Le futur de travail : intensification et prolétarisation

Dans un petit livre très accessible, le sociologue Juan Sebastian Carbonell (@js_carbonell) nous explique que le Futur du travail n’est pas notre “grand remplacement” par les machines, mais notre prolétarisation par les machines. L’avenir du travail ressemble bien plus à une monde désintégré qu’intégré, à une horde de micro-entrepreneurs, sans salaires minimum ni protections sociales, qu’à un monde de robots. “Le futur du travail ressemble à son passé”, explique-t-il très justement, une lutte sociale qui doit sans cesse être recommencée. Nous continuons à vivre dans un monde et une société fondée sur le travail.

L’automatisation qui nous en libérerait est un phénomène partiel : le travail humain reste partout central, comme l’avait très bien montré le sociologue Antonio Casilli dans En attendant les robots (Le Seuil, 2019) en expliquant combien les robots comme l’IA avaient besoin de tâcherons pour nous faire croire en leurs promesses ! “Les technologies contribuent à intensifier le travail, à déqualifier les salariés, quand ce n’est pas à les discipliner et à les surveiller”, prolonge Carbonell. “Dans cette taylorisation assistée par ordinateur”, nous assistons surtout à l’homogénisation de la déqualification, qui touche de plus en plus de secteurs et d’emplois. Partout, les machines, les contrôles qu’elles induisent, favorisent une intensification du travail. La commande vocale des entrepôts de logistique a augmenté le rythme d’exécution et fait s’envoler la productivité. La promesse de la robotisation telle qu’on l’imaginait, c’est-à-dire de robots qui travailleraient à notre place, ne s’est pas réalisée. Notamment parce qu’elle coûte cher, bien plus cher que les humains. Dans la plupart des industries on compte bien peu de robots par rapport aux ouvriers. Le niveau d’automatisation reste partout faible, notamment parce que les gains que l’automatisation permet sont trop faibles compte tenu des investissements exigés, comme l’explique Aaron Benanav dans L’automatisation et le futur du travail (Divergences, 2022). Dans les supermarchés, le déploiement des caisses automatiques a pris du temps et reste partiellement accompli. Si les effectifs y baissent, c’est d’abord pour augmenter la productivité par employé ! La quatrième révolution industrielle promise par Klaus Schwab, le patron de Davos, n’est pas vraiment là et ne s’annonce pas pour demain. Le discours sur l’automatisation qui emporterait le travail avec elle semble avant tout un projet politique et rhétorique pour attirer des investisseurs légitimement réticents. L’innovation est un discours à la recherche des gains de productivité qu’il promet !

Si les robots et l’IA ont un impact, c’est sur la nature et la qualité des emplois, explique Carbonell. Plutôt que d’être remplacés par les robots, nous y sommes de plus en plus soumis, contraints non seulement à exécuter leurs ordres comme à remplir les données qui leurs permettront de les intensifier.

Pourtant, si je partage tous les constats de Carbonell, j’ai du mal à suivre ses recommandations. Ainsi, il explique (après avoir démontré le contraire) que l’automatisation pourrait être bénéfique aux travailleurs, leur permettant de mettre fin aux tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Pour lui, l’automatisation du travail devrait être le levier de nouvelles revendications pour la réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail, dans une approche assez accélérationniste. Etrange perspective quand il montre justement que l’automatisation participe finalement très peu à dépénibiliser le travail. Au contraire, le travail avec les machines, sous leur contrôle, à plutôt tendance à favoriser les tâches répétitives et la déqualification. Ce n’est pas l’automatisation qui peut rendre le travail moins pénible, c’est bien les luttes sociales qui l’accompagnent qui seront ce levier ! Pour paraphraser la phrase célèbre de Chico Mendes, on pourrait dire que la robotisation sans la lutte des classes, c’est comme de jouer aux Lego ou au petit train. 

