Industries désenchantées

Comme chaque année, je me suis procuré le numéro annuel de la revue Z, et comme chaque année, c’est l’une de mes meilleures lectures de l’année !

Ce 15e numéro est consacré à l’industrialisation des forêts. Il nous rappelle combien nos forêts n’ont cessé d’être romantisées, alors qu’elles étaient surtout transformées et exploitées, colonisées, sur le modèle de la plantation. Malgré leur industrialisation, elles restent et demeurent, des lieux de vies, entre espaces de luttes et espaces clandestins, des “espaces qui protègent”. Sur la montagne limousine où se déroule l’essentiel de l’enquête qui compose ce numéro, en un siècle, la surface de la forêt va être multipliée par dix, pas tant par son abandon, mais bien au contraire par sa surexploitation. Pour sauvegarder les territoires, on les a vendu à l’industrie. La montagne est devenue une monoculture de résineux comme les autres. Cette transformation en espace industriel a apporté avec elle son lot d’impacts : pollution, appauvrissement des sols, diminution de la capacité des forêts à faire face aux parasites comme aux modifications climatiques. Cette surexploitation a eu les mêmes conséquences que toute autre agriculture intensive (engrais, pesticides, standardisation…) et a été (et est encore) générée par une politique qui l’encourage à coups d’aides et d’exonérations fiscales qui favorisent partout la concentration et la financiarisation du secteur (les dispositifs d’aides s’adressent exclusivement aux plus grosses entreprises, celles dont le volume de coupe est très élevé, 5% des scieries concentrent 50% du sciage ; elle va également vers de nouveaux procédés techniques, qui ne sont pourtant pas au point techniquement, comme les pellets torréfiés, qui consistent à fabriquer du charbon à partir de bois fraichement coupé). Face au coût des abatteuses, les petits travailleurs du bois sont de plus en plus contraints de fermer. Les catastrophes dont les forêts sont victimes (feux, tempêtes) ayant toujours pour conséquence de renforcer l’industrialisation et la machination plutôt que le contraire au détriment d’une sylviculture douce ou même d’un résinement adapté (à l’image de l’eucalyptus qu’on a envoyé en Algérie, alors que cet arbre nécessite énormément d’eau). Dans les forêts, les cultures vivrières ont toujours été particulièrement réprimées, de la haine de la châtaigne à celle des champignons en passant par la haine des écolos – bien plus persécutés que les industriels qui pratiquent des coupes illégales -, l’histoire de la forêt est celle d’une longue expropriation des Communs, des droits d’usages au profit de la propriété privée et d’un contrôle toujours renforcé. Un excellent article écorne le greenwashing qui invite particuliers comme entreprises à planter des arbres pour sauver la planète, rappelant combien la compensation carbone est illusoire, d’autant que là encore, on parle à nouveau de monoculture pour l’exploitation, sans attention pour les populations locales concernées. Un autre excellent article égratigne la ritournelle de la cogestion avec les populations locales (ce “dominer moins pour dominer mieux”), où “gouverner de façon participative s’affirme ainsi comme une technique plus perfectionnée d’enrôlement des populations et d’incitation à se conformer aux modes de fonctionnement imposés”, puisque le “contrôle social est bien plus économe et efficace que le contrôle administratif”. L’injonction à la gouvernance permet d’atténuer les contestations, diffusant une “mentalité gestionnaire”, exigeants des habitants qu’ils soient responsables et raisonnables, sans que cette participation ne redistribue beaucoup la manne, tout en faisant croire aux habitants qu’ils peuvent reprendre la main. 

Couverture du dernier numéro de la revue Z.

Comme toujours dans Z, cette description de l’emprise industrielle est contre-balancée par le récits des luttes qui ont tenté de s’y opposer, des habitants qui tentent d’y vivre, de ceux qui y ont été déportés, isolés, de ceux qui y travaillent, dans une mécanisation et une intensification sans fin, qui n’est pas plus facile pour les corps d’aujourd’hui que pour ceux d’hier. La mécanisation n’a pas fait disparaître la dangerosité, y rappelle-t-on : un salarié sur cinq a un accident dans l’année. Elle a surtout isolé les bûcherons, cassé les solidarités. On y lit également le récit des glaneurs, à l’image de ceux qu’on trouvait dans le merveilleux livre d’Ana Tsing, même si la monoculture tend à faire disparaître les cueilleurs de champignons. On y lit également ce que sont les actes de résistance, de sabotage, d’Ecodéfense, de contre-violence… pour tenter de “saboter la machine qui sabote le monde”. On y voit combien les Communs forestiers n’ont cessé d’être criminalisés, au détriments des savoirs sensibles et pratiques qui permettaient surtout à la forêt de se régénérer. La forêt reste un lieu de lutte pour y défendre un accès pour tous. 

On ne préservera pas les forêts sans chercher à créer une autre filière que la filière industrielle, rappellent des militants de Faîte et Racines, qui invitent à renouer avec des pratiques artisanale. Renouer avec des “pratiques de la forêt, plutôt que des connaissances théoriques”, comme le dit si justement Camille, une des étonnante habitante de la forêt que nous fait rencontrer l’incroyable équipe de Z.

Ce numéro de Z illustre très concrètement comment se déploie l’industrialisation. Celle de la filière bois est finalement pareille à toutes les autres. Ce monde enrésiné, fait écho à bien d’autres. Il nous rappelle que les techniques de l’industrialisation sont partout les mêmes. Accélération lors des chocs et scandales, aides aux plus gros acteurs, abandon de ceux qui ne peuvent pas se conformer à la machination, surveillance et répression des opposants… Ces forêts désanchantées ressemblent à tous les autres secteurs qui s’industrialisent, de l’Ecole à l’hôpital. Les mêmes techniques produisent les mêmes effets, au détriment d’un monde commun. Ellul définissait le système comme un ensemble de mécanismes qui répondent à la recherche de l’efficacité en toutes choses, pour elle-même. Pour Z, un système, c’est une machine qui relie les oppressions les unes aux autres (extractivisme, autoritarisme, exploitation sociale, raciale et de genre, inconséquence environnementale et sécuritaire…). C’est une définition tout aussi pertinente !

Hubert Guillaud

A propos de la revue Z, n°15, “Montagne Limousine, forêts désenchantées”, édition de la dernière lettre, avril 2022, 192 pages, 15 euros. La revue est également disponible sur Cairn

Pour rappel, retrouvez sur FB mes critiques du n°12 en 2018, sur l’extractivisme en Guyanne, du n°13 en 2020 sur Lubrizol – j’en avais également tiré un article pour InternetActu, “Catastrophes technologiques et risques industriels : gouverner l’ingouvernable ?” -, du n°14 en 2021 sur l’Ecole…

Homo Confort : le confort en guise de progrès

“La commodité est la force la plus puissante qui façonne nos vies et nos économies”, disait il y a quelques années Tim Wu dans une tribune pour le New York Times (dont je vous avais parlé sur InternetActu.net). C’est un peu le propos de l’anthropologue Stefano Boni dans Homo Confort qui décrit en profondeur ce que le confort de notre monde hypertechnologique produit, et surtout ce qu’il détruit. Dans cet essai plombant, Boni oppose notre monde hypertechnologique d’aujourd’hui, à un idéal hypotechnologique, c’est-à-dire un monde où la technologie ne coupe pas l’homme de son environnement, de l’effort qu’il doit produire pour y accéder. 

Couverture du livre Homo Confort.

Le confort nous assujettit de notre plein gré. C’est par la dimension expérientielle de notre bien être que le capitalisme et la technologie se diffusent, soutient très pertinemment Stefano Boni. La démocratisation du bien-être nous a protégé de la nature tout en nous permettant de profondément la remodeler. Le confort industrialisé s’est répandu partout. La commodité a été avant tout un succès politique. “Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”. Il est la clé pour comprendre notre adhésion massive au techno-productivisme. Il est la clé pour comprendre finalement combien la critique technologique est restée marginale : personne ne souhaite être libéré du confort que la technologie a produit. 

“Le confort est le programme (politique le plus) consensuel”

Boni livre plusieurs chapitres sur les effets du confort sur nous et sur la société, sur la façon dont nous sommes coupés de nos milieux, dont nos sens se réduisent à force d’être libérés de l’effort. Le confort nous conduit à réduire notre participation au monde, explique-t-il. Ce catalogue, assez sombre, qui peut paraître parfois réactionnaire, déstabilise pourtant parce que souvent, il touche juste, soulignant combien en l’absence de notre implication corporelle, nous perdons une connaissance du monde. Nous privilégions partout une connaissance abstraite sur les interactions sensorielles directes. Nous vivons dans des mondes isolés et aseptisés, coupés de leurs environnements. Nous adaptons le monde aux processus industriels et technologiques qui sont les nôtres. Et nous nous y adoptons en retour, comme si rien n’était plus précieux que de nous glisser dans nos techno-cocons, dans nos capsules de survie qui détruisent le monde plus qu’elles nous en protègent. “La sauvegarde de notre mode de vie empêche tout renoncement à la technologie”. Nos savoir-faire artisanaux ont été perdus, muséifiés. “Le confort moderne s’est affirmé sans laisser de place à aucune hybridation et sans faire aucun compromis”

Il développe d’ailleurs une réflexion plutôt intéressante sur notre rapport au bien être (très lié au “bien avoir”), cette discipline de soi qui s’impose socialement pour compenser notre inconfort perdu, à l’image du sport, où l’activité physique est réduite à sa part récréative, thérapeutique, hygiéniste… comme un soin palliatif de notre humanité perdue. Une forme de “biomoralité” s’impose à tous : un impératif moral à l’autodiscipline pour compenser notre manque d’effort que le confort produit. “Tant que l’on appréhendera le bien-être comme le résultat d’un effort individuel pour s’approcher d’un idéal de perfection défini par la société, et non comme le fruit d’un effort collectif pour concevoir une société qui favorise l’épanouissement des qualités de chacun, celui-ci sera immanquablement distribué de façon inégalitaire et restera inaccessible à bon nombre d’entre nous. Un tel souci de soi occulte les causes structurelles du mal-être et empêche d’identifier les enjeux qui participent d’un projet de changement commun. L’attention de chacun se concentre sur des choix existentiels, plutôt que sur les pouvoirs qui façonnent le monde. Plus on néglige l’analyse des maux de la société, plus on inhibe toute velléité de transformation politique en la remplaçant par des préoccupations morales et esthétisantes subjectives”. Plus la machine est LE programme et moins nous sommes capables de nous défaire de son subjuguant pouvoir. A mesure que le confort croît, nous nous éloignons et nous répugnons à ce qui n’en relève pas. Nous avons perdu les callosités qui permettaient de nous confronter à l’inconfort. “Le confort nous fait perdre de multiples compétences et savoirs incarnés, tout en produisant des corps inaptes à manipuler des matériaux dans leur état naturel”. Cette rupture entre Homo confort et le monde organique altère des processus cognitifs fondamentaux et explique notre perte de savoirs-faires. Nous perdons pied avec les savoirs incarnés au profit d’un monde de connaissances abstraites. “L’hypertechnologie est le résultat d’un processus continuel de destruction de l’hypotechnologie”, explique-t-il, en employant même le terme “technocide”, pour évoquer la mise à mort de nos outils et savoir-faire. La technologie détruit la technique. Les hommes ont été séparés de leurs outils. Pour Boni, cela nous conduit à une fragilité extrême, où les habiletés deviennent le savoir-faire de rares experts, parfois si outillés qu’ils ne savent plus faire sans leurs outillages hypertechnologiques. Pour Boni, le problème c’est que cette coupure au monde est en train de le détruire. Et que face au risque de sa destruction, nous serons plus désarmés que jamais, puisqu’incapables de réactiver nos savoirs perdus et incapables de reprendre du pouvoir avec des outils hypertechnologiques qui n’ont cessé de nous reléguer. Pour Boni, nous ne changerons pas la structure de la société sans démanteler son ossature technologique. Boni prône une réappropriation du pouvoir technique par la société, mais cette solution ne promet ni confort, ni une société conviviale que les gens n’imaginent plus tant nous nous en sommes éloignés. 

Lire Boni est assez éprouvant et déprimant. Du haut d’un travail théorique plutôt sérieux, Boni donne corps à la vieille opposition entre technique et technologie, entre artisanat et industrie. Pourtant, je ne suis pas sûr que ce discours puisse porter, pas plus qu’il n’a porté hier, autre que marginalement. La promesse du confort, qui semble ce qui reste du vieux rêve du progrès, ne semble pouvoir être défaite que par l’effondrement qui s’annonce. L’hypotechnologie demeure une promesse d’un retour à la bougie. C’est peut-être ce à quoi nous serons contraints, mais l’aporie du confort nous montre qu’il n’est pas un horizon qu’on peut éloigner de nous si facilement. Certainement parce que l’individualisme de nos sociétés contemporaines rend l’inconfort encore moins désirable qu’il n’a été dans les sociétés familiales d’antan. Le confort n’est pas un horizon. L’inconfort non plus.  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Stefano Boni, Homo Confort : le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, L’échappée, 2022, 256 p. 19 euros.

Pour une politique des appariements

Comment ça matche, une sociologie de l’appariement est assurément un livre à réserver aux spécialistes, pourtant, je vous invite à ne pas passer à côté, tant il est éclairant pour les questions technologiques. Son propos choral s’intéresse à l’appariement, c’est-à-dire aux processus visant à associer des individus et/ou des ressources deux à deux. Apparier consiste à marier, à faire des pairs, à rapprocher deux choses entre elles. Et de plus en plus souvent, ce “mariage” entre un rein et un receveur, entre un étudiant et une formation, entre un chômeur et un emploi… est médié et assuré par la technologie. C’est même à cela qu’elle sert ! Trier, classer, scorer et affecter. C’est l’essence même de bien des traitements : assembler des choses entre elles, en calculant le meilleur appariement possible !

