Techlash et Technoluttes : Vers la convergence des technoluttes ?

Cet article est ma contribution à un ouvrage collectif paru il y a 2 ans.
Thierry Germain et Jean-Laurent Cassely (dir.), La France qui vient, cahier de tendances 2020, Fondation Jean Jaurès, éditions de l’Aube, mai 2020.  

En 2013, le rédacteur en chef de The Economist, Adrian Wooldridge déposait dans les colonnes de son journal le terme de Techlash1, contraction de tech et de backlash (que l’on peut traduire par contrecoup, tollé ou retour de flamme). A l’époque, Wooldridge prophétisait un retour de bâton du public à l’égard des excès du monde de la technologie. Mais les excès qu’il dénonçait alors n’étaient rien d’autre que la richesse et les excentricités trop ostentatoires des nouveaux parvenus du monde de la tech dans un monde en crise économique. Une condamnation morale qui est restée symbolique. 

“La tech n’est plus tant l’outil de libération des individus et des collectifs qu’elle était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système.”

Le terme a pourtant continué d’être utilisé, mais il s’est transformé. Il décrit désormais « l’animosité grandissante du public à l’égard des grandes plateformes technologiques ». Mot de l’année 2018 consacré par le Financial Times2, il concrétise l’accumulation permanente de scandales concernant les pratiques des grands acteurs de la technologie. Le Techlash désigne la perte de confiance des utilisateurs envers les services numériques. Cette défiance est multiple. Elle concerne à la fois leur situation de monopole et d’abus de position dominante, les problèmes de sécurité qu’ils n’arrivent pas à endiguer, la perte de confiance dans la qualité de leurs outils à mesure que leurs biais se révèlent et que l’emprise psychologique de ces services sur nos vies quotidiennes se fait plus prégnante. A l’image du doute né suite au scandale Cambridge Analytica quant à l’influence des géants du numérique sur les comportements électoraux, pour de plus en plus de leurs utilisateurs3, il y a le sentiment diffus qu’une malveillance est à l’œuvre dans les outils qu’ils utilisent en permanence, qu’une dissonance réelle oppose la « coolitude » des services proposés et leurs conséquences bien réelles sur l’existence même de chacun. Un sentiment de malaise qui s’est concrétisé dans le débat initié dès 2016 par le designer américain Tristan Harris autour de la question attentionnelle dénonçant l’emprise de la conception même de nos outils sur notre volonté : « Il y a aujourd’hui un problème dans les choix que l’industrie de la technologie fait pour nous »4

La tech : une concentration de problèmes

Le monde de la technologie, de la fabrication du matériel au logiciel, est attaqué sur tous les fronts. La tech est de plus en plus critiquée pour sa pratique massive de l’évasion fiscale. Elle est conspuée pour les innombrables scandales, quasiment quotidiens, de fuites de données personnelles. Depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013, elle est désignée comme le principal acteur de la surveillance panoptique des Etats au détriment de toutes les libertés publiques. Elle est montrée du doigt pour son rôle croissant dans l’accélération de l’extraction des ressources naturelles et de la crise écologique. Elle est surtout devenue le symbole d’une injustice sociale qui s’incarne désormais dans les systèmes numériques qu’elle déploie à tous les niveaux de la société. Une « automatisation des inégalités », dénonce la chercheuse américaine Virginia Eubanks5, qui souligne combien les systèmes techniques marginalisent les groupes les plus marginalisés, créant une « boucle de rétroaction de l’injustice » qui renforce sans fin la surveillance, le soupçon et les punitions. « Les biais sont devenus le matériel brut de l’IA », s’alarme Kate Crawford de l’AI Now Institute en expliquant combien ces biais sociaux ne seront pas réductibles par des formules mathématiques6. « Les algorithmes sont des opinions formulées dans du code », tranche Cathy O’Neil7

Le numérique n’est plus tant l’outil de libération et d’autonomisation des individus et des collectifs qu’il était au début de l’informatique individuelle, que l’incarnation même du système. La techno, n’est plus tant le bras armé du capitalisme, que le moyen, le milieu de sa propre réalisation, comme si la technologie avait assujetti à sa propre efficacité tant le politique que le pouvoir économique8.