Carbonell tente longuement de réfuter la précarisation généralisée de l’emploi. Ni l’ubérisation, ni le précariat n’ont submergé le salariat, rappelle-t-il. Certes, nous n’en sommes pas là ! Pourtant, il concède que la précarité ne cesse de progresser, même si la division des travailleurs en une multitude de statuts n’a rien de nouveau. Certes, comme il le montre, il n’y pas de réelle rupture. Si le chômage s’est développé c’est surtout lié à une très forte baisse de l’inactivité (avec l’entrée massive des femmes dans l’emploi). Certes l’ancienneté moyenne dans les entreprises comme la part de l’emploi précaire demeurent relativement stables. “Le salariat n’a pas été submergé par le précariat.” Oui, le salariat demeure la norme. Pourtant, il reconnaît que le salariat stable a lui-même été déstabilisé, avec des horaires plus flexibles, des rémunérations plus variables et individualisées. Le salariat est bien lui-même reconfiguré. Carbonell estime plutôt que la précarité n’a rien de nouveau. L’emploi stable et de longue durée est une norme plutôt récente, construite par les lois de protections sociales du XXe siècle. La précarité serait surtout le fait de certains secteurs (l’industrie automobile, la logistique…). Il reconnaît pourtant que les salaires stagnent, que les conditions de travail se dégradent. On a l’impression qu’à vouloir se démarquer sur ce sujet, Carbonell peine à convaincre, voire peine à se convaincre lui-même. La précarisation avance plus doucement qu’on ne le pense, mais elle est bien présente, elle prend des formes multiples, est loin d’être homogène. Mais le risque d’un emballement de la précarisation semble être bien plus fort qu’il n’était, surtout avec le détricotage incessant du droit du travail. C’est d’ailleurs ce qu’il concède en observant les changements à l’œuvre. Le travail prolifère, dans de nouveaux secteurs et de nouvelles formes, souvent particulièrement prolétarisée, à l’image des transformations qu’accomplit l’ubérisation (j’aime bien la définition qu’il en donne d’ailleurs, pour lui, l’ubérisation consiste à “mettre au travail de nouvelles populations en contournant le droit du travail” via des plateformes numériques, pour “exercer une pression à la baisse sur les prix et les salaires en imposant une logique du juste-à-temps, des cadences infernales et des horaires impraticables”). L’ubérisation n’est que le dernier moyen mis en œuvre par le capital pour trouver des gains de productivité et défaire l’organisation de la main d’œuvre, à la recherche d’un éternel mirage, celui d’une main d’œuvre bon marché et disciplinée. Le capitalisme numérique vise principalement à externaliser la totalité de la main d’œuvre… au profit d’une flexibilité calculée qui consiste à estimer le travail et à l’attribuer automatiquement, et ce pour une rémunération à la volée qui permet d’autant plus d’intensifier le travail que son exécution est surveillée en continue d’une manière particulièrement autoritaire (bannissant les travailleurs au moindre faux pas). Pourtant, ces formes nouvelles ont donné lieu à des résistances et des organisations spécifiques, proto syndicats ou plateformes coopératives. Carbonell réfute les opinions qui avancent que l’ubérisation serait le futur du travail, au motif que l’ubérisation serait pour l’instant circonscrite et concernerait bien peu de travailleurs et surtout parce que ses acteurs principaux n’ont pas de modèles économiques viables. Mais surtout, l’ubérisation dégraderait la qualité du service offert… ce qui ne serait pas viable à terme. Carbonell a du mal à envisager le cynisme des néolibéraux ! Certes, on peut concéder, à sa suite, que le capitalisme de plateforme est un “laboratoire” pour développer de nouvelles formes d’exploitation. Mais, ce n’est pas un laboratoire en salle stérile ! Il n’y parvient pas seul, on le voit. Il faut que les autorités, les législations, le lui permettent, à l’image de la course à l’échalote que l’on constate sur le statut des travailleurs des plateformes qui n’a été possible qu’avec le développement de l’auto-entrepreneuriat. Si l’ubérisation est un laboratoire, son virus s’est échappé de son enceinte de confinement ! 

Pour Carbonell, ce qui se transforme le plus, c’est assurément le travail du flux. Des données à la logistique, l’évolution du travail consacre un capitalisme de la chaîne d’approvisionnement qui déploie sa logique pour elle-même. C’est là que se concentrent les nouveaux emplois ouvriers. C’est le monde de la logistique, pris dans la complexité de la grande chaîne mondiale des échanges qui est désormais la force et le talon d’Achille du capitalisme. Elle vise à “mettre l’ensemble du process de travail sous la pression du marché”. C’est le flux et son calcul qui organisent le travail. La production n’est plus localisée, mais éclatée. “La chaîne d’approvisionnement est devenue l’usine elle-même”. Derrière la logistique, c’est bien le numérique qui se voit dévolu le rôle de coordonner le monde, dans une intensification du travail et une déqualification de la main d’œuvre. Un secteur où les tensions restent nombreuses, du fait des mauvaises conditions de travail, sans perspectives de carrière. Elles sont vulnérables à l’action collective, comme l’ont toujours été les systèmes de transports. “La logistique risque de devenir un secteur fondamental de la recomposition du mouvement syndical”

Dans ses perspectives conclusives, Carbonell se révèle très classique, en appelant à démarchandiser le travail et à le démocratiser. S’il s’oppose plutôt au revenu universel (“le revenu universel conçoit en termes individuels des phénomènes tels que la pauvreté ou la précarité, qui devraient en réalité être pensés de manière collective”, il remplace la relation salariale par une “relation individuelle à l’état”, il promeut l’individu hors de “toute solidarité de classe”, il renonce à construire une société différente), il défend surtout une démocratisation de l’entreprise, un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises assez radical, puisqu’il milite pour le contrôle par les salariés et pas seulement pour une répartition du pouvoir plus équitable. 

Pour Carbonell, le travail reste au cœur de nos sociétés. L’enjeu n’est pas de l’abolir. Nous devons continuer à lutter pour mieux le partager et libérer nos vies du travail. Nous en sommes loin, contrairement à ce que l’on pense. La stagnation de la baisse du temps de travail, la multiplication des horaires atypiques, tout comme le recul des droits… ne sont pas des indicateurs positifs. Ce n’est qu’en donnant plus de contrôle sur le travail aux travailleurs eux-mêmes que l’on fera progresser le droit du travail et qu’on lui donnera un autre but au travail que le seul profit. 

Au final, Carbonell livre un essai politique. Dans ses errements mêmes, il permet finalement au lecteur de mieux discuter avec lui. Tant mieux, cela permet de mieux fixer ses propres idées !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Juan Sebastian Carbonell, Le futur du travail, éditions Amsterdam, 192 pages, 12 euros.

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