Ce livre collectif, dirigé par Melchior Simioni (@MelchiorSimioni) et Philippe Steiner, rassemble 9 contributions sur différents systèmes et méthodes d’appariements, certains complètement technologisés, d’autres beaucoup moins, voire pas du tout. Affelnet et Parcoursup s’y taillent la part du lion, avec d’excellentes contributions de Julien Grenet et Leïla Frouillou (ainsi que Clément Pin et Agnès van Zanten), mais on trouve aussi des articles sur la rencontre en ligne signé Emmanuel Kessous, le logement social (signé Marine Bourgeois), le logement carcéral (Simioni), l’emploi (signé Hadrien Clouet et Jean-Marie Pillon), la santé (un sur la transpantation rénale signé Steiner et un sur les essais précoces en cancérologie signé Sylvain Besle). Je ne vais pas revenir sur chacune des contributions, qui mériteraient pour beaucoup de longs développements pour en exposer la richesse (notamment parce qu’elles sont toujours très concrètes, donc très informatives), mais plutôt vous faire part de quelques impressions d’ensemble, en prenant beaucoup de distance avec les propos mêmes du livre. Et esquisser une réflexion un peu politique sur l’appariement et ses limites, comme nous y invite cette sociologie. 

L’appariement, un outil politique

Dans leur introduction, Simioni et Steiner rappellent que l’appariement est bien souvent une épreuve de vie, ce calcul a souvent des conséquences importantes, voire décisives, sur les individus qui les subissent. Obtenir un prêt bancaire, un rein, une place en crèche, une formation, un emploi, un logement social… dépendent de plus en plus souvent d’un calcul, d’un score, qui va vous permettre de l’obtenir ou pas. Les critères, les pondérations choisies, les modalités de scoring ou de tri pratiquées déterminent des possibilités individuelles d’abord, des trajectoires de vie, d’existence, mais également des choix de société (selon qu’ils privilégient l’efficacité, la stabilité, la diversité, l’égalité, l’équité…). Les arènes d’appariements sont les outils puissants du monde d’aujourd’hui qui permettent de gérer en masse les demandes individuelles selon les ressources disponibles. Ce sont donc des outils éminemment politiques qui se présentent le plus souvent sous une forme technique, objective, neutre, faite de critères, de pondération, de calcul. Sous cet aspect savant, complexe, s’ingénient des outils pour tenir à distance les individus alors même que ces calculs ne sont jamais neutres ni objectifs (comme les commissions arbitrales, qu’ils outillent plus qu’ils ne remplacent, ont toujours été soupçonnées de n’être ni neutres, ni objectives). Ce sont des technologies avec des objectifs et ceux-ci sont rarement ceux de ceux qui sont calculés. 

Sous prétexte de complexité, les citoyens et individus sont tenus à distance des arènes de calculs qui déterminent leurs vies, sans toujours saisir que ces calculs pourraient être orientés bien plus à leur bénéfice qu’ils ne le sont. Ce sont des outils de l’intérêt général qui ne sont pas toujours orienté pour celui-ci, à l’image du plus emblématique d’entre eux, Parcoursup qui vise à distribuer aux “meilleurs” les meilleurs places plutôt qu’à tous les places que chacun préférerait (la fin de l’ordonnancement des voeux selon les préférences des élèves qu’il y avait dans APB est une parfaite illustration que Parcoursup ne poursuit plus la meilleure satisfaction des élèves). Si l’appariement apparie, le risque est qu’il le face depuis une efficacité technique au détriment d’une justice politique. En fait, l’appariement est un idéal vers lequel tendre, mais jamais atteint, comme la liberté ou l’égalité. Trop souvent, il sert certains au détriment d’autres. Et sans surprise aucune, du logement social au logement carcéral aux parcours scolaires (on pourrait y ajouter d’autres arènes, comme les prêts bancaires), au matching de la rencontre, ce sont d’abord et souvent les mieux pourvus qui sont les mieux servis. 

Si l’appariement apparie, le risque est qu’il le face depuis une efficacité technique au détriment d’une justice politique.

L’idéal des machines à apparier peut être, bien plus que d’autres outils, facilement dévoyé. Ces outils de calcul du social devraient pourtant être particulièrement scrutées, contrôlées, surveillées, améliorées en continue. Ce devrait des outils avec un contrôle du public fort, attentif à ses dérives, aux discriminations qu’ils produisent très facilement. On le sait, l’équité nécessite une lutte de chaque instant, une surveillance constante. Comme la liberté, les droits ou la justice, elle n’est jamais acquise. L’appariement est un outil politique, ceux qui sont appariés devraient avoir le droit d’y être représenté, majoritairement. Tant pour surveiller les outils que pour faire y évoluer les droits à leurs bénéfices ! En leur absence, c’est tout le contraire qui risque de s’y passer. Derrière les choix techniques, les effets sont politiques. 

L’opacité de l’appariement n’a aucune raison d’être 

L’opacité dans les machines d’appariement n’a qu’une fonction et une seule, permettre leur manipulation, c’est-à-dire le contournement des règles mises en place. C’est particulièrement frappant dans Parcoursup où les élèves doivent choisir des formations sans savoir si leur niveau scolaire le leur permet, n’ayant pas accès au niveau scolaire du dernier admis là où ils candidatent (boursiers comme non boursiers, bac généraux comme bac pros, quotas comme hors quotas). Comment candidater à une formation dont on ne connait pas les critères exacts d’évaluation, dont on ne connait pas le niveau de ceux qui y sont retenus ?

Exemple d’un des critères “essentiel” d’une commission des voeux sur Parcoursup : les résultats scolaires. Mais ils valent combien par rapport aux autres critères ?

Ce que l’on constate partout, c’est l’absence de lisibilité des règles d’appariement, l’absence d’information claire, projective, sur leurs modalités et l’extrême opacité des machines d’appariement (sur Parcoursup par exemple, les critères d’examens des voeux sont classés comme Essentiels, Très importants, Importants et complémentaires, sans que ne soit donné la valeur de chacun des critères entre eux, ainsi la moyenne, très essentielle, peut être affectée d’un coefficient de 10 et l’appréciation du CV, complémentaire, d’un coefficient de 1. Et ça change pour chaque formation !). Partout, les règles sont non seulement complexes, mais elles peuvent aussi être très spécifiques et très mouvantes (comme c’est souvent le cas avec les machines, les règles peuvent évoluer très vite). Cette complexité est bien souvent une conséquence de choix politiques : le fait d’y introduire certaines variables, certains critères, permet souvent de contrebalancer l’effet simpliste des arènes d’appariements (dans Parcoursup, on tente de contrebalancer l’inégalité sociale des classements selon les notes des élèves par la prise en compte de quotas de boursiers ou de bac pro ou techno par exemple). Ces règles d’affectations se complexifient quand les offres elles-mêmes sont diverses : le problème bien souvent, c’est que la recherche d’une amélioration de l’équité d’affectation nécessite également une forme d’équité de l’offre, mais cette équité de l’offre ne suit pas nécessairement les mêmes règles que l’équité d’affectation. L’équité de l’offre nécessite d’avoir des offres très différenciées pour servir la diversité des populations, quand l’équité d’affectation repose principalement sur des règles pour tous les mêmes. Mais la complexité des règles ne signifie pas que l’équité, l’explicabilité et la transparence ne puisse pas être atteinte. Les systèmes mis en place pour gérer les greffes, en France notamment (et plus qu’ailleurs, les systèmes ne sont pas partout aussi vertueux que les nôtres), du greffon rénal au greffon cardiaque, sont franchement exemplaires. Ils devraient inspirer toutes les arènes d’appariement ! 

Bien souvent, ces systèmes sont fondés sur un défaut de lisibilité des critères de priorités et sur l’absence de délibération démocratique de définition de ces critères. Ces discussions pour l’instant, on les trouve plus présente dans le domaine de la santé que dans l’enseignement par exemple, mais surtout, elles demeurent inexistantes dans les domaines d’appariement privés (par exemple, les logiciels de sélection à l’embauche), au prétexte que la concurrence entre les systèmes suffirait à départager les systèmes selon leur caractère vertueux ! Mais ce n’est pas la vertu qui prédispose à leur succès, c’est leur efficacité économique qui préside à leur déploiement, pas l’équité. En fait, nous sommes bien plus cernés par de mauvais systèmes, efficaces pour ceux qui les déploient, mais peu équitables pour les appariés, que le contraire. Construire de bons systèmes prend du temps. On peut se moquer de l’éthique de l’IA, mais pour l’instant, là où l’on trouve les meilleurs systèmes, ça reste encore dans le domaine de la santé où justement des procédures éthiques ont été mises en place et où les utilisateurs sont associés à la conception. Partout ailleurs, et notamment dans le secteur privé, les systèmes d’appariement favorisent l’efficacité de l’apparieur sur l’équité des appariés. Bien souvent, en favorisant l’efficacité de l’un on dégrade l’équité de l’autre, et inversement. Un bon appariement reste un compromis parmi de multiples options d’où l’importance qu’elles soient discutées entre calculés et calculateurs. Pour ma part je pense que tout système devrait être doté d’un comité de suivi, accueillant experts et calculés dont le but devrait être d’améliorer le système – et les comités d’éthiques n’accueillant que des scientifiques et aucun représentants usagers, vous pouvez les jeter par la fenêtre ! On devrait interdire les systèmes qui n’ont pas de comités d’utilisateurs capables d’entendre les doléances et de travailler à les remédier. 

Si ces outils sont puissants, efficaces, ils sont tous bien plus perfectibles que parfaits. Si les systèmes calculent un score, ils doivent le publier et en informer le calculé, comme le rappelait l’association Changer de Cap dans son excellent dossier sur le contrôle social à la CAF. Nous en sommes encore partout très loin. Finalement, l’appariement est bien confortable pour ceux qui le mettent en place. Il permet trop souvent d’objectiver des formes d’injustices, de cacher derrière les calculs des politiques inégalitaires, voire de faire semblant de les corriger (à l’image de l’Elo-score des applications de rencontre, qui, bien qu’amendé, demeure largement la norme). 

Autre constat, récurrent : derrière l’apparence d’objectivité, ces systèmes le sont bien peu. D’abord parce que les critères qui président à la sélection ne le sont pas toujours, à l’image, dans les systèmes d’embauche automatisés, des “prétentions à la connaissance” que les systèmes formulent, comme le fait de calculer une performance au travail depuis les mots d’un CV ou d’une lettre de motivation (qui tient bien plus de la graphologie que d’une science opérante). Dans les systèmes d’appariements, outre les biais, les discriminations, l’opacité… il faut encore se défier du scientisme, qui fait passer des calculs bancals pour de la science, quand on a surtout affaire à du réductionnisme (le matching des mots d’un CV ne prédit rien des capacités d’un candidat au poste qu’il convoite !). Ensuite parce que les évaluations qui procèdent au classement, au final, ne peuvent pas être justes ni objectives. Bien souvent, certains critères sont laissés à des appréciations humaines : ce sont notamment les appréciations mal appréciées par le système, non objectivables (ou qui ne le sont pas assez). Ici, les systèmes et ceux qui les accompagnent sont des êtres humains, avec leurs préjugés et leurs représentations déformées par les réalités qu’ils traitent. Ainsi, quand on plonge dans le travail d’une commission des voeux, on se rend compte qu’un critère comme la distance, qui ne fait pas partie des critères de la formation, est en faite prise en compte, depuis une “expérience” qui semble juste, mais qui n’est pas informée, documentée. Est-ce la distance qui fait que les élèves qui viennent de loin échouent ? Echouent-ils vraiment (quelles statistiques informe cette opinion) ? Enfin, aucune information complémentaire n’est demandée à ceux qui candidatent de loin, comme de savoir s’ils envisagent de se loger à proximité ou pas… On constate souvent cela dans les exemples d’appariements : la production d’une représentation sur les gens depuis les données recueillies ou extrapolées. Derrière les données, derrière l’objectivité, les représentations et les appréciations humaines ne sont pas effacées, mais bien souvent consolidées sans être souvent très informées, sans que le système n’aide à les déconstruire ou à les confirmer. C’est ce qu’expliquaient très bien Marianne Bellotti ou Ben Green, en soulignant combien les outils d’aide à la décision peinaient finalement à l’améliorer. Notamment parce qu’ils ne documentent pas l’histoire des décisions et leurs erreurs. C’est assurément ici que nous devrions faire des efforts : construire des outils pour améliorer la décision plus que l’accélérer ! 

Derrière les données, derrière l’objectivité, les représentations et les appréciations humaines ne sont pas effacées, mais bien souvent consolidées sans être souvent très informées, sans que le système n’aide à les déconstruire ou à les confirmer.

Le tri : de la vertu de la sélection au risque de l’exclusion

Alors que les arènes d’appariement devraient être des outils pour les réussir, bien souvent, le “tri-sélection” se transforme en “tri-exclusion”, c’est-à-dire que la procédure d’association se transforme en procédure de déqualification, d’exclusion, de rejet. Les systèmes vont avoir tendance à privilégier les associations qui se passent bien et à rejeter les autres. 

