard Stiegler pour nous expliquer lui aussi, que le numérique nous prolétarise. Nous sommes dressés par les algorithmes qui nous produisent en tant que public, tout en nous isolant les uns des autres pour mieux nous conditionner. Leur enjeux est d’abord de nous inviter à interagir avec nous-mêmes, d’être nous-mêmes notre propre public. Nous devenons “réceptifs à des systèmes qui désirent à notre place”, qui produisent pour nous de nouveaux désirs, en remplaçant les personnes que l’on désire par des machines à notre service. Nous voilà débarrassés du fardeau à produire notre propre subjectivité ! Nous sommes rendus n’être que les sujets et objets d’un marketing qui boucle sur lui-même, de systèmes qui rendent la communication sociale inutile puisqu’ils s’y substituent sans nous confronter aux frictions du social. Notre identité se dissout dans une consommation sans borne pour produire des émotions et des pulsions hors du monde social. Les systèmes nous produisent à leur image, ils instillent en nous un désir pour une culture standardisée qu’il est facile et rentable de reproduire, et ce d’autant plus qu’elle est déconnectée des complications des relations interpersonnelles. Nous sommes plongés dans l’économie libidinale de Stiegler, où le capitalisme génère ses formes esthétiques pour se reproduire lui-même. Nos identités sont fabriquées par nos consommations, qui sont sans arrêt reproduites pour alimenter la boucle… 

Le quatrième est le mien. J’y réponds à ma longue défense de l’explicabilité des systèmes pour tenter de comprendre pourquoi elle ne progresse nulle part. Des prêts bancaires à Parcoursup, les calculs demeurent bien plus opaques que transparents. A l’heure où ils se répandent partout, leur opacité s’explique en grande partie par leur caractère incontournable. S’ils sont partout les mêmes, partout incontournables, ils n’ont nulle besoin de se rendre transparents aux utilisateurs. La réduction des modes sélectifs à des calculs – qu’ils relèvent d’une pauvreté algorithmique qu’il vaut mieux ne pas expliquer ou de délires calculatoires par nature inexplicables – ne nécessite aucune explication à ceux qui sont calculés. Réduits aux calculs partout, nous produisons une société sans relations, par nature délétère. 

Le dernier article est celui que Karen Hao (@_KarenHao) a consacré aux spécialistes de l’IA de Facebook, pour montrer toute la veulerie de cette entreprise, qui n’a jamais cherché à s’amender de ses défaillances (voire même de ses crimes) algorithmiques. Édifiant !

Tèque propose à la fois des articles exigeants et d’autres plus accessibles. Ce mélange fait sens. Espérons cependant que le prochain numéro donnera plus d’espace à des contributions originales et francophones. Je suis certain que la revue attend déjà vos propositions !

Très heureux en tout cas d’avoir contribué à ce numéro. Pour ma part, j’attends déjà le prochain avec impatience !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Tèque, n°1, éditions Présentes, 200 pages, 10 euros. 

Notre foyer, c’est là où il y a le Wi-Fi

Pour son premier numéro, la jeune revue Habitante, imaginée par les architectes et urbanistes Simon de Dreuille et Julia Tournaire, souhaite penser le monde où l’on vit. En 5 articles, elle l’interroge effectivement. L’artiste et romancier Théo Casciani interroge l’effroi du retour à la campagne, dans une sorte d’anti-journal de confinement. L’anthropologue Deborah Feldman interroge pour sa part le coliving dans “Home is where your wi-fi is” et souligne combien derrière le phénomène de mode à la recherche d’un nouveau vivre ensemble pour jeunes cadres, se cache surtout un moyen d’optimiser encore plus l’immobilier – et qui n’est pas sans évoquer L’entreprécariat de Silvio Loruso. Nathan Friedman, lui, s’intéresse au mur de Trump et à ce qu’il symbolise. Jennifer Lucy Allan, elle, au son des cornes des phares. Quant à l’anthropologue Shannon Mattern (@shannonmattern) – qui a publié en 2021 A City is not a Computer – elle dresse en une cinquantaine de page une belle synthèse sur les questions de maintenance, pour repenser les relations entre société et technologie “non pas à partir des notions de nouveauté, de croissance et de progrès, mais plutôt à partir des notions d’érosion, de dégradation et de déclin”, comme y invitait, avant elle, Steven Jackson dans “Rethinking Repair” (.pdf).