Pas étonnant donc que le numérique concentre les critiques. Que ce soit celle des habitants qui luttent contre la gentrification des lieux que la technologie s’accapare, comme c’est le cas dans la Silicon Valley9. Celle des salariés de ces entreprises qui contestent certaines de leurs politiques, notamment le développement d’outils de surveillance policier, à l’image de la contestation du projet Maven, un contrat entre Google et le Pentagone pour doter les drones américains d’outils d’intelligence artificielle pour optimiser les frappes automatisées10. Mais également la contestation du sexisme et du racisme plus ou moins feutré qui ont cours dans ces organisations11… quand ce ne sont pas les conditions de travail elles-mêmes qui sont de plus en plus pointées du doigt que ce soit par les employés des centres de logistique d’Amazon12 ou les livreurs et chauffeurs précarisés par l’ubérisation13. Celle enfin des usagers des technologies pris dans les rets de ces outils dont ils mesurent le caractère de plus en plus addictif pour les uns ou de plus en plus policiers pour les autres. Celle surtout d’utilisateurs qui constatent que la transformation numérique qui se met en place ne leur apporte pas le bonheur et le progrès tant attendu. 

De quelles technoluttes parle-t-on ?

Pour la chercheuse en sociologie à Berkeley, Nataliya Nedzhvetskaya, qui documente depuis plusieurs années une base de données pour répertorier les actions collectives dans ce secteur aux Etats-Unis, le nombre d’actions a décollé ces deux dernières années, passant d’une dizaine par an depuis le début des années 2010 à plus d’une centaine en 201914. Ces luttes sont principalement le fait des travailleurs les plus précaires du secteur, mais en 2019, ce sont les contestations de cadres qui ont été les plus nombreuses. Les luttes des uns ne sont pas celles des autres, explique-t-elle : les cadres se mobilisent plutôt autour d’enjeux climatiques ou éthiques, quand les employés se mobilisent plutôt pour défendre leurs conditions de travail. Les premiers pratiquent plutôt la lettre ouverte, quand les seconds préfèrent des formes de contestations plus classiques comme la manifestation.  

Mais ce ne sont pas les seules technoluttes que l’on dénombre. Nombre d’entre elles engagent également des citoyens et des collectifs à la frontière entre la lutte environnementale, politique et technique. Manifestations contre l’automatisation15, luttes contre l’implantation d’antennes de téléphonie mobile16 (qui s’accompagne d’une critique nourrie sur le risque environnemental17 et sur le sens du déploiement de la 5G18), luttes contre le puçage généralisé des animaux d’élevage19, luttes contre l’épandage de pesticides20, luttes contre les grands projets inutiles21, etc. Des frondes multiples existent, ciblées, précises : à l’image de la plus vigoureuse et massive d’entre elles, la fronde à l’égard des compteurs Linky. Linky, le compteur connecté, a été en France l’un des objets techniques les plus contestés (plus de 800 communes ont délibéré à son encontre22). 

“Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ?”

« On ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui »

« L’informatisation de nos sociétés nous a longtemps été présentée comme un dépassement du capitalisme industriel, alors qu’elle l’a surtout réenchanté », explique la chercheuse et activiste Célia Izoard23. L’économie immatérielle a accéléré les pires tendances du capitalisme : la pollution, l’extractivisme, la marchandisation de la vie quotidienne, la surveillance des plus démunis… Pourtant, si les oppositions sont nourries, on ne casse pas beaucoup d’ordinateurs aujourd’hui. Faut-il croire que nous sommes face à un micro-luddisme sans grands effets ? Qui ne nous laisse, comme marge d’action que des petits gestes, des accommodements raisonnables, « atomisés, individualisés et dépolitisés », « des micro-résistances qui occupent symboliquement l’espace sans faire basculer l’édifice qu’elles entendent attaquer »24

Les technoluttes manquent encore d’actions coordonnées. Dans les années 1980 encore, rappelle l’historien François Jarrige25, des salariés de l’Insee ou de Nice-Matin se mettaient en grève pour protester contre le travail sur écran et le contrôle informatique des rendements. Qui aujourd’hui se mettra en grève contre le big data ? Qui pour supprimer des fichiers clients, effacer un programme ou des données ? Dans les entrepôts de logistique où la commande vocale dicte aux corps des préparateurs de commande leur conduite, les rébellions sont surtout individuelles. Les bris de machines n’ont pas disparu, mais ils sont devenus des gestes personnels sans grande portée, où le casque qui dicte ses ordres dans les oreilles vous sera facturé si vous le jetez par terre d’énervement26. En fait, l’espace de la contestation s’est déplacé : dans nombre d’entreprises, elle est devenue impossible, notamment du fait de la précarité. Pas étonnant donc que la contestation technocritique la plus visible aujourd’hui soit militante et citoyenne et se focalise à l’encontre de projets qui ont des impacts environnementaux et sociaux. 

