Techno bulles

En 110 pages, dans cet ouvrage paru en 2017, Catherine et Raphaël Larrère livrent une simple et éclairante synthèse sur notre défaillant rapport aux technologies. Le risque technologique repose surtout sur le succès des technologies et l’inattendu que ces succès peuvent générer. Une capacité à produire des effets involontaires qui est donc au cœur du projet technique et qui induit donc une non-maîtrise, bien loin de l’hyper-contrôle que le projet technique affirme pourtant puissamment.

Couverture du livre Bulles Techno

Leur analyse qui dissèque les problèmes de la biotechnologie (notamment de CrispR ou des OGM…) dépasse ces seuls exemples pour montrer l’ambiguïté des promesses technologiques, leur volonté de toute puissance, qui tient plus de bulles, de récits que d’une réalité. Derrière l’absence d’alternative à la techno se cache un “autoritarisme” qui sous prétexte de science vise à éradiquer toute critique, tout débat. En fait, le débat technique est toujours réduit à la seule mesure de l’efficacité, comme si toute question morale, sociale, économique ou politique était sans objet. “La réduction de l’évaluation éthique à l’évaluation des risques revient en effet à laisser les scientifiques comme seuls experts…” Le risque étant imprévisible, l’évaluer consiste à le supputer, donc à lui enlever son caractère de risque, ou à le transformer en caractère économique, coûts vs. avantages. L’hétérogénéité des éléments est réduite en choix binaire : accepter ou refuser, s’adapter ou revenir à la bougie.

Dans ces opérations, c’est notre choix qui est réduit, dissout, et avec lui le sens, la morale, la raison d’être. Le public n’a pas une peur irrationnelle des OGM, il s’interroge sur leur raison d’être, leurs finalités mais aussi leurs impacts sociaux, politiques, environnementaux…

Plus que d’une nouvelle gouvernance, dont ils mesurent après d’autres les limites, les Larrère, affreux Amish, en appellent au besoin de débats démocratiques sur la techno. L’enjeu : nous aider à trouver d’autres solutions que celles qu’on nous réclame d’approuver. Le monde ne peut pas être fabriqué seulement par la technique et encore moins sous la seule valeur d’une illusoire efficacité, qui sous couvert de performance, en oublie toutes les autres valeurs dont nous avons besoin pour faire société : la justice, l’égalité, l’équité…

A propos de Bulles technologiques, Catherine et Raphaël Larrère, éditions Wildproject, 2017.

Le progrès, une vision de classe

J’ai enfin lu L’apocalypse joyeuse (2012) de Jean-Baptiste Fressoz. Un livre sur la naissance du risque technologique, du XVIIIe au XIXe siècle, qui montre comment s’impose l’inoculation, les industries chimiques, l’éclairage au gaz ou les premières machines à vapeur, malgré les dangers bien réels qu’ils représentaient et dont les populations ont été tout de suite conscientes. Le livre souligne combien la modernité a réalisé un travail de sape des formes de gestion traditionnelles, coutumières, locales (les “Communs” qu’on souhaiterait tant voir renaître), pour s’imposer. Combien la science alliée au capital ont oeuvré pour s’imposer et imposer les régulations contractuelles. Combien tout cela a été l’affaire d’une classe sociale, la bourgeoisie triomphante, s’imposant via tous les moyens, tous les pouvoirs. “La catastrophe est le sacrifice nécessaire qui fait advenir la civilisation”. “Le progrès une épopée”, mais pas partagée.


Quant à la conclusion de Fressoz, elle mériterait d’être lu au journal de 20h : “Un chiasme curieux caractérise notre société libérale et technologique : d’un côté nous transformons radicalement la nature quand de l’autre nous proclamons l’impossibilité de modifier la société”. Nous avons accepté la logique du progrès, entériné l’immuabilité de l’enrichissement en nous ôtant les pouvoirs collectifs que nous avions conquis contre un peu de confort. Plus qu’une désinhibition, nous avons renoncé à nous battre pour ce que nous avions en commun. Pour éviter la mort, un peu d’argent, de confort. Vous pouvez rallumer votre climatiseur !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique, le Seuil, collection “L’univers historique”, février 2012, 320 pages.

La musique est un mensonge

Il faudrait trouver la raison qui pousse ceux qui composent des chansons à nous raconter des fables. Les petites chansons qu’on fredonne, celles qui nous pénètrent l’esprit, reposent toutes sur le même principe. Une petite musique simple, quelques notes… un ver d’oreille, comme l’explique très bien Oliver Sacks. Et une fable. Un mensonge éhonté, qu’on va se bercer à croire et choyer. Un mythe fusionnel qui vise à nous faire croire le plus souvent que l’amour est éternel ou que le monde est tendre.

Ca marche très bien. C’est visiblement, ce dont on veut se bercer.