LQI : de la dévitalisation du monde

LQI, Notre Langue Quotidienne Informatisée, le petit livre du psychanalyste Yann Diener (chroniqueur à Charlie) est un livre drôle et sérieux à la fois, léger et profond. Cette petite déambulation nonchalante sur ce que l’informatique transforme dans nos vies, sans prétention, assez intuitive, se révèle finalement assez fraîche. “Qu’est-ce que la numérisation du monde modifie fondamentalement chez les êtres parlants que nous sommes ?”, interroge le psy d’une anecdote l’autre. Le titre de l’ouvrage fait explicitement référence au LTI, le livre du philologue Viktor Klemperer, qui analysa les changements de la langue allemande avec la montée du IIIe Reich. Aujourd’hui, notre vocabulaire est colonisé par celui de l’informatique et de l’économie néolibérale, estime Diener. Et, comme Klemperer le montra, la mécanisation de la langue facilite la déshumanisation des actes. En utilisant des expressions venues des machines, nous nous habituons à “ne plus distinguer la parole de la communication”. Les sigles (ces “mots effacés” qui fleurissent sur “le fumier du lexique néolibéral”) comme le gloubi-boulga de la novlangue, ne sont pas seulement des glissements sémantiques, mais agissent sur les corps eux-mêmes (ce qui m’évoque l’édito d’Alexandre Lacroix dans le dernier Philosophie Magazine, qui montrait combien la droite s’est emparée des corps, avant que d’agir sur les esprits, en nous empêchant, physiquement, à la solidarité même. Une fois qu’elle fait poindre l’individualisme dans nos corps, elle peut en faire germer toutes ses déclinaisons, même les plus rances, dans nos esprits… Si l’on suit cette logique d’ailleurs, le combat à gauche devrait être d’oeuvrer à libérer les corps pour redonner de la marge de manœuvre à l’esprit, non ?).

Diener relit avec nous la biographie de Turing, pour trouver chez le père de l’informatique, des symboles toujours actifs, rappelant par exemple combien Turing introduit dans la machine une capacité divine, celle de pouvoir produire des prophéties par le calcul. Et aussi combien la machinerie qu’il imagine est là encore liée au nazisme, puisque le but de Turing était de décrypter le code des communications du Reich, en le recomposant. Diener observe autant le monde en philologue amateur qu’en psy papillonnant. Il y évoque également, la lettre du 16 avril 1955 du philologue Jacques Perret répondant à IBM France qui lui demande comment traduire le terme computer et qui proposera le terme d’ordinateur (Perec, lui, lui préféra un temps le beau terme de “Computeur”). Pour Diener, l’informatique est née dans le champ du langage qu’il ordonne justement et donc transforme, modifie, altère. Quelle méfiance au langage s’est emparée de nous pour que nous construisions un monde où les ordinateurs s’expriment à notre place ? Pour Diener, Turing a conçu un objet autistique très élaboré, une machine pour suppléer nos efforts, une machine qui produit un “rapport purement fonctionnel à la parole”. Nous-mêmes, nous peinons désormais à distinguer l’écriture et le parler. Les textos ou les messageries instantanées transforment pourtant nos énonciations. Diener parle d’ailleurs de “jargonaphasie”, pour désigner ce trouble qui affecte la production et la compréhension du langage, jusqu’à les rendre complètement incompréhensibles… C’est comme si nous produisions “un brouillard linguistique pour ne pas trop comprendre ce qui nous arrive”.

Forcément, dans ce cadre dysfonctionnel, la psychanalyse, en ouvrant la brèche du sens, questionne ce désir inassouvi de performance. Freud, pourtant, dans Malaise dans la civilisation, rappelait combien l’homme ne fait pas corps avec ses prothèses. Ça ne les empêchent pas de s’être démultipliées. Comme Turing, nous cherchons à contrôler la parole avec la machine, mais nous ne produisons que du discours, des fonctionnalités sans plus aucun sens. Pire, souligne-t-il, en considérant notre cerveau comme un microprocesseur, nous ouvrons la voie à sa reprogrammation. Diener pointe combien les identifiants et les codes dont nous devons partout nous rappeler, sont contemporains d’une crispation identitaire (sans parler des algorithmes, qui eux aussi, sont là pour nous trier en catégories, nous caractérisent, nous discréditent… pour produire d’innombrables “familles” ou classes identitaires qui en renforcent certainement les carapaces…). Comme dit Vilèm Flusser, l’écriture manuscrite et la pensée linéaire appartiennent déjà au passé. Face à l’hégémonie du code sur la parole, c’est nous qui sommes remisés !

Face à nos nouveaux tourments, nous sommes contraints de prendre de nouvelles mesures de rétorsion. Diener rappelle la très intéressante “grève du codage” des actes qui avait débuté fin 2019 au sein de l’AP-HP. Une mobilisation qui a porté ses fruits, car elle induit un vrai blocage financier, la Sécurité sociale ne pouvant pas rembourser les hôpitaux des actes qu’ils n’inscrivent pas… (sans parler du problème à coder des actes de santé sous des termes réducteurs, notamment en psychiatrie, qui a initié le mouvement dès 2018). Comme il le pointe très justement, ce mouvement de résistance à l’absurdité du reporting, a connu une certaine réussite. Pour nous opposer aux plateformes, c’est-à-dire à la dévitalisation du monde qu’elles produisent, Diener nous invite à questionner notre participation même. Voilà qui est bien plus politique que psychanalytique. Dans la tour de Babel de la connaissance, par nature paranoïaque puisqu’elle vise à les interconnecter, nous avons plus que jamais besoin de savoirs troués, névrosés, inhibés, empêchés, incomplets. Bref, de saisir que nous ne serons jamais pleinement lisibles par les machines… et que nous ne le souhaitons pas !

Hubert Guillaud

A propos du livre de Yann Diener, LQI, notre langue quotidienne informatisée, Les belles lettres, février 2022, 112 pages.

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