De l’encastrement de la société dans l’économie

Comme j’avais beaucoup aimé son précédent livre (Où va l’argent des pauvres ?), je me suis précipité sur le nouveau livre de Denis Colombi (@uneheuredepeine), Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ? (Payot, 2022). On y retrouve ses qualités de pédagogue, bien sûr, et sa grande mesure. Trop peut-être.

Colombi pose une question intéressante. A l’heure d’une critique assez vive de notre mode de développement, pourquoi nous en accommodons-nous ? Les contradictions capitalistes nous traversent tous, mais quels que soient nos oppositions, nous sommes tous enrôlés d’une manière ou d’une autre, contraints de faire avec. Certes, nous ne recherchons pas tous le profit pour le profit, mais nous le faisons tous un peu.

Colombi rappelle que le capitalisme n’est pas apparu d’un coup de baguette magique. Il s’est construit progressivement et n’a cessé de se transformer, d’évoluer. Aujourd’hui, nous vivons dans un environnement capitaliste qui produit nos comportements et qui surtout les généralise. Tout concours à notre transformation, à nos acceptations et à nos renoncements. Pire, rappelle-t-il, alors que les critiques sont anciennes (des condamnations morales à la dénonciation de l’aliénation…), elles n’ont rien repoussé, n’ont rien défait. L’Etat providence continue d’être vendu à la découpe et le non-marchand est de plus en plus sommé à se transformer. Le capitalisme est une construction sociale complexe qui nous pousse à nous y conformer. Le capitalisme, malgré les critiques, nous est toujours présenté comme inévitable, et il semble l’être de plus en plus, malgré ou à mesure que ses pires travers s’amplifient. Colombi développe patiemment sur les transformations actuelles du capitalisme néolibéral et comment il parvient à désarmer les critiques en les intégrant et en immisçant sa puissance d’agir dans nos ressorts les plus intimes (“la politique de la concurrence s’infiltre jusqu’au plus profond de l’identité de chacun”). Les critiques façonnent le capitalisme de demain, via des justifications et des formes d’engagements qui se renouvellent sans cesse, à l’image de la fabrique du charisme ou du développement de l’entrepreneuriat partout, cette triste production de la précarité. Le capitalisme est notre horizon, il nous promet à la fois une prospérité matérielle et célèbre notre ingéniosité individuelle. Les promesses succèdent aux promesses pour prolonger notre addiction. Qu’importe, pourvu qu’on ait le progrès, l’argent, la compétition… ! (modulez votre vision d’un capitalisme idéal en choisissant le terme qui vous convient le mieux !)

Si nous sommes si capitalistes, c’est que toutes nos expériences s’y rapportent et y convergent, explique-t-il dans un long chapitre sur notre dressage au capitalisme. Dans un monde où tout est calculé, nous devons nous-mêmes apprendre à calculer, à être en compétition, Et c’est cette compétition que l’on pense équitable qui poussent les plus démunis, plutôt enclins à la solidarité, à adopter le point de vue des classes supérieures. L’égoïsme est un privilège des classes favorisées vers lequel l’idéologie ambiante et les structures sociales ne cessent de nous pousser. En s’immisçant dans nos sociabilités pour les recomposer, le capitalisme nous aspire. Nous n’avons pourtant aucune disposition au capitalisme ou à l’avidité, nous l’apprenons et tout nous y conduit (institutions, règles, comportements…). 

L’un des bons exemples que Colombi donne c’est le développement des marchés scolaires. Combien de personnes bien pensantes souhaitent pourtant que leur enfants échappent à la mixité scolaire ? Or, à l’heure de l’individualisation des cursus et plus encore face à l’absence d’une offre scolaire homogène, qui garantirait des conditions égales à tous, la résistance individuelle paraît vaine. C’est bien l’environnement institutionnel, son déplacement politique, qui génère l’individualisation des choix. C’est la mise en place d’un marché scolaire au détriment de l’égalité promise par un service public qui garantirait des conditions égales pour tous, qui favorise les contournements de la carte scolaire, le choix d’écoles différenciées avec leurs cursus spécifiques et l’échappement dans le privé. La responsabilité individuelle ici ne peut rien. L’enjeu est bien politique. 