Alors que l’objectivité apparente de l’appariement, sa technicité, prolonge le mythe d’un placement toujours ajusté, toujours adéquat, l’appariement prolonge le rêve où l’offre et la demande vont parfaitement se rencontrer, obscurcissant les biais de cette rencontre. Tout comme dans le marché, la rencontre entre l’offre et la demande écarte par nature ceux qui n’ont pas les moyens d’y procéder, l’appariement écarte très facilement ceux que le système dégrade, générant finalement des formes de classes d’utilisateurs, problématiques. C’est le cas bien sûr du Elo-score (inventé dans le monde des échecs pour associer des joueurs de même niveau entre eux) des systèmes de rencontre, c’est-à-dire le score de désirabilité des profils qui font que les profils qui reçoivent beaucoup de like ont plus de propositions que les autres et que les systèmes ont tendance à les associer à des profils qui ont également reçus beaucoup ou autant de like. Pour le dire autrement, il y a toujours des choix dans les rapprochements calculés, à l’exemple du score de qualité entre offres et demandeurs d’emploi, qui dépend à 50% du matching des catégories d’emploi, à 25% du lieu de travail, à 10% du type de contrat de travail et à 5 % de la durée de travail : ce qui fait que dans le système de Pôle emploi, il est plus grave de devoir se déplacer que de se voir proposer un contrat à mi-temps ! Entre les lacunes des critères mis en place et celle de leurs codages, de leurs transcriptions, les systèmes d’appariements qualifient toujours certaines opinions sur d’autres, des gagnants et des perdants, sans jamais nous dire clairement lesquels. 

L’appariement également consiste à proposer ce qui est proposé. Il pousse ceux qui les utilisent à s’y ranger, à valider leurs classements, leurs propositions. Souvent, il n’y a pas moyen de déjouer le système (quand l’utilisateur le croit, bien souvent c’est un leurre : le seul moyen de déjouer Parcoursup consiste à avoir de très bonnes notes dans toutes ses matières, puisque c’est bien souvent la moyenne générale qui est prise en compte, sans les coefficients des spécialités). Ils distinguent des demandes légitimes (celles où les places sont nombreuses) d’autres qui le seraient donc moins, notamment celles où les places sont rares. Qu’importe si le taux de pression des secondes est faibles, comme ça peut être le cas dans l’emploi par exemple. L’appariement marche bien mieux quand il y a plus de places que quand il n’y a en pas. Il pousse à aller là là où les places sont plus nombreuses puisqu’elles seront mieux servies. Le grand risque auquel nous sommes confrontés ici, c’est que les appariements imaginés pour procéder aux meilleures associations entre toutes, se contentent de produire les associations les plus faciles tout en délaissant les autres !

Des machineries à la poursuite de leur amélioration

Dans tous les exemples présentés dans le livre, on constate que ces systèmes se développent souvent empiriquement. Une première expérimentation limitée est lancée. Le fait qu’elle marche bien permet sa généralisation qui provoque des problèmes que l’aspect limité au départ n’avait pas fait apparaître. Les problèmes bien souvent apparaissent dans la généralisation du système, l’expérimentation sur des cas spécifiques ou limités n’est pas suffisante pour voir les défauts. L’appariement s’améliore par itération successive (pour autant qu’on y associe les calculés et qu’on se dote d’outils pour améliorer l’appariement, notamment en regardant la qualité des appariements passés). On soulignera encore une fois, la plus grande rigueur des systèmes de matching du monde médical, qui à la fois sont plus rigoureux et transparents dans leurs critères, mais également plus rigoureux et transparents dans la définitions des règles de fonctionnement, dans la surveillance des systèmes et leur amélioration, notamment et avant tout en associant praticiens et patients au contrôle des systèmes. Dans la société des appariements, tous devraient y associer un comité d’orientation, fort de représentants des calculés pour améliorer les systèmes et les rendre plus éthiques, plus soucieux des effets du calcul. C’est pourtant simple, quand les utilisateurs ne sont pas associés aux systèmes, les systèmes ne bénéficient pas aux utilisateurs. Même un système aussi simple qu’un système de prise de rendez-vous devrait être pensé et produit avec des utilisateurs afin de maximiser non pas son efficacité pour la structure, mais l’équité pour tous. Si les systèmes se reconfigurent tout le temps (Parcoursup n’a cessé d’évoluer depuis 2017), l’amélioration ne peut pas se faire sans les utilisateurs, au risque que les règles des apparieurs dominent le système au détriment des appariés. 

Quand les utilisateurs ne sont pas associés aux systèmes, les systèmes ne bénéficient pas aux utilisateurs.

Derrière les données, un monde de représentations

Le matching censé bénéficier à l’usager, n’est pas toujours à son bénéfice. Il procède d’une idéologie individualiste où l’usager est censé connaître le système, est capable de l’utiliser et peut exprimer ses préférences, les ordonner. Cela signifie qu’il dispose ou peut trouver l’information nécessaire pour y parvenir. Ces systèmes imaginent un usager informé et compétent, dans des systèmes qui pourtant ne privilégient jamais la clarté d’information – au contraire, les procédures d’attributions restent complexes, les informations demandées peu standardisées, les explications peu accessibles, les contextes demeurent souvent essentiels et déterminants. En fait, bien souvent, cette opacité reste entretenue par les acteurs du système, qui eux tirent une plus value de leur maîtrise du système, à minima, un pouvoir. L’information est pourtant toujours cruciale dans les systèmes. APB pouvait paraître vertueux quand il disait aux élèves de classer leurs vœux selon leurs préférences, sans censure aucune, sans leur dire que cette absence de censure ne leur était pas nécessairement bénéfique puisqu’ils n’avaient pas connaissance des critères et seuils de choix des formations. Parcoursup finalement repose sur le même écueil. Vous pouvez candidater à SciencesPo ou à une licence de cinéma très prisée. Ce peut être votre objectif de vie, votre souhait le plus cher, votre motivation la plus grande. Si vous n’avez que 10 de moyenne et que le dernier appelé dans ces formations l’est à 18, vous ne l’obtiendrez ni avec APB, ni avec Parcoursup ! Or, partout, les critères sont obscurcis. Ni SciencesPo ni la licence de cinéma n’informent du niveau des élèves retenus. La raison de cet obscurcissement n’est jamais claire. Dans certains endroits, ce peut être une question de pouvoir, comme c’est le cas des acteurs du logement social. En ce qui concerne l’éducation nationale, la raison est la souveraineté des jurys, mais leur souveraineté ne justifie pas le fait que les critères ne puissent être projectifs. Les explications sur les fonctionnements demeurent très souvent procédurales, mais bien peu projectives.

Si les traitements sont opaques, ce n’est pourtant pas le cas des appariés. Bien souvent, on demande aux candidats de se mettre à nu, non pas tant pour s’assurer de leur honnêteté, que pour mieux tenter d’apprécier leurs candidatures au-delà des règles formelles de l’appariement. C’est que l’appariement apprécie toujours en contexte. Que malgré l’objectivité des données, il demeure une appréciation, une représentation. Les commissions d’examen des vœux des élèves se font une représentation de celui-ci tout comme les commissions d’attributions de logements sociaux ont une appréciation sur les logements et les familles qui y candidatent. La donnée n’est jamais pure. Le jugement humain est toujours là, comme les post-it qui émaillent un dossier papier, qui révèlent ce que l’apparieur ne peut y écrire. Tant mieux pour ceux qui en bénéficient. Tant pis pour les autres. Le problème, c’est que ce jugement est toujours orienté. On préfère un élève ou une famille sage à ceux qui semblent l’être moins. On ne cesse d’interpréter les données. Les profs sont persuadés in fine que le classement qu’ils font entre deux élèves aux données similaires est juste, en prenant en compte un élément anecdotique pour les départager (qui souvent n’est pas inscrit dans la règle, comme la distance à la formation qu’on a vu plus haut). Au final, on discute du cas des gens sans les connaître ou au contraire parce qu’on les connaît trop. Tout le monde souhaite que les appariements favorisent la mixité sociale, mais dans la réalité, on fait tout pour la contourner. Les présupposés sont pesants, partout et rien n’est fait pour que ces systèmes nous aident à les déjouer. Au contraire même. Les statistiques les entérinent. Savoir que statistiquement seulement 10% des bacheliers sans mention réussissent telle licence, conduit à écarter ceux qui n’ont pas de mention. Un jeune couple verra son dossier écarté d’un logement social parce qu’il n’y a que des personnes âgées dans le logement où il postule. Les écarts à la règle deviennent hors normes. La règle se renforce elle-même. Derrière l’objectivité des arènes d’appariement, les représentations, la morale, pèsent encore très lourd. Le tri devient vite une exclusion. “Les appariements passés ont un impact majeur sur les appariements futurs”, mais pas tant parce que les erreurs du passé sont prises en compte, bien plus parce que les représentations qu’on tire des appariements passés renforcent les appariements à venir. Hormis le monde médical, à nouveau, personne ne surveille les erreurs d’appariement, personne n’utilise l’historique des appariements pour questionner les lacunes du système. Il y a là matière à réel progrès. Derrière les dossiers et les chiffres, on en reste à des ressentis, à des impressions plutôt qu’à des chiffres. Le grand risque des méthodes d’appariement est de basculer du tri à l’exclusion, de renforcer les inégalités sociales du tri plutôt que de les corriger. 

“Les appariements passés ont un impact majeur sur les appariements futurs”

Les systèmes, par l’objectivité qu’ils semblent déployer, invisibilisent les jugements qu’ils produisent. Beaucoup de données sont appréciées. Les algorithmes sont des opinions disait Cathy O’Neil dénonçant l’absence de neutralité des systèmes. Les données produisent également des opinions, notamment parce qu’on leur demande de prédire des comportements : la docilité de celui qui demande un logement social, la capacité à suivre les cours d’un bon élève sur un moins bon… Au final, l’appariement demeure une machine asymétrique. Face à la mise à nue des candidats, répond l’opacité des systèmes et des critères. L’appariement est profondément paternaliste (voire pastoraliste, comme le suggèrent en conclusion Simioni et Steiner en faisant référence à Foucault). Des personnes savent mieux que vous d’après les données ce qui est bon pour vous, mais ne vous ont pas donné les codes pour le comprendre vous-même. Dans l’appariement, ceux qui apparient savent toujours ce qui est bien pour le demandeur ! Simioni distingue d’ailleurs une information mince d’une information épaisse. L’information mince, c’est le dossier, les données, les notes, ce qu’on pourrait dire comme étant le nécessaire à l’appariement. L’information épaisse, c’est tout ce qui va donner de l’épaisseur à ces notes : appréciations, motivation, données personnelles… qui vont permettre de mettre du contexte, et donc à la fois fait naître une meilleure information mais également des biais, donnant là un contexte qui bien souvent n’est pas pris en compte par les règles du calcul. Le grand risque de l’appariement, c’est finalement de mettre de côté sa promesse. Celle de prendre en compte les préférences des calculés. Alors qu’APB prenait en compte l’ordre des vœux et donc les préférences des élèves, Parcoursup s’en moque, il met tous les vœux sur un pied d’égalité. La préférence des élèves ne compte plus vraiment. Petit à petit, le système glisse du mariage stable qu’il promettait, à un tri exclusion… C’est souvent le cas dans les processus d’appariement qui se présentent pourtant comme des systèmes pour adapter les préférences des demandeurs aux ressources disponibles. En ce sens, nombre d’appariements donc n’en relèvent pas. Ce ne sont ni vos préférences ni vos motivations qui sont pris en compte. Seulement votre histoire qui détermine votre futur, comme dans le prêt bancaire votre historique de paiement, de revenu, votre stabilité familiale compte plus que la raison de ce prêt (pour le dire plus simplement, le crédit reste surtout ouvert au capital, pas à ceux qui n’en ont pas). Renforçant encore le fait que l’appariement, malgré sa technicité, dépende d’appréciations, de représentations souvent caricaturales. 

Le grand risque de l’appariement, c’est finalement de mettre de côté sa promesse. Celle de prendre en compte les préférences des calculés.

Des systèmes pour trier les masses : le risque de l’individualisation et de mise à distance des individus

L’appariement développe enfin une individualisation problématique. Chacun est responsable de ses choix dans un système de ce type, alors que non. Des gens décident pour vous, notamment pour prendre en compte ce que les données ne disent pas, bien souvent en les interprétant plus que nécessaire. Une fois que le système a classé les élèves du meilleur au moins bon, les profs vont soupeser chaque dossier pour y trouver ce qui permettra à celui-ci de remonter de quelques places, ce qui permettra à celui-là de dégringoler dans les classements… 

Il n’y a pas que les “rebuts”, les refusés des systèmes d’appariements qui posent problèmes. Il y a aussi ceux qui n’ont pas de préférence. Beaucoup d’élèves qui candidatent à des formations n’ont pas nécessairement d’envie forte, ne savent pas ce qu’ils souhaitent faire plus tard (le saviez-vous vous-mêmes ? Êtes-vous devenu le pompier que vous vouliez être enfant ?) Or, ce matching des préférences a aussi tendance à minorer ou sur-évaluer ceux qui n’ont pas de préférences claires. Dans Parcoursup, ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire, qui ne font pas de choix cohérents et des vœux multiples afférents, prennent plus de risques que d’autres. A l’inverse, ceux qui n’envisagent qu’une option comme ceux qui veulent un logement et aucun autre, prennent également plus de risques que d’autres dans des systèmes qui apparient, sans jamais recommander.  Si vous n’avez pas élargi vos options, finalement, les systèmes d’appariement risquent de vous écarter, plutôt que de vous proposer finalement une situation qui pourrait être plus adaptée. C’est l’individualisation de vos choix poussée à l’extrême. Dans ces systèmes de “mariage”, finalement, ou vous l’êtes ou vous ne l’êtes pas. Et si vous ne l’êtes pas, c’est de votre faute, jamais celle du système !