A la suite des travaux d’Andrew Russell et Lee Vinsel – dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois -, elle tente une typologie du soin que nous devons apporter au monde et souligne que la meilleure vertu de la maintenance repose certainement dans les liens sociaux que ces soins produisent. De la gestion de la ville, à celle des infrastructures du social, la maintenance est souvent ce que les budgets délaissent dans des chaînes de responsabilités diffusent. Comme dans le monde domestique, il y a ce que nous réparons et ce que nous jetons, nous invitant à nous défier de la romantisation de la réparation qui masque surtout, là encore, notre surproduction de déchets (voir par exemple, nos articles sur la réparation : les cultures de la réparation et ce que révèlent les pannes). Nous devons apprendre à vivre dans des mondes plus brisés que ce que nous en voyons. Or, nous ne pouvons pas vraiment distinguer ce que nous devons nettoyer explique-t-elle, car toute maintenance s’inscrit dans une écologie complexe, comme la poussière qui revient sans cesse dans nos demeures. Un article plutôt riche et qui justifie à lui seul une plongée dans Habitante !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Habitante, n°1, éditions Audimat, décembre 2021.

A quoi sert toute cette police ?

Dans cette période où la sécurité a tout envahie ad nauseam, le petit livre collectif Défaire la police, fait du bien. Il nous rappelle qu’on pourrait construire le monde autrement. Et qu’à défaut d’y parvenir, nous sommes encore une poignée à le penser. Serge Quadruppani et Jérôme Floch signent une saisissante introduction (disponible sur Lundi Matin) qui interroge avec rage : à quoi sert toute cette police ? A défendre l’accaparement du monde par quelques-uns, répondent-ils… Et comme nous tentons tous de nous en accaparer un bout, ceci explique certainement pourquoi nous sommes si tolérants vis-à-vis de la police. Nous croyons qu’elle nous protège les uns des autres, alors qu’elle est seulement la protection que les plus riches activent pour masquer le démantèlement de l’Etat social à leur profit.

Quel que soit le problème, désormais, la police est la réponse ! Qu’importe si elle est aussi la dernière à pouvoir apporter une solution. Etre la police et la justice, certains ont choisis pour nous ! Le collectif Matsuda (@collectifmatstu1) rappelle l’origine de la police américaine (faire la guerre aux esclaves, aux Indiens, aux ouvriers) et explique que la lutte contre le crime et l’insécurité est une ritournelle pour légitimer le pouvoir. Ni l’embauche de policiers noirs, ni les formations ne diminuent leur violence sur le terrain. Définancer la police est le dernier argument en date de ses opposants (voir notre article, Démanteler les infrastructures de surveillance et de discrimination massives), car diminuer ses budgets et ressources semble à beaucoup le seul moyen pour diminuer le champ d’intervention de la police qui n’a cessé de s’étendre, au détriment d’autres réponses sociales. Critical Resistance, à Oakland, propose des ateliers de réflexions collectives pour trouver des solutions à des situations banales qui posent problèmes et pour lesquels les habitants ont trop tendance à appeler la police plutôt que de trouver des modalités d’interventions collectives. “Rendre la police obsolète, c’est donc lutter contre elle, ne pas la laisser clore nos horizons”.

Pour la philosophe Elsa Dorlin, la police n’est pas là pour assurer la sécurité du peuple, mais du mode de production. Pour elle aussi, le définancement de l’Etat social construit le devenir policier du monde. Nous entrons dans un tournant répressif qui vise à garantir la sécurité du capital à mesure que les inégalités s’envolent. Trop souvent “la police et la justice ne nous aident pas”, répond l’ultra-féministe Irene, en demandant à mettre fin au féminisme carcéral. Seuls nos ami.e.s prennent soins de nous, pas la police. “Guy Lerouge” de la Quadrature et de Technopolice, explique que la technopolice vise à renforcer l’efficacité gouvernementale, au risque de voir disparaître nos libertés politiques et personnelles, qui jusqu’à présent étaient surtout possible du fait de l’inefficacité des systèmes de surveillance.

A nouveau, comme le disait le philosophe Achille Mbembe dans Brutalisme, la technologie est le bras de cette radicalisation répressive à l’oeuvre. Mais pourtant, rappelle Lerouge, la technologie n’a pas besoin d’être efficace pour légitimer l’action de la police, comme le montre le déploiement sans résultat de la vidéosurveillance. Les technologies de surveillance permettent surtout l’élargissement des délits et des crimes, puisque sous l’oeil des caméras et des bases de données, tout devient crime. Les échecs de la police n’ont jamais empêché son maintien disait déjà Foucault.

Enfin, Jérôme Baschet, en nous montrant qu’une autre police est possible, comme c’est le cas chez les zapatistes du Chiapas, nous rappelle en conclusion que d’autres voies sont a construire qu’une sécurité sans fin, qui ne nous conduira qu’à toujours plus de violences sociales.

Dans ses excès mêmes, Défaire la police est le baume à mettre sur les plaies de de discours de droite purulents.

Hubert Guillaud

A propos du livre collectif Défaire la police, éditions Divergences, septembre 2021, 136 pages, 13 euros.