Héritocratie : les frontières sociales sont bien plus érigées qu’abolies

Dans son livre, Héritocratie, le sociologue Paul Pasquali, revient sur l’histoire des relations de l’élite à son ouverture sociale. Et pour le dire simplement : tout semble fait pour que rien ne bouge. En observant le rôle des grandes écoles et de ceux qui en sont issus, à défendre, sans relâche l’élitisme qui est le leur, on garde l’impression que la fermeture sociale est profonde. La démocratisation scolaire ne semble pas avoir fait beaucoup bougé la reproduction chère à Bourdieu.

Le mérite est avant tout un héritage, rappelle le sociologue. Tout semble se coordonner pour cristalliser les origines de classes, les inégalités sexuées ou raciales. La définition même du mérite demeure un enjeu de luttes. Les élites, elles, n’ont fait qu’augmenter leur sélectivité. Et cette sélectivité individualisée met sous le boisseau les luttes collectives qui cherchent à la contester. Le mérite et l’héritage sont les deux faces d’une même médaille. Nous sommes entrés, comme le dit Piketty, dans un “extrémisme méritocratique” qui sert désormais à justifier les disparités. Les frontières sociales sont surtout constamment et continuellement érigées, défendues, protégées… plus qu’elles ne sont abattues, combattues, minées.

En retraçant l’histoire longue de l’éducation des élites, Pasquali montre combien leur réticence à toute ouverture s’est cristallisée dans leur volonté d’en garder la maîtrise. L’ouverture sociale qu’elles promeuvent tient du leurre, du baume apaisant… où l’on perpétue le mythe que quelques transclasses parviennent encore à prendre l’ascenseur social, quand il tient surtout d’un escalier avec des marches bien plus hautes en bas qu’en haut. Les quotas de boursiers ont surtout profité à des enfants de cadres qu’a des enfants d’employés, d’inactifs ou d’ouvriers, du fait des assouplissements des conditions d’obtention de bourse. Le mérite reste aveugle aux inégalités et tient surtout d’un “puissant ressort de l’acceptation de l’ordre social”. Le discours méritocratique permet surtout aux dominants de “dominer sans se penser comme tels”

Parcoursup a imposé un modèle de sélection élitiste partout, rappelle le sociologue. La loi ORE procède d’une vision “sélectionniste” et autorise les universités à refuser des candidats lorsque les demandes d’inscriptions excèdent leurs capacités d’accueil. Jusqu’à là, “la loi obligeait l’Etat à consentir les dépenses nécessaires pour assurer le libre accès aux premiers cycles d’université”. Désormais, ORE a gravé dans le marbre un mode de gestion austéritaire. Elle procède d’un choix politique : le refus d’indexer l’offre sur la demande.

Bien plus que de permettre aux étudiants de choisir leurs études, Parcoursup vise à maîtriser les dépenses publiques. Telle est sa première et principale fonction, explique Pasquali. Pour cela, la plateforme demande aux étudiants de mobiliser des capacités peu partagées. Savoir se projeter dans l’avenir proche et lointain (alors que l’essentiel des élèves ne savent pas ce qu’ils veulent faire), déchiffrer des statistiques et des informations (sans avoir les codes de leurs lectures, volontairement opaques, au moins culturellement), se renseigner par leurs propres moyens (sur plus de 19 000 formations, alors que Parcoursup est taillé pour l’inscription et non pas pour l’orientation) et ce de plus en plus tôt afin de choisir les spécialités (pour autant que leurs lycées les proposent, dans un grand jeu de libéralisation du marché scolaire), s’auto-valoriser par des atouts extrascolaires auxquels ils sont loin d’avoir également accès, évaluer son niveau par rapport aux attendus (sans pouvoir le mesurer du fait d’une explicabilité très faible des attendus), répondre dans les temps impartis… Seuls les mieux renseignés font les meilleurs choix, et cette information là n’est pas accessible à tous, tant s’en faut.