L’appariement est décisif parce qu’on souhaite bien qu’il le soit. Par exemple, Parcoursup pourrait tout à fait produire des propositions alternatives aux candidats qui soient dans les cadres de leurs choix et de l’évaluation de leurs compétences, bref, dépasser la responsabilité individuelle qu’on demande aux gamins. Mais l’appariement, c’est trop souvent oui ou non. Si erreur il y a, elle est toujours la faute de l’apparié, pas de l’apparieur. Ce sont les choix des chômeurs, comme ceux des lycéens qui sont constamment critiqués comme faisant obstacle à la rencontre. Finalement, l’élève qui n’aura rien sur Parcoursup, c’est parce qu’il n’a pas fait les choix qu’il aurait dû faire par rapport à son niveau. L’appariement est profondément un système qui refuse ses responsabilités, pour en faire porter la charge aux autres ! Mais c’est aussi un système qui tient à distance le calculé, qui bien souvent n’a pas vraiment de voie de recours simple, de voie de dialogue (et quand il en a, il ne sait pas si elles sont utilisées, à l’image de la fameuse lettre de motivation dans Parcoursup, qui n’est bien souvent lu que pour départager deux candidats entre eux, s’il y a lieu…). 

Partout où l’appariement est technologisé, il introduit de la distance, individualise les gens et les noie dans la masse. Les gens ne sont plus que leurs données, que les éléments que le système prend en compte. Les candidats non retenus par une formation ne sont que des rebuts, qu’une longue liste de noms sans existence. L’appariement met à distance les individus, les transforme en populations. On ne sélectionne pas un individu : on trie des dossiers. On rejette une foule indifférenciée. L’appariement favorise l’agrégation plus que la précision, le volume à l’unitaire. Dans les annonces d’emplois, l’information s’appauvrit (le salaire ou le temps de travail est de moins en moins précisé parce que les plateformes privées ne les renseignent pas). Dans Parcoursup, la majorité des candidats n’est bien souvent même pas classée puisqu’ils sont surnuméraires par rapport aux besoins. Aucune indications ne leurs sont données sur leur échec (en fait, leurs notes ne sont pas assez bonnes pour qu’on regarde le reste du dossier). 

Dans les arènes d’appariement, derrière l’outil, il y a un travail humain continu, à l’image des commissions d’examens des voeux de Parcoursup qui passent des milliers d’heures sur la sélection des dossiers comme l’évoquait le rapport de Nos Services Publics (même si beaucoup automatisent le tri depuis les notes sans se poser beaucoup de questions). L’appariement n’est pas l’arène parfaite, neutre et objective qu’on nous vend. Au final, la logique, aux meilleures formations les meilleures élèves, est une logique délétère. Elle entasse les moins bons aux mêmes endroits, au risque de les dégrader. Elle conforte les meilleurs formations à ne faire aucun effort et à croire leur pédagogie supérieure aux autres. Cette logique ne favorise ni la mixité sociale ni la pédagogie. A terme, elle ne bénéficiera à personne ! 

L’appariement permet de gérer la pénurie, pas de la résoudre : l’appariement est politique mais n’est pas une politique !
L’appariement est un pouvoir, que le passage au numérique déplace ou renforce, mais remet rarement en cause. L’appariement n’est jamais parfait, notamment parce que ni les ressources ni les individus ne sont extensibles. 

Le matching demeure imparfait par nature, déséquilibré. A nouveau, il ne remplace pas ce qui manque. 66% des Français sont éligibles au logement social, mais seulement 17% d’entre eux disposent d’un logement social. Des milliers de candidats peuvent candidater à une licence : si elle n’a que 17 places, elle n’a que 17 places ! Si l’appariement semble magique parce qu’il cherche à marier au mieux, il ne remplace pas une politique, contrairement à ce qu’on souhaite nous faire croire. S’il n’y a pas suffisamment de logements sociaux construits ou de places dans le supérieur là où les élèves candidatent plus massivement, l’appariement ne fera pas naître de place ! L’appariement est une très bonne solution pour gérer la pénurie, en mettant sous le tapis de la technique, le risque que cette gestion ne soit jamais juste ou équitable. L’optimisation que les arènes d’appariements proposent avant tout, est de continuer la pénurie ! 

L’appariement est une solution bien commode, mais pas une politique. Le risque c’est qu’il devienne partout la politique, de l’hôpital à l’école… L’appariement surproduit des pairs (un emploi s’ajuste à plusieurs candidats, mais un seul l’emportera), des associations, il ajuste la demande à l’offre, mais ne fait rien pour élargir l’offre ! 

L’appariement propose finalement une industrialisation des décisions. Quelque part, il véhicule “L’idée que le marché peut être remplacé par un algorithme”, alors qu’il est surtout l’accomplissement du marché. Finalement, l’amélioration de l’appariement reste toujours dépendant de décisions qui lui sont extérieures : la construction de logements sociaux, de places en université… Le risque est bien ici que l’appariement, qui est bien politique, devienne également une politique. 

L’appariement ajuste la demande à l’offre, mais ne fait rien pour élargir l’offre ! 

Comment améliorer l’appariement ?

Enfin, il me semble qu’il demeure un écueil dans l’appariement. Celui-ci se concentre souvent et d’abord sur le matching, mais délaisse ceux qui ne matchent pas, les refusés, ceux que le système n’apparie pas. Les systèmes d’appariement devraient se voir contraint de dire qui sont les refusés, et de proposer des solutions pour corriger les défauts de ces refus. Les systèmes devraient être contraints à un rapport de transparence particulier sur ceux qu’ils refusent, sur les gens qu’ils ne desservent pas, sur ceux qui ne sont pas pris en compte. Tant qu’on ne regarde pas où le système échoue, on ne peut l’améliorer. Les apparieurs doivent regarder les “résidus” de l’appariement. Ceux qui sont exclus du tri et qui risquent d’être de plus en plus nombreux à mesure que ces systèmes se déploient, à l’image des étudiants en réorientation, qui sont, avec ceux qui ne sont admis nulle part, l’indicateur de l’échec du matching.

Regarder là où le système échoue… C’est ce que fait l’agence de biomédecine qui produit une base des patients greffés pour améliorer les appariements par une rétro-information sur les résultats précédents, permettant d’examiner les appariements passés pour faire évoluer et améliorer les appariements futurs. Hormis dans le monde médical, cela n’existe pas suffisamment. Nous avons besoin d’un regard rétroactif sur les appariements, à la fois d’une manière globale, et à la fois d’une manière locale (chaque formation dans Parcoursup par exemple devrait être dotée d’un outil pour évaluer ses choix d’une année sur l’autre, leur permettant de voir que les élèves qu’ils ont retenus et bien classés sont rarement ceux qui sont venus et que les éléments qu’ils prennent en compte ne sont peut-être pas les plus pertinents pour leurs choix). Les commissions d’examens des voeux n’ont aucun outil pour savoir si leurs choix passés étaient bons ni comment ils pourraient améliorer leurs choix futurs ! 

Tant qu’on ne regarde pas où le système échoue, on ne peut l’améliorer.

Dans le monde médical, on constate qu’on est face à une réflexion vivante sur l’équité des systèmes, qui interroge et remet en cause les critères retenus (comme de privilégier les plus jeunes ou ceux qui attendent depuis longtemps un greffon). La médecine nous montre que l’appariement est quelque chose de vivant, d’humain, où chaque patient est connu des équipes, ce qui n’est pas le cas des lycéens ou des chômeurs. Les appariements humains gardent-ils plus d’humanité que les autres ? Pas toujours. L’appariement carcéral ou le logement social semblent l’être bien moins que l’appariement médical. La question de la relation de l’apparieur au candidat à l’appariement n’en est pas moins à poser !

La légitimité de l’appariement lié aux greffes s’est construite par une évolution incessante de l’allocation, et surtout par l’association des professionnels comme des associations de patients. Ce n’est pas le cas des systèmes de Pôle emploi ou de Parcoursup, hélas, où l’on ne trouve aucun représentants des calculés pour discuter des options choisies par l’apparieur ! Prendre en compte le terrain est le seul moyen de rendre les systèmes humains, de les améliorer, d’entendre la diversité des problèmes de ceux qui y sont coincés. Reste que la présence des usagers ne fait pas tout. Il faut aussi décider d’être à leur écoute, ce qui n’est pas le cas de l’éducation nationale ou de pôle emploi, qui voient les associations de chômeurs ou d’étudiants comme des risques à écarter ! Ce ne serait d’ailleurs pas le cas, si les systèmes d’appariements médicaux étaient gérés par l’ARS ou le ministère de la santé. Or, il est le fait d’une agence dédié, l’agence de biomédecine, qui oeuvre à la justice des procédés qu’elle déploie. Tant que Parcoursup sera dans les seules mains du ministère et du rectorat, Parcoursup favorisera les apparieurs sur les appariés ! Nous devrions nous inspirer des agencements institutionnels qui ont fonctionné pour créer des agencements institutionnels qui peuvent fonctionner. Les systèmes techniques majeurs doivent être organisés par des agences indépendantes qui doivent avoir pour mission la justice et l’équité des traitements. Les logiciels de la Caf devraient être supervisés non par ses agents, mais par une autorité indépendante, tout comme les systèmes liés à l’emploi ou à l’enseignement. En tout cas, l’Agence de biomédecine dans la gestion des greffes a fait un travail remarquable pour créer un système plébiscité, qui fonctionne plutôt bien et qui cherche à améliorer l’équité. 

Nous devrions nous tourner vers une solution de ce style pour mettre en place des procédures technologiques exemplaires (on pourrait compléter par une agence pour le domaine de l’assurance et de la banque…). En fait, pour faire progresser les systèmes, nous devons les doter d’objectifs progressistes et d’instances de contrôles indépendantes. C’est ce qu’a permis le déploiement de l’Agence de biomédecine, notamment en veillant à la justice et l’équité, en renforçant la discrimination positive pour des receveurs spécifiques (urgences, patients dont le groupe de comptabilité est plus rares que d’autres…). Pour gérer les intérêts de tous et les équilibrer, l’Agence tiers a été le meilleur moyen pour faire progresser l’amélioration permanente du système. Nous devrions nous en inspirer ! 

Les systèmes ne s’amélioreront pas par eux-mêmes ! Il n’y aura pas d’appariements justes sans structures de représentations qui permettent et organisent la justice !

Hubert Guillaud

A propos du livre dirigé par Melchior Simioni et Philippe Steiner, Comment ça matche, une sociologie de l’appariement, Presses de SciencesPo, 2022, 400 pages, 26 euros.

Terre brûlée

Dans 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2014), Jonathan Crary nous rappelait que notre frénésie connectée, alimentée par un capitalisme attentionnel survitaminé, érodait non seulement nos existences, mais également les conditions même de l’action politique. Nous devons toujours être disponibles au capitalisme, expliquait-il en pointant particulièrement le rôle du numérique dans notre arrachement à nous-mêmes. 

Dans son nouvel essai, Scorched Earth (Verso, 2022, non traduit), Crary continue son tableau apocalyptique des effets du capitalisme et particulièrement du numérique. “Le complexe internet,en tant que nouvelle modalité d’administration planétaire, est une part indispensable de la stratégie de défense pour maintenir le système, pour résister à la décolonisation et à la dé-occidentalisation”. L’âge numérique nécessite l’expansion des pratiques industrielles destructrices, jusqu’à l’extrême. Il perpétue le projet de domination capitaliste, dont nous vivons la phase terminale, celle de la terre brûlée, visant à “écorcher” tout ce qui y subsiste encore, étouffant tout espoir sous sa logique, comme l’illustre le terrible film de César Augusto Acevedo, La tierra y la sombra (qui montre comment la culture intensive de la canne à sucre détruit jusqu’à la possibilité même de vivre). 

Notre futur technologique ne nous est plus présenté autrement que sous la forme d’une continuation sans fin des relations de pouvoir existantes, où le progrès est remplacé par le présentisme, où le temps lui-même est aboli par le temps réel, celui de l’instantanéité et de la disponibilité immédiate et continue. Tout l’enjeu désormais consiste à “neutraliser le futur avant qu’il n’arrive”, comme si le système s’immunisait désormais contre toutes transformations, radicales comme qualitatives. La pseudo-science de la futurologie a remplacé le futur. L’IA comme la robotique ou l’internet des objets ne nous promettent qu’une relégation de l’humain, vivant et travaillant à la périphérie du système technique. La 5G elle-même vise à privilégier les flots de données entre les objets plutôt que la communication entre les gens. Le Big Data et l’IA ne sont là que pour intensifier les inégalités et développer de nouvelles armes pour défendre le système. 

La science elle-même a été essentialisée, mise au service de la technique, niant le projet émancipateur de la modernité. La méthode scientifique est devenue dépendante de la technologie. Comme le pointait Alfred North Whitehead, la plus grande invention du XIXe siècle a été l’invention de la méthode de l’invention. La science ne se définit pas tant par ses principes que par ses résultats, estime Crary, contrairement à la doxa qui veut que l’important en science soit la méthode. Elle est devenue un entrepôt d’idées prêtes à être utilisées. Elle promeut sa propre illusion : celle de nous sauver de ses accomplissements qui ont certainement été, pour beaucoup d’entre eux, plus calamiteux que bénéfiques ! En tout cas, Crary semble ne vouloir rien en garder !

Dans un monde totalement pétrifié, dédié à son ingénierie, fait d’environnements artificiels coupés des systèmes vivants, les espaces non marchands, non compétitifs, non finançables… sont de plus en plus marginalisés. Le capitalisme se produit sans nécessiter le moindre effort, pareille à une loterie, où le gagnant emporte tout, incompatible avec les normes minimales de justice ou de démocratie. La puissance et la richesse sont désormais tissées dans le complexe internet. Nous sommes sommés de vivre en ligne, là où nos espoirs et nos énergies sont inexorablement sapés, puisque nous ne pouvons y être autonomes. Les formes de vie sociales sont exclues, car inconciliables avec la rationalisation. “Les rencontres en face à face ne sont plus compatibles avec la vitesse et l’efficience financière exigée par les échanges en ligne”, dont on peut extraire des données pour alimenter le complexe. Nous sommes réduits à un modèle physiologique, où ce que nous touchons ou regardons est assimilé à ce que nous pensons. Nous voilà dans “un monde sans friction, synonyme d’absence de réflexion, de pensée ou de doutes”. Nous voici tracés en permanence, découragés d’errer comme découragés de nous perdre. Pour Crary, le problème n’est pas tant le contrôle que la perte de nos capacités, avance-t-il sans y apporter une grande démonstration (il me semble pour ma part que nos capacités ne sont pas perdues, elles sont surtout exploitées par d’autres)… donnant l’impression au final, qu’il adhère à la promesse des technologies qu’il dénonce, sans toujours voir combien cette promesse défaille à mesure qu’elle avance. 