“Placés sans cesse sur des marchés, nous voilà amenés à agir en conséquence”. Comme le disait Marx, l’Etat (et la régulation politique qu’il permet) est l’un des instruments les plus puissants de la bourgeoisie, le plus utile à l’exercice de son pouvoir, puisqu’il façonne les marchés qu’elle va pouvoir exploiter. Comme le souligne l’économiste Douglas North, si l’Angleterre a été le berceau de la révolution industrielle, cela tient certainement au fait qu’elle ait adoptée, dès 1624, un système de brevet qui conférait un droit de propriété sur les innovations, incitant au progrès technique, puisque celui-ci, désormais, pouvait permettre de faire fortune ! Le “Laissez-nous faire, Sire, et protégez-nous beaucoup” d’un manufacturier du coton de Bourges en 1786, est resté emblématique. “Le néolibéralisme est moins (…) une pensée contre l’Etat qu’une pensée d’Etat”. 

“Économiciser les conduites consiste à inculquer aux individus des dispositions au calcul envers leurs comportements”. Pas étonnant donc que les calculs soient partout, qu’ils prennent le pas pour gérer nos relations. Pas étonnant que le calcul devienne le mode de nos relations et que les machines l’optimisent, même si, bien souvent, c’est au bénéfice du calculateur plus que du calculé. Dans une société capitaliste, le bon comportement est toujours celui de celui qui calcule. Les technologies amplifient le phénomène. Le calcul est partout et nous sommes son outil instrumental. Nous sommes l’instrument d’une économie qui “s’emploie à transformer les comportements économiques pour les faire correspondre à ce que l’économie attend d’eux”. L’économie performe pour elle-même, produit les modèles pour faire advenir son efficacité à l’image des feuilles de calculs nées dans l’économie financière des années 70 pour déterminer le prix des options en fonction de leurs cours passés ou encore la généralisation dans la comptabilité du recours à la juste valeur d’un actif (calculer le prix d’un ordinateur de bureau non plus sur son prix d’achat, mais sur l’évolution de son prix de revente, contrairement à la pratique antérieure), qui favorise une comptabilité pour les actionnaires plutôt que pour les managers. La financiarisation en cours joue complètement de petites transformations d’outils ou de règles de ce type. Ces transformations vers la financiarisation ne sont guidées “non pas par une véritable nécessité économique, ni même par une plus grande efficacité des orientations organisationnelles et stratégiques”, mais par des idéologies. Et cette financiarisation à son tour redescend jusqu’aux individus, à l’image du credit score, qui ne fait que refléter l’inégalité de l’accès aux financements. Pour Colombi, nous assistons à “un processus d’encastrement de la société dans l’économie”. Et la volonté individuelle ne suffit pas à s’en défaire. Nous ne pouvons pas ne pas rationaliser, ne pas calculer… et pire encore, ne pas être calculés. 

La démarchandisation comme la déséconomisation semblent s’éloigner à mesure que nous nous rapprochons du mur climatique. C’est comme si nous étions prisonniers de la cage d’acier sans possibilité de fuir.  Pourtant, si le capitalisme est inévitable, il est aussi transformable, soutient Colombi. C’est là le point le plus fragile de sa démonstration, parce que quand on le regarde sous l’angle de ses transformations, on constate qu’on a peu contraint le capitalisme. Certes, il est plastique, mais il s’est plus adapté aux contraintes pour y échapper que nous n’avons réussi à le domestiquer. Certes, les excès du capitalisme actuel peuvent être vus comme une sous-culture déviante, nous invitant à agir sur ses éléments les plus radicaux… Reste que sur le temps long, il semble plutôt que c’est un capitalisme toujours plus radical qui l’emporte. En fait, comme il le pointe très bien, à l’origine, les marchés financiers avaient pour but de collecter l’épargne pour la répartir sur des projets d’investissements. Le problème est qu’aujourd’hui ces répartitions sont uniquement calculées sur la base des profits qu’ils génèrent, alors qu’à l’origine, ces choix d’investissements, justement, devaient être des choix collectifs pour le collectif. Tant que nous ne remettrons pas de la démocratie dans l’économie, c’est-à-dire des choix non économiques dans l’économie, pour ma part, j’ai bien peur que nous n’allions nulle part. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Denis Colombi, Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, Payot, 2022, 382 pages. 

MAJ : A prolonger de l’excellente vidéo du Stagirite qui explique, très différemment, pourquoi les Français sont de gauche mais votent à droite. Nous préférons une solidarité choisie et restreinte, plutôt qu’une solidarité publique. Plus qu’un trait individualiste, nous sommes contraints à utiliser le capitalisme dans une recherche de sécurisation, renvoyant ses méfaits sur d’autres. La solidarité chaude plutôt froide ne nous aidera pas à nous soustraire à la tyrannie de l’incertitude, au contraire. Reste que, pris dans les retz du marché, nous sommes assurément ses meilleurs agents.

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