Parcoursup favorise la surenchère des prérequis pour faciliter les classements des jurys. Parcoursup permet surtout aux filières d’élites d’encore plus rationaliser leurs pratiques et procédures de sélection (n’oublions jamais qu’APB est né comme un système de sélection pour les écoles d’ingénieurs). Son objectif n’est pas de permettre aux élèves d’accéder à la formation de leur choix, mais de “simplifier la gestion des inscriptions et limiter le nombre de places vacantes”. APB a disparu non pas tant parce qu’il pénalisait des élèves par le tirage au sort, mais parce qu’il n’optimisait pas suffisamment les élèves aux places. En 2017, en début de procédure APB il y avait 808 000 candidats inscrits pour 654 000 places ! C’est d’abord sa difficulté à fluidifier les places vacantes qui a tué APB ! Le manque de capacités d’accueil a été le motif du Conseil constitutionnel puis du Conseil d’Etat pour justifier la possibilité de refus d’inscriptions des formations publiques. La rationalité gestionnaire ne redessine pas seulement les contours du mérite : elle permet d’abord de réduire les déficits et de rentabiliser les dépenses ! 

Parcoursup entérine “un nouvel éthos élitaire fait d’ascèse méritante et de responsabilité sociale” (qui fait écho aux propos d’Annabelle Allouch que nous évoquions récemment). Elle entérine une sélectivité partout, permettant aux mieux dotés d’assurer à leurs enfants “des parcours d’excellence sans accrocs”. Aux meilleurs, les meilleurs places ! Les quotas de boursiers ne changent rien au fait que l’immense majorité des étudiants n’est pas armé pour répondre aux exigences élitaires d’une course sans fin à la distinction qui ne répondra qu’aux mieux armés. La sélectivité renforcée étend l’angoisse et l’anxiété tout le long du parcours scolaire. L’élitisme est une névrose, mais certains n’ont aucun médicament pour lutter. 

Au final, à lire cette terrible psychose du mérite, on se dit que ces braves gens de l’élite, qui accaparent les financements pour les meilleurs, ont la vie bien facile. En sélectionnant partout les meilleurs, nul ne se coltine à la réalité de l’éducation : faire progresser un élève. Finalement, c’est bien simple pour tout le monde de sélectionner, ça évite surtout de remettre en cause ses méthodes. Or, si celles-ci ne savent profiter qu’aux meilleurs, elles montrent finalement toutes leurs lacunes, toutes leurs inadaptations aux élèves, mais également à la société dans son ensemble, puisqu’elles semblent surtout incapables de produire de l’ascension sociale et incapables de s’adresser à ceux qui sont socialement et scolairement différents. La sélection des compétents ne propose aucune société. L’héritocratie est un système qui tourne sur-même. 

Pasquali nous rappelle que l’école est le premier enjeu des luttes sociales. En inscrivant le mérite scolaire partout, comme l’a fait parcoursup, nous avons abandonné la lutte ! Dans cette histoire de l’élitisme, Pasquali souligne qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or méritocratique. Ce mythe d’un autrefois glorieux n’est qu’un moyen d’évacuer les luttes qui l’ont structuré pour grapiller des formes d’émancipation collectives. Les frontières sociales demeurent étanches. A l’heure de la stagnation des places offertes, le recrutement vise à conformer son élitisme en cherchant à prolonger “l’élimination scolaire précoce et systématique des enfants des classes populaires”. La défense de la mixité sociale, le recrutement de professeurs là où il y en a le plus besoin, l’amélioration des taux d’encadrements, l’élargissement des modalités de recrutement pour prendre en compte la diversité plus que l’homogénité… semblent s’éloigner à mesure que le système sélectif se renforce. On ne fera pas société en la fermant à la multitude. Nous avons bien plus besoin de bienveillance que de concurrence. 

Un autre mérite du livre de Pasquali est de nous montrer que le chiffre est un art, bien plus qu’une vérité. Il nous rappelle que les indicateurs que nous produisons ne sont jamais suffisants. Nombre de grandes écoles se gargarisent de leurs programmes d’ouverture sociale, mais c’est en descendant au-delà des chiffres affichés, que l’on se rend compte combien le chiffre n’est jamais qu’affichage. Qu’une valeur en masque d’autres. Que la réalité se dérobe toujours à sa synthèse, à l’image du taux de boursier (les boursiers les plus pauvres (échelons 5 à 7) représentent 12% des effectifs en université, 20% en STS, et ne dépasse jamais 7% en filière d’élite voir 3% dans les écoles de commerce). On devrait toujours se défier des chiffres quand ils ne sont pas reliés aux données détaillées. Toujours. Dans la guerre de communication dans laquelle l’élitisme se cache, les chiffres, comme toujours, révèlent bien moins de vérités qu’on le pense.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Paul Pasquali, Héritocratie : Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), éditions La découverte, 2021, 320 pages.

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