L’essai pamphlétaire de Crary se révèle parfaitement désabusé, certainement écorché, mais pas vraiment éclairant. On a l’impression, à mesure qu’on y pénètre, qu’il assène ses arguments plus qu’il ne démontre, sans vraiment livrer de concepts qui nous aiderait à y voir clair. Décevant. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jonathan Crary, Scorched Earth, beyond digital age to post-capitalist world, Verso, 2022, 138 pages.

Le futur de travail : intensification et prolétarisation

Dans un petit livre très accessible, le sociologue Juan Sebastian Carbonell (@js_carbonell) nous explique que le Futur du travail n’est pas notre “grand remplacement” par les machines, mais notre prolétarisation par les machines. L’avenir du travail ressemble bien plus à une monde désintégré qu’intégré, à une horde de micro-entrepreneurs, sans salaires minimum ni protections sociales, qu’à un monde de robots. “Le futur du travail ressemble à son passé”, explique-t-il très justement, une lutte sociale qui doit sans cesse être recommencée. Nous continuons à vivre dans un monde et une société fondée sur le travail.

L’automatisation qui nous en libérerait est un phénomène partiel : le travail humain reste partout central, comme l’avait très bien montré le sociologue Antonio Casilli dans En attendant les robots (Le Seuil, 2019) en expliquant combien les robots comme l’IA avaient besoin de tâcherons pour nous faire croire en leurs promesses ! “Les technologies contribuent à intensifier le travail, à déqualifier les salariés, quand ce n’est pas à les discipliner et à les surveiller”, prolonge Carbonell. “Dans cette taylorisation assistée par ordinateur”, nous assistons surtout à l’homogénisation de la déqualification, qui touche de plus en plus de secteurs et d’emplois. Partout, les machines, les contrôles qu’elles induisent, favorisent une intensification du travail. La commande vocale des entrepôts de logistique a augmenté le rythme d’exécution et fait s’envoler la productivité. La promesse de la robotisation telle qu’on l’imaginait, c’est-à-dire de robots qui travailleraient à notre place, ne s’est pas réalisée. Notamment parce qu’elle coûte cher, bien plus cher que les humains. Dans la plupart des industries on compte bien peu de robots par rapport aux ouvriers. Le niveau d’automatisation reste partout faible, notamment parce que les gains que l’automatisation permet sont trop faibles compte tenu des investissements exigés, comme l’explique Aaron Benanav dans L’automatisation et le futur du travail (Divergences, 2022). Dans les supermarchés, le déploiement des caisses automatiques a pris du temps et reste partiellement accompli. Si les effectifs y baissent, c’est d’abord pour augmenter la productivité par employé ! La quatrième révolution industrielle promise par Klaus Schwab, le patron de Davos, n’est pas vraiment là et ne s’annonce pas pour demain. Le discours sur l’automatisation qui emporterait le travail avec elle semble avant tout un projet politique et rhétorique pour attirer des investisseurs légitimement réticents. L’innovation est un discours à la recherche des gains de productivité qu’il promet !

Si les robots et l’IA ont un impact, c’est sur la nature et la qualité des emplois, explique Carbonell. Plutôt que d’être remplacés par les robots, nous y sommes de plus en plus soumis, contraints non seulement à exécuter leurs ordres comme à remplir les données qui leurs permettront de les intensifier.

Pourtant, si je partage tous les constats de Carbonell, j’ai du mal à suivre ses recommandations. Ainsi, il explique (après avoir démontré le contraire) que l’automatisation pourrait être bénéfique aux travailleurs, leur permettant de mettre fin aux tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Pour lui, l’automatisation du travail devrait être le levier de nouvelles revendications pour la réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail, dans une approche assez accélérationniste. Etrange perspective quand il montre justement que l’automatisation participe finalement très peu à dépénibiliser le travail. Au contraire, le travail avec les machines, sous leur contrôle, à plutôt tendance à favoriser les tâches répétitives et la déqualification. Ce n’est pas l’automatisation qui peut rendre le travail moins pénible, c’est bien les luttes sociales qui l’accompagnent qui seront ce levier ! Pour paraphraser la phrase célèbre de Chico Mendes, on pourrait dire que la robotisation sans la lutte des classes, c’est comme de jouer aux Lego ou au petit train. 

Carbonell tente longuement de réfuter la précarisation généralisée de l’emploi. Ni l’ubérisation, ni le précariat n’ont submergé le salariat, rappelle-t-il. Certes, nous n’en sommes pas là ! Pourtant, il concède que la précarité ne cesse de progresser, même si la division des travailleurs en une multitude de statuts n’a rien de nouveau. Certes, comme il le montre, il n’y pas de réelle rupture. Si le chômage s’est développé c’est surtout lié à une très forte baisse de l’inactivité (avec l’entrée massive des femmes dans l’emploi). Certes l’ancienneté moyenne dans les entreprises comme la part de l’emploi précaire demeurent relativement stables. “Le salariat n’a pas été submergé par le précariat.” Oui, le salariat demeure la norme. Pourtant, il reconnaît que le salariat stable a lui-même été déstabilisé, avec des horaires plus flexibles, des rémunérations plus variables et individualisées. Le salariat est bien lui-même reconfiguré. Carbonell estime plutôt que la précarité n’a rien de nouveau. L’emploi stable et de longue durée est une norme plutôt récente, construite par les lois de protections sociales du XXe siècle. La précarité serait surtout le fait de certains secteurs (l’industrie automobile, la logistique…). Il reconnaît pourtant que les salaires stagnent, que les conditions de travail se dégradent. On a l’impression qu’à vouloir se démarquer sur ce sujet, Carbonell peine à convaincre, voire peine à se convaincre lui-même. La précarisation avance plus doucement qu’on ne le pense, mais elle est bien présente, elle prend des formes multiples, est loin d’être homogène. Mais le risque d’un emballement de la précarisation semble être bien plus fort qu’il n’était, surtout avec le détricotage incessant du droit du travail. C’est d’ailleurs ce qu’il concède en observant les changements à l’œuvre. Le travail prolifère, dans de nouveaux secteurs et de nouvelles formes, souvent particulièrement prolétarisée, à l’image des transformations qu’accomplit l’ubérisation (j’aime bien la définition qu’il en donne d’ailleurs, pour lui, l’ubérisation consiste à “mettre au travail de nouvelles populations en contournant le droit du travail” via des plateformes numériques, pour “exercer une pression à la baisse sur les prix et les salaires en imposant une logique du juste-à-temps, des cadences infernales et des horaires impraticables”). L’ubérisation n’est que le dernier moyen mis en œuvre par le capital pour trouver des gains de productivité et défaire l’organisation de la main d’œuvre, à la recherche d’un éternel mirage, celui d’une main d’œuvre bon marché et disciplinée. Le capitalisme numérique vise principalement à externaliser la totalité de la main d’œuvre… au profit d’une flexibilité calculée qui consiste à estimer le travail et à l’attribuer automatiquement, et ce pour une rémunération à la volée qui permet d’autant plus d’intensifier le travail que son exécution est surveillée en continue d’une manière particulièrement autoritaire (bannissant les travailleurs au moindre faux pas). Pourtant, ces formes nouvelles ont donné lieu à des résistances et des organisations spécifiques, proto syndicats ou plateformes coopératives. Carbonell réfute les opinions qui avancent que l’ubérisation serait le futur du travail, au motif que l’ubérisation serait pour l’instant circonscrite et concernerait bien peu de travailleurs et surtout parce que ses acteurs principaux n’ont pas de modèles économiques viables. Mais surtout, l’ubérisation dégraderait la qualité du service offert… ce qui ne serait pas viable à terme. Carbonell a du mal à envisager le cynisme des néolibéraux ! Certes, on peut concéder, à sa suite, que le capitalisme de plateforme est un “laboratoire” pour développer de nouvelles formes d’exploitation. Mais, ce n’est pas un laboratoire en salle stérile ! Il n’y parvient pas seul, on le voit. Il faut que les autorités, les législations, le lui permettent, à l’image de la course à l’échalote que l’on constate sur le statut des travailleurs des plateformes qui n’a été possible qu’avec le développement de l’auto-entrepreneuriat. Si l’ubérisation est un laboratoire, son virus s’est échappé de son enceinte de confinement ! 

Pour Carbonell, ce qui se transforme le plus, c’est assurément le travail du flux. Des données à la logistique, l’évolution du travail consacre un capitalisme de la chaîne d’approvisionnement qui déploie sa logique pour elle-même. C’est là que se concentrent les nouveaux emplois ouvriers. C’est le monde de la logistique, pris dans la complexité de la grande chaîne mondiale des échanges qui est désormais la force et le talon d’Achille du capitalisme. Elle vise à “mettre l’ensemble du process de travail sous la pression du marché”. C’est le flux et son calcul qui organisent le travail. La production n’est plus localisée, mais éclatée. “La chaîne d’approvisionnement est devenue l’usine elle-même”. Derrière la logistique, c’est bien le numérique qui se voit dévolu le rôle de coordonner le monde, dans une intensification du travail et une déqualification de la main d’œuvre. Un secteur où les tensions restent nombreuses, du fait des mauvaises conditions de travail, sans perspectives de carrière. Elles sont vulnérables à l’action collective, comme l’ont toujours été les systèmes de transports. “La logistique risque de devenir un secteur fondamental de la recomposition du mouvement syndical”

Dans ses perspectives conclusives, Carbonell se révèle très classique, en appelant à démarchandiser le travail et à le démocratiser. S’il s’oppose plutôt au revenu universel (“le revenu universel conçoit en termes individuels des phénomènes tels que la pauvreté ou la précarité, qui devraient en réalité être pensés de manière collective”, il remplace la relation salariale par une “relation individuelle à l’état”, il promeut l’individu hors de “toute solidarité de classe”, il renonce à construire une société différente), il défend surtout une démocratisation de l’entreprise, un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises assez radical, puisqu’il milite pour le contrôle par les salariés et pas seulement pour une répartition du pouvoir plus équitable. 

Pour Carbonell, le travail reste au cœur de nos sociétés. L’enjeu n’est pas de l’abolir. Nous devons continuer à lutter pour mieux le partager et libérer nos vies du travail. Nous en sommes loin, contrairement à ce que l’on pense. La stagnation de la baisse du temps de travail, la multiplication des horaires atypiques, tout comme le recul des droits… ne sont pas des indicateurs positifs. Ce n’est qu’en donnant plus de contrôle sur le travail aux travailleurs eux-mêmes que l’on fera progresser le droit du travail et qu’on lui donnera un autre but au travail que le seul profit. 

Au final, Carbonell livre un essai politique. Dans ses errements mêmes, il permet finalement au lecteur de mieux discuter avec lui. Tant mieux, cela permet de mieux fixer ses propres idées !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Juan Sebastian Carbonell, Le futur du travail, éditions Amsterdam, 192 pages, 12 euros.

Nous n’aurons pas d’avenir sans justice sociale !

D’Alain Supiot, je me souviens, bien sûr, de La gouvernance par les nombres (Fayard, 2015) : cette magistrale analyse de l’évolution du droit de ces 30 dernières années qui montrait comment l’hypercapitalisme déconstruit – par la dérégulation, l’accord commercial, le management et la mise en indicateurs du monde – notre État social et toutes formes de solidarités au profit de l’individualisme, de la compétition et surtout d’un nouveau rapport aux autres sous formes d’allégeances, conséquences des structures en réseaux. Dans ce livre, Supiot évoquait finalement assez peu le numérique autrement que comme un des leviers de cette transformation, passant du gouvernement par la loi à la gouvernance par les nombres. C’était presque dommage, tant l’usage (bien peu humain) des êtres humains en entités programmables toujours optimisées passe désormais par le calcul permanent permis par les machines. Reste que Supiot y était magistralement critique sur la mise en chiffre du monde au profit de certains (les chiffres sont toujours des opinions, jamais des vérités, pourrait-on asséner). De quoi renforcer encore nos convictions sur ce que l’optimisation détruit. 

D’Alain Supiot, je me souviens également de ses cours au collège de France, notamment ceux de 2016-2018 sur la figure juridique de la démocratie économique que j’étais allé (en grande partie) écouter. Alain Supiot est aussi passionnant en vrai que dans ses livres. La distinction qu’il souligne entre la démocratie représentative, où le nombre fait loi, et la démocratie sociale, qualitative, nous rappelle que la démocratie peut-être plus riche que ce à quoi tout le monde tente de la réduire. Il y rappelait, notamment combien la responsabilité sociale des entreprises était inexistante, soulignant que l’autoréglementation, comme les interprétations du Conseil constitutionnel de la loi Florange reposaient surtout une interprétation très libérale de l’entreprise, donnant le droit à n’importe quel patron de fermer une entité sous prétexte du droit à la propriété. Tant que l’intérêt de l’entreprise ne passera pas avant ceux de ses propriétaires, nous resterons soumis à des rapports de force inégaux. C’était là encore tout le propos du très court, Le travail n’est pas une marchandise, leçon de clôture de 7 années de cours au Collège de France. Il y dénonçait à nouveau combien la sape du droit du travail réduit le périmètre de la justice sociale. Bref, cela fait longtemps qu’Alain Supiot nous rappelle qu’il n’y a pas de société sans justice sociale. 