Ce qui semble certain, c’est que la lutte écologique commence à rejoindre la lutte contre le déploiement sans fin de la technologie. Pour l’éditeur technocritique Cédric Biagini des éditions de l’Echappée, le problème est que nous sommes encore trop nombreux à croire que le progrès social découle du progrès technique. Or, le progrès social ne lui est pas lié, car le progrès technique n’est pas neutre. Pire, les deux se sont déliés avec la numérisation et l’automatisation. La contestation demeure toujours le meilleur moyen de faire bouger les lignes, car elle pousse aux réponses et déclenche des formes de régulation. Reste à savoir comment ces contestations peuvent devenir plus massives qu’elles ne sont pour renverser la donne, alors que « L’informatique accentue les rapports de pouvoir plus qu’elle n’égalise les rapports de force »27

Les victoires des technoluttes sont encore bien timides, mais elles sont de plus en plus visibles. Il leur reste encore à trouver des formes de convergences. Ce sera certainement l’enjeux des technoluttes à venir. 

Hubert Guillaud

Notes


  1. Adrian Wooldrige, « The coming tech-lash », The Economist, 18 novembre 2013.
  2. Rana Foroohar, « Year in a word : tech lash », Financial Times, 16 décembre 2018.
  3. Et notamment des plus jeunes : 44% des 18-29 ans ont supprimé l’application FB de leur téléphone… en 2018 momentanément, rapportait une enquête du Pew Internet Center. « Americans are changing their relationship with Facebook », Pew Research Center, 05 septembre 2018.
  4. Hubert Guillaud, « L’attention une question politique ? », InternetActu.net, 04 juin 2018 et « Répondre au design de nos vulnérabilités », 16 juin 2016.
  5. Virginia Eubanks, Automating Inequality,  St Martin’s Press, 2018 et Hubert Guillaud « De l’automatisation des inégalités », InternetActu.net, 15 janvier 2018.
  6. Hubert Guillaud, « Kate Crawford : « L’IA est une nouvelle ingénierie du pouvoir », 30 septembre 2019, InternetActu.net.
  7. Cathy O’Neil, Algorithmes, la bombe à retardement, Les Arènes, 2018.
  8. Diana Filippova, Technopouvoir : dépolitiser pour mieux régner, Les liens qui libèrent, 2018.
  9. Jérôme Marin, « Manifestations anti tech à San Francisco », Le Monde, 2 juin 2018.
  10. Jérôme Marin, « Sous la pression de ses employés, Google renonce à son projet controversé avec le Pentagone », Le Monde, 2 juin 2018.
  11. Marion Simon-Rainaud, « 45 employés témoignent de menaces de harcèlement sexuel ou de racisme chez Google », 01Net, 24 septembre 2019, voir également Emily Chang, Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, Portfolio, 2018.
  12. Benoît Berthelot, Le monde selon Amazon, Cherche Midi éditeur, 2019.
  13. Callum Cant, Riding for Deliver, Resistance in the New Economy, Polity Books, 2019.
  14. Nataliya Nedzhvetskaya et JS Tan, « What we learned from over a decade of tech activism », 23 décembre 2019, The Guardian.
  15. Par exemple à l’encontre de l’ouverture de supermarchés le dimanche avec uniquement des caisses automatiques, sans personnel autre que celui qui assure la sécurité.
  16. https://actu.fr/ile-de-france/gargenville78267/yvelines-gargenville-conseil-municipal-dit-finalement-non-lantenne-5g30234061.html
  17. https://reporterre.net/5G-la-grande-enquete
  18. Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici : « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
  19. « Mes brebis comme des machines », Revue Z, n°1, 2009.
  20. Marie Astier, « Pesticides : comprendre le débat en cinq points », Reporterre, 11 septembre 2019.
  21. https://reporterre.net/Grands-Projets-inutiles
  22. https://www.poal.fr/appfree/carte-france-communes-refus-anti-non-linky.html et http://refus.linky.gazpar.free.fr/
  23. Hubert Guillaud « Technocritiques (2/2) : a-t-on besoin d’une communauté technocritique ou d’un essor des luttes technologiques ?», InternetActu.net, 14 juin 2019.
  24. Olivier Tesquet, A la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 2020.
  25. François Jarrige, Technocratiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
  26. David Gaboriau, « Le logiciel qui murmure à l’oreille des prolos », Le Monde en pièce, Pour un critique de la gestion, vol. 2 « informatiser », éditions La lenteur, 2019.
  27. Félix Tréguer, L’utopie déchue, Fayard, 2019.

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