Si vous n’avez pas encore parcouru tout cela (et il y en a bien d’autres !), je vous invite à vous précipiter sur le très court Libelle qui vient de paraître au Seuil, La justice au travail. Ce petit livre est parfaitement lumineux, comme peuvent l’être parfois les formes très courtes ! Il y rappelle, très simplement, qu’il n’y a pas et n’y aura jamais de société sans justice sociale. Que cette justice suppose toujours un tiers. Et que ce tiers est par nature absent des plateformes et de la gouvernance par les nombres. Pour qu’il y ait justice il faut donc qu’un tiers (ou plusieurs) arbitre. Que pour s’extraire de relations de pouvoirs asymétriques par nature, il faut des garanties tierces et qui fonctionnent d’autant mieux si les voies de recours sont multiples et nombreuses. 

“La justice n’est pas un état spontané”

“La liberté syndicale, le droit de grève et la négociation collective sont autant de mécanismes qui permettent de convertir des rapports de force en rapports de droits”, rappelle le juriste. Or, ces mécanismes n’existent pas quand tout est calculé. La gouvernance par les nombres nous promet le mirage d’une justice spontanée, qui n’existe pas, explique-t-il en étrillant les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU que tout le monde semble considérer comme étant les règles de conduites de notre avenir. Or, la justice sociale n’y figure même pas ! Supiot dénonce cette conception purement managériale de notre horizon politique. Ces objectifs illustrent parfaitement l’impératif gestionnaire, d’où émergerait un ordre spontanément juste, sans alternative, ni garanties. Pourtant, rappelle-t-il, “la justice n’est pas un état spontané“, mais le produit d’efforts constants et sans cesse renouvelés. Les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail, en France, en sont les piliers. Et aucun de ces trois piliers ne se défendent sans luttes. Comme le dit également très bien la philosophe Anna Alexandrova (auteure d’une Philosophie pour la science du bien-être, @expertiseunder) dans une tribune pour le New Statesman, les indicateurs maîtres (comme le PIB, les ODD ou le Weelby) ne peuvent guider les politiques publiques. Un seul chiffre ne reflètera jamais tout ce qui est important. Pire, il dissimule les désaccords comme les conflits de valeurs. Aucun chiffre ne peut être un substitut à la délibération publique. “De tels indicateurs créent l’impression totalement fausse que des décisions légitimes peuvent être prises sur la base de seules preuves. Il devient alors plus difficile pour le public de contester les jugements des experts qui, dans ce cas, méritent clairement d’être contestés” (puisque ces preuves et faits ne reflètent qu’une méthode de mesure par rapport à d’autres). “Ce rêve technocratique perpétue donc l’illusion qu’il peut y avoir des règles sans politique sur la base de la seule science”

L’ubérisation, une intégration totalisante

“La gouvernance par les nombres est le dernier avatar du scientisme”, assène Alain Supiot, visant à produire des scores et des indicateurs pour tout alors que la plupart du temps nous mesurons très mal les faits sociaux, ne cessant de passer par des proxies et des réductions (les arrestations pour la criminalité par exemple). On peut débattre de tout sauf des chiffres nous sommes-nous vus répétés, comme si les indicateurs étaient capables par eux-mêmes de produire une vérité, alors qu’ils ne font que “réduire le périmètre de la démocratie”. Supiot rappelle qu’il n’y a pas d’ordre immanent. Ce délire n’est commun que pour les théoriciens du néolibéralisme et pour ceux de l’intelligence artificielle, remarque-t-il très justement (à croire que ce sont les mêmes !) ! La justice sociale n’est pas un algorithme, n’est pas une équation entre les revenus et le temps de travail qu’il suffirait d’optimiser ! Pourtant, c’est que pensent nos politiques publiques, qui depuis 40 ans paupérisent les services publics, ouvrent à l’assurance privé la santé et la retraite, soumettent les prestations familiales à des conditions de ressources, remettent en cause les statuts professionnels, et soumettent nos existence à des batteries d’objectifs, de scores et d’indicateurs de performance.

“On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”

Pour Supiot, le travail sous le contrôle des plateformes produit un nouveau servage. Un servage désormais rendu plus facile par le contrôle numérique des indicateurs, mais qui s’est développé dans des secteurs qui étaient bien peu numériques jusqu’à peu, comme dans le domaine agricole. Supiot suggère par là que c’est l’intégration plus que le numérique qui pose problème : c’est-à-dire que c’est la prise du contrôle en amont (la fourniture du travail) et en aval (la fixation du prix) ainsi que le contrôle même du travail (discipline de production) qui sont problématiques. Le numérique permet surtout d’accélérer et de faciliter cette triple prise contrôle du travail, jusqu’à sa déconnexion si les scores sont insuffisants. Cette gouvernance par les métriques, cette intégration totale, non seulement produit des liens d’allégeance, de subordination (que la jurisprudence à l’encontre de l’ubérisation a bien mis en avant), mais également produit des chaînes d’irresponsabilités et de sous-traitances toutes régulées par la seule optimisation marchande. Pire, elles découragent les solidarités sociales au profit de solidarités identitaires ou communautaires (“L’accroissement des revendications sociétales de reconnaissance de ces identités est ainsi allé de pair avec l’affaiblissement des revendications sociales de juste répartition des fruits du travail”.). La colère de l’injustice sociale est redirigée à l’encontre des groupes stigmatisés sur des bases identitaires. 

Pour Supiot, nous devons nous intéresser non pas à ce que nous sommes ou avons, mais à ce que nous faisons. C’est là que la considération et la justice doivent d’abord agir. Nous devons renforcer les principes de la justice sociale plutôt que la décomposer. En étendre le périmètre : au sens, au travail au-delà de l’emploi, à l’empreinte écologique du travail…, milite Supiot. Nous devons élargir la codétermination. Ne pas la cantonner aux questions de prix et de durée du travail, mais l’élargir à l’utilité et l’innocuité du travail. “On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font”, rappelle-t-il dans une excellente interview pour L’Humanité. Par les temps qui courent, autant dire qu’il y a encore du travail !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Alain Supiot, La justice au travail, Seuil, “Libelle”, 2022, 72 pages, 4,5 euros.

Le modèle 42

A lire l’enquête sociologique de Camille Dupuy et François Sarfati (@GouvPar_lemploi), Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, je suis resté un peu sur ma faim, notamment du fait du manque de quelques perspectives chiffrées (sur les profils d’entrée à l’école comme sur les sorties). L’étude est pourtant riche, référencée, apporte des perspectives, mais n’apprend pas grand chose à qui connait déjà un peu le fonctionnement des écoles du numérique.

Les deux sociologues se sont immergés à 42, cette école du code, privée mais gratuite, sans professeurs, lancée en 2013 par le milliardaire Xavier Niel. Ils racontent très bien les enjeux d’une formation au service de l’emploi et des entreprises, et comment son modèle d’innovation tient finalement du révélateur d’un projet politique libéral et d’un projet d’entreprise global (l’école n’est qu’une brique dans un vaste système Niel, qui va de l’incubation au fonds d’investissement). Mais plus que d’en éprouver les limites, les deux chercheurs en entérinent plutôt le succès (sans montrer hélas qui sont ceux que ce modèle met sur la touche, ceux qui n’y vont pas par exemple, que le modèle rejette ou qui quittent la piscine. Pas sûr en effet que cette implication marche pour tous !).  

Certes, l’école ne forme pas que des décrocheurs comme elle le justifie (un bon tiers des élèves ont visiblement plutôt un bon parcours scolaire, sont déjà diplômés et viennent là pour apprendre autre chose et autrement). L’école rebelle de Xavier Niel s’est effectivement bien assagie, elle est d’ailleurs bien plus proche du pouvoir qu’elle ne le défie. Elle est effectivement un modèle où “le privé agit à la place du public pour mieux pousser ce dernier à agir pour servir les intérêts du marché”. 42 tient bien plus d’un acte de “militantisme patronal”, où la philanthropie (comme à son habitude) sert d’abord et surtout ses propres investissements.

Sarfati et Dupuy soulignent que les élèves de 42 intériorisent les fragilités de nos sociétés (certainement parce qu’ils en sont aussi le produit), mais n’est-ce pas le cas finalement de bien des autres ? Nombre d’écoles désormais fonctionnent sur l’engagement (un terme qui est aussi le moteur du marketing numérique, non sans raison), c’est-à-dire sur sa résistance à l’intensité de travail, mesuré sur l’implication dans des projets, sur le comportement, sur des ateliers et exercices où l’enjeu n’est pas de réussir, mais de s’impliquer en continu, où l’enjeu est d’apprendre à travailler jusqu’à épuisement, comme pour mieux intégrer la culture du travail devenue folle, rendre la critique comme le renoncement impossibles ! Mais n’est-ce pas devenu le cas de nombre d’écoles ? On aurait aimé que le cas 42 soit comparé à celui d’une école d’ingénieur ou d’informatique d’ailleurs. On découvrirait peut-être que les méthodes pédagogiques de 42 ne sont plus si spécifiques dans ce secteur (beaucoup ont adopté le mode projet, des contenus courts, l’auto-formation, les évaluations par les pairs, l’individualisation des parcours…, moins l’absence de professeurs peut-être, même s’ils ont tendance à devenir plutôt des coachs, moins la gamification et l’autonomie des apprentissages qui semblent encore assez spécifiques…), pas plus que ses méthodes de recrutement (nombre d’écoles d’informatique recherchent bien plus les fans de code que les seuls bons élèves), ni dans les sorties d’études (elles aussi préparent à la précarité du secteur, qui est pourtant certainement l’un des secteurs les moins précarisés qui soient et toutes ont des dispositifs d’accompagnement de sorties comme des réseaux d’alumnis…). Sarfati et Dupuy soulignent néanmoins très bien que l’aventure entrepreneuriale n’est possible qu’à ceux qui peuvent se permettre de prendre des risques, c’est-à-dire les plus dotés socialement… Les autres, ceux pour qui même la “gratuité ne suffit pas” (le logement et le financement de son temps à l’école est bien souvent un problème encore plus important à 42 que dans d’autres lieux d’enseignements, notamment du fait de l’implication totale que l’école demande à ses élèves), n’ont pas d’autre objectif qu’un emploi stable. 

Au final, à lire cette histoire de l’école 42, on se rend compte que ses spécificités le sont peut-être bien moins qu’on le pensait. D’abord parce que son modèle d’apprentissage autonome puise bien sûr dans la riche histoire de “l’éducation nouvelle”… Mais surtout parce que ces formes d’apprentissages, tout comme le modèle 42, ont  été très rapidement assimilés. En presque 10 ans, l’originalité de la Niel Academy n’est plus l’exception. La privatisation, la mise en concurrence généralisée de l’éducation, est passée par là. La piscine est devenue un modèle. 42 n’est plus en rupture avec l’ordre social, elle le fait advenir en transformant ses étudiants en entrepreneurs d’eux-mêmes, capables de s’adapter, d’accepter la discipline, de se rendre disponibles à la précarité… Autant de dispositions professionnelles, opérationnelles, où la critique, la disruption que prône l’école, est finalement réincorporée et assimilée pour faire accepter les règles, pour se mettre au service de l’emploi, entre convivialité festive et don de soi. Formation, travail et emploi sont désormais les tenants d’une même continuité et ne vise qu’à “rendre disponible” les individus au marché, à s’y conformer… Intégrer la norme de l’incertitude qui caractérise les projets comme le travail.

En même temps, on peut se demander si nulle école n’a jamais produit autre chose. Dans un temps de crise qui perdure, de la politique à l’éducation, gouverner par l’emploi semble être partout devenu la seule et unique règle quelles que soient les conséquences. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Camille Dupuy, François Sarfati, Gouverner par l’emploi, une histoire de l’école 42, PUF, 2022, 240 pages.

Greenwashing, Techwashing : même impasse ?

Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public est un petit livre militant sous forme de dictionnaire qui en 24 entrées va vous rendre encore plus critique que vous n’êtes. Très basique et accessible, ce vade-mecum déconstruit les termes du débat écologique pour en montrer les béances. De l’agriculture à la ville durable, en passant par la compensation, la dématérialisation, l’économie circulaire, la neutralité carbone, la RSE, la transition ou le véhicule propre… cette micro-encyclopédie permet de réaliser combien nous sommes cernés par le greenwashing… tant et si bien qu’on se demande, après l’avoir refermé, ce qui n’en relève pas. Dans le discours Vert, nous sommes cernés par les injonctions et le marketing. L’enjeu des limites au développement semble coincé dans l’étau néolibéral, comme saisi sous l’emprise du capitalisme. L’une après l’autre, chaque entrée montre combien nous sommes pris dans les rets d’un greenwashing institutionnalisé, qui nous empêche de parler des enjeux primordiaux que sont la décroissance, la sobriété et les solutions collectives. 

Greenwashing est un bon ouvrage pour nous déciller les yeux. Il nous rappelle combien tout est fait pour dépolitiser ces enjeux, pour repousser les problèmes, retarder les décisions et les changements, les noyer de chiffres, de faux problèmes et de fausses solutions cadrées sous un prisme uniquement économique qui ne valorisent que des réponses du et par le marché, dans des vocables régulièrement mis à jour pour relancer les mêmes questions sous un nouveau jour sans les faire progresser. Bref, pour faire illusion, tout en privilégiant le business as usual

En le lisant, je me disais que nous aurions bien besoin d’un techwashing, un ouvrage similaire qui ferait le point sur le techno-solutionnisme de façade et le verrouillage que les déploiements de la technologie aujourd’hui produisent sur notre avenir. On pourrait d’ailleurs quasiment reprendre l’introduction (qui est disponible en ligne sur la revue Terrestre) d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (les deux derniers sont membres de l’Atecopol, @Atecopol) en remplaçant leur dénonciation du greenwashing par celle du techno-solutionnisme. Elle fonctionnerait très bien ! Tentons de nous y essayer (rapidement et imparfaitement) en filant les principaux arguments que Berlan, Carbou et Teulières développent dans leur introduction.  

Le Greenwashing – comme le technosolutionnisme -, dépasse largement le champ de la communication d’entreprise, pour relever d’une tendance plus générale à “mal penser” les problématiques écologiques (ou techniques) de nos sociétés. L’un comme l’autre sont des moyens de nous enfermer dans des trajectoires socio-écologiques comme socio-techniques insoutenables. Ils reposent, l’un comme l’autre, sur une rhétorique faite de termes flous, d’euphémismes, pour faire passer des déclarations invérifiables ou de simples promesses comme des moyens pour remettre les actions concrètes à plus tard. Ils relèvent d’un procédé de dissimulation, voire de manipulation pour fabriquer de l’adhésion et du consentement. Le dénigrement (techbashing) et la récupération (techwashing) sont plus complémentaires qu’opposés, car ils permettent de délimiter le “corridor du discours” en matière technique dans l’espace public. Ils permettent d’exclure du débat “sérieux” les projets de transformation sociale remettant en cause les modes de vie ou le fonctionnement du capitalisme industriel. L’un alimente l’autre. L’historien Michael Bess a parlé de société vert clair, un monde où le souci de l’environnement semble être à la fois partout et nulle part. Même chose pour la technologie. On nous dit d’un côté qu’elle amplifie les problèmes, tout en étant partout la solution à venir. Le souci technique justifie des dispositifs réglementaires qui compliquent la vie quotidienne des populations les moins favorisés, pour un résultat dérisoire. A l’image des normes qui se déploient pour la modération automatisée, qui loin de remettre en cause le modèle productiviste des réseaux sociaux, favorise l’élimination des petits réseaux… Pourtant, on le constate partout, les tentatives de technologisation (comme celles d’écologisation) semblent toujours tourner court (la réponse par la technique produit surtout des réponses défaillantes, comme nous le montrions en évoquant les applications contre les violences sexuelles par exemple). 

Face au Greenwashing, Berlan, Carbou et Teulières dénoncent nos trois aveuglements, à savoir l’économisme, le solutionnisme technologique et la pensée en silo. “L’économisme désigne la tendance à n’imaginer la conduite des affaires humaines qu’au travers des mécanismes de marché”, d’un entêtement marchand à l’image de la croissance verte, qui laisse de côté toutes les autres propositions comme l’auto-organisation ou la gestion des communs. Le solutionnisme technique, cette confiance dans l’innovation pour régler nos problèmes, est elle aussi aveugle aux alternatives. Quant à la pensée en silo, elle consiste à rester aveugle aux phénomènes systémiques, à favoriser des solutions individualistes. Ce qui fait dire à Berlan, Carbou et Teulières, que nous ne sommes pas seulement confrontés à une bataille d’enfumage, mais bien à une bataille culturelle entre ceux incapables de dévier du tunnel qu’ils creusent et ceux qui voudraient s’en extraire. 

Enfin, expliquent-ils, si le greenwashing l’emporte (même chose pour le techwashing, il me semble), c’est parce que nous sommes confrontés à une forte demande sociale pour rester dans notre zone de confort. Envisager la fin de la voiture individuelle ou celle du smartphone, est trop coûteux. Si “ces idées semblent inaudibles dans l’espace public, c’est qu’elles ne bousculent pas simplement des habitudes isolées, mais toute une vision du monde centrée sur le “progrès”, vu comme un processus linéaire qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc. Dans cette vision, évoquer par exemple une désengagement du numérique pour des raisons écologiques, c’est non seulement s’attaquer à quelque chose qui est devenu désirable pour bien des gens, mais c’est également sembler menacer l’ensemble des dispositifs techniques du quotidien (comme si refuser la 5G signifiait de facto renoncer à la radiographie médicale). Plus encore, c’est proposer de rompre avec le moteur des espérances contemporaines, comme si cette forme spécifique de développement techno-scientifique constituait la seule et unique fabrique d’un avenir désirable”. Le Greenwashing (comme le techwashing), “protège “l’idole du progrès”, dont la destitution provoquerait l’effondrement de bien des illusions constitutives de notre vie moderne”

“L’inexorable aggravation de la situation atteste de l’impuissance à réorienter la trajectoire collective.” Le Greenwashing est le “dernier rempart – illusoire et pervers – contre la panique”. Le Greenwashing marche parce qu’il nous berce d’illusions (tout comme la croyance dans les promesses innombrables de l’évolution des systèmes techniques, comme l’IA). Il marche enfin parce que “le développement industriel repose de plus en plus sur un processus objectif d’occultation des dangers”, que ce soit l’externalisation de la pollution à l’autre bout du monde pour le greenwashing, à l‘automatisation de la discrimination et à une surveillance sans limites des plus faibles pour le techwashing (des migrants aux frontières en passant par la surveillance des plus pauvres dans les systèmes administratifs…). “Le greenwashing n’est donc pas une dérive circonstancielle, mais une nécessité constitutive des sociétés industrielles”. Il est une idéologie (tout comme l’automatisation, la reconnaissance faciale, la surveillance…).

“Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera”, disait Bernard Charbonneau dans Le feu vert. Les entreprises (les plus polluantes, comme les plus technologiques) prennent désormais en charge les alternatives et les formatent selon leur vues. Elles proposent les solutions (calibrées par et pour elles) à leurs propres débordements, par des solutions de gestion du carbone dans le cadre du Greenwashing, par des solutions de gestion des contre-effets de leurs déploiements technologiques pour celles de la technique. Les milliardaires qui font fortune sur la prédation du monde nous proposent de faire semblant de le sauver. Berlan, Carbou et Teulières proposent de ne plus se laisser sidérer par les éco-promesses, par ne pas se laisser bercer par la dépolitisation qui vise à “préserver le statu quo, contrer la mobilisation et l’action collective”, échapper au changement de cap. “Alors qu’il faut changer de modèle, tout est fait pour continuer à croire que des modifications à la marge suffiraient”. Le verdissement de façade est en fait un moyen de verrouiller l’avenir, tout comme le technosolutionnisme de façade nous entraîne dans un verrouillage technique de l’avenir. L’un comme l’autre ferment nos capacités à nous saisir des enjeux et à nous permettre de décider des façons d’y répondre. 

Le technosolutionnisme est l’une des phases les plus actives du Greenwashing. A la différence qu’il reste plus hermétique encore aux questions écologiques et sociales, ne prétendant même pas faire semblant. L’enjeu, rappellent les auteurs du Manuel, c’est de nous opposer au verdissement en rendant visibles les alternatives, tout comme nous devons nous opposer au technosolutionnisme en rendant visible les alternatives. Reste encore et surtout à leur donner plus de poids qu’elles n’en ont. Le combat s’annonce déséquilibré, mais il y a quelques pistes (nous leur donnerons échos prochainement en évoquant le livre à paraître de Ben Tarnoff, Internet for the people)… 

Hubert Guillaud

A propos du livre Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public, sous la direction d’Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières, collection Anthropocène, Le Seuil, 2022, 256 pages, 19 euros.

Limites à l’éthique, l’éthique à limites

Jean-Gabriel Ganascia (JGG, @quecalcoatle) a été un de nos spécialistes en intelligence artificielle. Il est surtout connu pour avoir présidé le Comité d’éthique du CNRS (de 2016 à 2021), il siège encore à celui de Pôle Emploi (sur les questions d’IA) et est membre du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), une extension du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), initié en 2019. En 2017, il avait fait paraître un petit livre, simple, clair et précis, que j’avais beaucoup apprécié, Le mythe de la Singularité. Il vient de faire paraître Servitudes virtuelles au Seuil. Autant le dire tout de suite, ce nouveau livre est bien moins réussi. Bavard, peu tenu, Servitudes virtuelles n’éclaire aucun chemin. 

Pourtant, le livre commence bien… Puisque l’un de nos spécialistes de l’éthique nous explique donc que l’éthique, appliquée au numérique, ne produit pas grand chose, d’autre que des facilités, des rappels moraux convenus et vains. “Les éthiques à principes (…) ne nous prémunissent en rien”. Au mieux, elles nous rassurent en faisant semblant de mettre en place des principes de responsabilité. En vrai, elles permettent de mettre en place des procédures lourdes et tatillonnes, mais qui se révèlent surtout poreuses aux questions morales qui se posent. A part poser de nouvelles questions, bien souvent, elles n’apportent pas de réponses aux difficultés qui sont les nôtres. 

Pour mieux prendre en compte les limites de l’éthique, JGG propose une bien abstraite “Rose des vents”, une boussole qui n’éclaire pas bien mieux nos problèmes que l’éthique à principe. Elle renvoie à une vision très individuelle de l’éthique, où chacun est sommé de se positionner selon les mêmes grands principes, sans aider non plus aux décisions collectives. Ainsi, il prend longuement l’exemple de la fin de vie d’une personne, qu’il interroge depuis plusieurs scénarios, allant du téléchargement de la conscience de cette personne, au fait que des algorithmes déterminent l’arrêt des fonctions vitales. Des scénarios putatifs qui renvoient leurs limites les uns aux autres, sans qu’on ne s’intéresse vraiment à qui leurs efficacités bénéficient, ni à qui elles portent préjudices. C’est un peu comme si les principes achoppaient sur la décision, d’autant que la forme prospective des questions pose trop de questions irrésolues pour aider à apporter des réponses. Comme si, à mesure qu’on révèle les doutes qui recouvrent une question, la meilleure réponse était toujours de ne pas prendre position. Ganascia montre bien par exemple que le projet Neuralink d’Elon Musk, qui prévoit à terme d’accroître nos capacités mémorielles, est un projet qui, scientifiquement, pose plus de problèmes qu’il n’apporte de réponse. JGG rappelle très bien qu’en l’état, rien ne nous permet de croire que nous puissions un jour arriver à ce que ce soit possible. Très concrètement, à ce jour, nous ne savons rien de la façon dont l’information se transcrit dans nos cellules, ni de la nature de cette transcription, rappelle-t-il. Coder et encoder des neurones risque de rester encore longtemps hors de notre portée. Sans compter qu’outre l’encodage, il faut aussi répondre à la difficile question de la consolidation (comment la mémoire s’étiole ou s’ancre) et également la question de son accès (comment le souvenir re-surgit). Ces difficultés concrètes expliquent certainement qu’aucun comité d’éthique ne se soit prononcé contre le projet Neuralink explique-t-il, alors que les questions morales qu’il pose, elles, pourraient être déjà, selon nos boussoles morales, parfaitement condamnables. 

Dans son livre, Ganascia cite plus les classiques de la littérature et de la philosophie que la littérature scientifique. Il nous ressort Aristote et Montaigne pour critiquer l’amitié redéfinie par Facebook, comme si on pouvait prendre au sérieux le marketing de Facebook et le comparer à l’amitié philosophique. Les rares pages où Ganascia livre un peu de science ou de connaissance sont intéressantes, mais elles sont bien trop rares. Enfin, le problème est également que le propos qui se veut pourtant un peu surplombant, n’arrive pas toujours à dépasser les particularismes de l’auteur. Au final, il finit par glisser dans les mêmes amalgames que ceux qu’il dénonce, critiquant la transparence, le zadisme ou le “wokisme” (c’est lui qui utilise ce terme). Les nœuds papillon de JGG commencent à montrer leur époque. Sous couvert d’objectivité, il n’en produit pas plus que les autres. Pourtant, on ne pourra que le rejoindre finalement, quand il souligne, oui, que “l’éthique consiste essentiellement à appliquer de façon plus ou moins arbitraire des normes et des règlements fixés eux-mêmes sur un mode discrétionnaire”. Nous sommes finalement bien plus confrontés à une forme d’éthique contractuelle qu’autre chose, à une forme d’éthique-washing, qui tient plus du moralement correct, de l’affichage… que d’une solution aux difficultés de la réalité permettant de la maîtriser. 

Certes, l’éthique est un processus de réflexion plus que le résultat du processus (enfin, c’est dans le résultat qu’elle se projette pourtant). Certes, son but est d’abord d’organiser les différents niveaux de dialogue. Mais le risque est fort alors qu’elle se résume à agréger les opinions pour produire un avis médian, à produire du compromis et de l’acceptation plus que quelques refus. 

Je fais un peu le même constat du livre qui synthétise deux ans de travaux du CNPEN, Pour une éthique du numérique (où l’on trouve également une contribution de JGG). Ce petit livre qui agrège de très courtes contributions de ses membres, dénonce lui aussi ce qu’il réalise. 

Ce qui est marquant dans les deux ouvrages, c’est qu’on trouve très peu d’exemples concrets. On descend très peu dans les systèmes. On n’y parle quasiment pas d’économie. On y évoque plus les philosophes classiques que les systèmes techniques (et quasiment aucun penseur du numérique). Alors que l’éthique souhaite comprendre les enjeux de réel du numérique pour y placer des règles, des barrières ou des garanties, on a l’impression que le surplomb moral produit surtout du relativisme plutôt que de faire remonter les questions des systèmes eux-mêmes. On a l’impression – très désagréable – que l’éthique, en lissant son propos moral sous une forme de neutralité, d’objectivité, finit par produire un propos qui ne s’affiche jamais comme politisé. Derrière un enjeu de maîtrise sur des techniques dont nous maîtrisons pourtant mal les les impacts, l’éthique se résout souvent dans un relativisme sans conflit, comme si son enjeu était plus d’aplanir les anicroches que de les faire saillir. Elle produit plus des catégorisations que des exclusions, des bannissements, des interdictions, des positionnements clairs, alors qu’on attend d’elle qu’elle dresse la carte, qu’elle nous dise ce qu’il faut faire, de marquer les interdits, de nous alerter sur les cas où les décisions doivent rester spécifiques. 

Un autre problème, de cette éthique qui observe les projets de développements techniques d’une manière générale et surplombante, c’est qu’elle nous fait passer d’une approche déontologique, à une approche plus conséquentialiste, basée sur l’évaluation des risques. Des risques qui, quand on interroge la prospective des voitures autonomes ou des chatbots, restent toujours difficiles à évaluer. Finalement, l’éthique finit par paraître creuse et lénifiante, à l’image de la plupart des contributions que ce dernier livre assemble. Ce qui me frappe, à ces lectures, c’est le fossé entre ces approches surplombante et la réalité de terrain du travail éthique, à l’image de celui réalisé par l’agence de la biomédecine sur le Score Coeur sur le changement du mode d’attribution des greffons cardiaques en France, ou plus récemment, l’excellent travail réalisé par l’association Changer de Cap qui pointe très concrètement les dérives de la numérisation de la CAF. C’est par le regard très concret sur les systèmes que l’éthique prend les couleurs d’une exigence de responsabilisation. Si l’éthique du numérique reste une éthique à principe, c’est certainement, il me semble, parce qu’elle ne parle pas des systèmes, n’y descend pas, voire n’y descend jamais concrètement. Ce qui est le plus marquant dans ces deux ouvrages, c’est l’absence des systèmes dont on est censé parler. 

Les deux livres rappellent très bien d’où vient l’éthique, cette réflexion sur l’action. Ils rappellent l’influence du rapport Belmont, au fondement de l’éthique biomédicale moderne, qui a fondé la discipline sur 3 grands principes, à savoir : l’autonomie (c’est-à-dire le consentement des sujets), la bienfaisance (c’est-à-dire l’évaluation des risques, où les bénéfices doivent l’emporter sur les méfaits), la justice (c’est-à-dire le fait de proposer des procédures équitables). Les réflexions autour de l’éthique de l’IA ont ajouté un principe, celui de la transparence et de l’explicabilité. Mais sous prétexte d’en montrer les limites, les contradictions, JGG se prend les pieds dans le tapis de ses démonstrations. Certes, explicabilité, intelligibilité et transparence semblent plus souvent antagonistes qu’autre chose. Reste que Ganascia finit par simplement dénoncer l’idéologie de la transparence (en condamnant Julian Assange par exemple ou en fustigeant les wokistes…), sans dire un mot de l’idéologie de l’opacité ! De même, il a raison de dire qu’avec le numérique il est difficile d’anticiper bienfaits et méfaits, alors que les systèmes évoluent en continue et que la plupart d’entre eux sont plus putatifs que concrets, mais si l’éthique ne nous aide pas à voir clair entre le bien et le mal, à quoi sert-elle ? 

Au final, on a un peu l’impression que l’éthique pourrait ne pas être politique. Les propos problématiques de JGG montrent que ce n’est pourtant pas le cas. La difficulté de l’éthique à regarder les questions bien réelles pour sentencier d’en haut et produire oui, des principes vides, est certainement bien plus liée au fait de croire que l’éthique pourrait s’abstraire du politique. Elle devrait surtout nous aider à montrer là où la technique est politique, plutôt que de concourir à nous faire croire en sa neutralité ou en son progressisme. Peut-être que l’un des problèmes, l’une des différence entre les questions éthiques en médecine et dans le “numérique”, c’est que dans la santé, la question éthique est confrontée à des moments de vie particulier, alors que dans le numérique, la question n’est pas attachée à des moments particuliers, mais pose sur le fondement même de la solution produite. D’un côté, elle se rattache toujours à l’individu (on part de l’individu vers le système), alors que de l’autre, la question reste bien souvent systémique (on regarde les valeurs du système, pas celles de l’individu pris dans ses rets). 

Dans son article pour le CNPEN, Ganascia définit le numérique comme l’ensemble des applications des technologies de l’information. Une définition aussi neutre n’aide certainement pas à penser. Dominique Cardon, dans son excellent manuel – Culture numérique – , le définit autrement : “une nouvelle ère de la productivité dont l’information, la communication et le calcul seraient les principaux ressorts”. Il en fait ressortir la spécificité, qui n’est pas applicative, mais bien économique. D’un côté, on ne peut pas anticiper le numérique, puisqu’il demeure parfaitement neutre, de l’autre, on sait d’avance ce vers quoi il nous amène. 

Au final, on a un peu l’impression que l’éthique est prise dans le piège de sa neutralité, pour produire une forme de pensée magique. Le risque comme dit Catherine Tessier dans une contribution pour le livre de CNPEN, c’est qu’elle ne nous aide pas à identifier “au nom de quoi, de quelle valeur, de quel principe, de quel besoin, est conçu un objet numérique.” Comme disait Hans Jonas, dans le Principe de responsabilité, les nouvelles technos procurent à l’humanité une puissance d’intervention sur le monde qui croît plus vite que sa capacité à en appréhender les conséquences. Jérôme Perrin, directeur scientifique de Renault, a raison de vanter notre besoin de fraternité numérique (qui suppose de privilégier le plus vulnérable, via des pratiques auditables, une évaluation par les utilisateurs les plus fragiles ou les moins experts techniquement, une éthique de la sollicitude numérique… ou l’on fait avec et non à la place), en posant, lui, le fondement d’une solide boussole. 

Reste que, pour ma part, la question de l’éthique de l’IA me laisse toujours plus dubitatif. Et ces deux ouvrages, dispensables, ne lèvent pas mes doutes, mais les renforcent. J’ai l’impression que nous sommes là, dans une voie sans issue. Et qui restera d’autant plus sans issue qu’elle en reste à des objets abstraits, à des recommandations générales. 

Permettez-moi de terminer sur un objet très concret, qui me semble illustrer précisément un autre malaise. Le 7 avril 2020, le CNPEN a validé le déploiement d’outils de suivi de contacts pour lutter contre l’épidémie. Certes, il l’a fait en prenant des précautions et en faisant des mises en gardes qui n’ont pas été respectées, mais il en a malgré tout validé l’idée. Deux ans plus tard, on sait désormais que le coeur applicatif de StopCovid, le signalement automatisé des cas contacts par géolocalisation, a eu un impact minimal sur l’épidémie. C’est ce que disaient déjà ceux qui s’y opposaient (moi parmi bien d’autres). C’est ce qu’à confirmé ceux qui s’y sont concrètement intéressés par la suite. Dans son petit livre, le CNPEN reste pourtant très satisfait de ce qu’il considère comme une défense de StopCovid, le rendant possible. Il faut peut-être rappeler ici, que Jean-François Delfraissy, initiateur du CNPEN en tant que président du Comité consultatif d’éthique, a été et reste le président du Conseil scientifique Covid-19. Très concrètement là encore, ces emboîtements d’expertises, d’un comité d’éthique l’autre, demeure une béance frappante de l’éthique, alors qu’on sait très bien justement que l’éthique par définition, invite justement à prévenir ces redondances problématiques. 

Le regard éthique devrait être un regard philosophique et moral sur des systèmes techniques précis. Pour descendre de ses principes, il faut qu’il s’attarde sur la réalité des systèmes, sur la réalité des cas concrets. Cela ne suffit ni ne suffira pas, bien sûr. Mais tant qu’il restera dans le monde des idées, l’éthique n’éclairera aucun chemin. Comme le dit la philosophe Cynthia Fleury, l’éthique, c’est avant tout la place du souci de soi, des autres, du monde. L’éthique consiste à s’engager dans le monde. Comme elle le rappelle très bien, nous sommes Irremplaçables, parce que personne ne peut prendre nos engagements à notre place ! 

Pas sûr à nouveau que les comités d’éthique du numérique qui n’invitent pas le monde à s’engager dans le monde, mais rêvent de prendre des décisions à la place des autres, ne nous aident beaucoup à le changer. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Jean-Gabriel Ganascia, Servitudes virtuelles, collection “Science Ouverte”, Le Seuil, 2022, 288 pages, 21 euros. Et du livre du Comité national pilote d’éthique du numérique, coordonné par Eric Germain, Claude Kirchner et Catherine Tessier, Pour une éthique du numérique, PUF, 2022, 272 pages, 15 euros.

Dans les chaînes de données

Le nouveau petit livre de la philosophe Barbara Stiegler (@B_Stiegler) (après De la démocratie en Pandémie paru l’année dernière – voir ce que j’en disais) et de l’épidémiologiste François Alla, Santé publique année zéro offre un éclairage tout aussi lumineux que le précédent sur ces 2 années passées. Les deux auteurs cherchent à comprendre pourquoi nos libertés publiques ont été suspendues, comment en sommes-nous venus à croire que nous pouvions opposer santé et liberté ?

Depuis les années 70, de la Charte d’Ottawa à l’épidémie de Sida, nous savons pourtant qu’aucune action en santé ne peut être efficace si elle ne s’appuie pas sur l’autonomie des individus et des communautés auxquels ils appartiennent. Comment et pourquoi notre démocratie sanitaire s’est-elle effondrée en niant justement l’importance primordiale de l’égalité et de l’équité et l’importance à faire une place aux individus et collectifs dans les politiques de santé publique (on devrait même parler de santé sociale). Pourtant, ce n’est pas ce à quoi nous avons assistés. Plutôt que de chercher à réduire les inégalités de santé (voir les travaux du géographe Emmanuel Vigneron), plutôt que d’avoir recours aux associations de patients, la politique autoritaire des autorités a arbitré en faveur d’une médecine top dow, où le seul acteur valorisé était le patient autonome, “acteur de son parcours de santé”, responsable du repérage de ses symptômes, de son auto-médication, de l’activation des systèmes de suivi de contact, de son isolement, de son dépistage…) et certaines visions de la santé (infectiologues et épidémiologistes, notamment au détriments de tous les autres). Le patient n’a plus tant été défini par ses droits que par ses devoirs, rengaine libérale et macroniste répétée ad nauseam.

Cette focalisation sur l’individu a nié les déterminants sociaux de la santé, en faisant comme si les individus étaient souverainement responsables de leurs choix, indépendamment de leurs statuts sociaux et antécédents. Les autorités se sont arrogé le droit d’arbitrer. En l’absence de communautés de patients qui défendent des intérêts spécifiques, bâillonnées par les confinements, les instances de démocraties sanitaires ont été mises sur la touche. Le modèle politique a nié toute “élaboration collective de la vérité” et toute “construction démocratique de l’intérêt général”. Au lieu de cela les autorités ont instauré une politique indifférenciée, renforçant l’impact de l’épidémie sur les plus vulnérables. L’invocation d’un égalitarisme républicain face à la maladie a surtout aggravé les inégalités et vulnérabilités. L’hésitation vaccinale a été considérée comme une attitude irrationnelle, alors qu’elle a été bien moindre qu’on l’estimait, mais surtout, caricaturée dans la figure de l’antivax, alors que pour l’essentiel, elle est avant tout l’expression du doute des figures les plus éloignées du soin (vieux isolés, gens malades qui hésitent à se faire vaccinés, jeunes peu concernés par la gravité de la maladie… ce que montrait très bien la sociologue Zeynep Tufekci pour les Etats-Unis). La politique de santé publique s’est réduite à un raisonnement moral, à une alternative binaire, indifférente aux conditions d’existence. On a vacciné les plus jeunes parce qu’on n’arrivait pas à vacciner tous les plus fragiles, “ou plus exactement, parce qu’on ne fait pas l’effort suffisant pour aller vers les personnes vulnérables”.  

Stiegler et Alla montrent que ce que nous avons vu disparaître en 2 ans, c’est une politique de santé publique démocratique, compensatrice et attentive aux gens. Nous avons vu apparaître un nouvel acteur du système de santé, et qui risque demain d’être convoqué partout. Le démantèlement des systèmes de soin reposent sur un “individu connecté directement aux systèmes d’informations des autorités sanitaires, dont elles attendent une compliance et un autocontrôle permanent dans le respect des mesures et dans la production des données”. C’est le même individu qui est désormais convoqué dans Parcoursup ou dans les services publics, comme Pole Emploi ou la CAF. C’est un individu qui produit lui-même les données que vont utiliser ces systèmes à son encontre. “Ici, la santé n’est jamais appréhendée comme un fait social, dépendant de ce que la santé publique nomme les “déterminants structurels” en santé. Elle devient un ensemble de données ou de data, coproduites par les autorités sanitaires et les individus érigés en patients acteurs, qui intériorisent sans résistance toutes les normes qu’elles leur prescrivent”. Dans cette chaîne de production de données, les soignants sont réduits à l’état de simples prestataires, privés de l’expérience clinique de la maladie, tout comme les agents des systèmes sociaux ou les professeurs sont privés de leur capacité de conseil pour devenir de simples contrôleurs. Quant aux réalités sociales qui fondent les inégalités structurelles, elles sont niées, comme sont niées les différences sociales des élèves devant l’orientation ou devant la compréhension des modalités de sélection. Les populations les plus vulnérables sont stigmatisées. Éloignés des services et des systèmes numériques, les plus vulnérables sont désignés comme responsables de la crise hospitalière, comme les chômeurs et les gens au RSA sont responsables de leur situation ou les moins bons élèves accusés de bloquer Parcoursup ! Les premières victimes du démantèlement de l’Etat social sont désignées comme les ultimes coupables, accusés de ruiner les efforts de tous ! Cela reste inacceptable !  

Hubert Guillaud

A propos du livre de Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique année zéro, Gallimard, “Tracts” n°37, mars 2022.