Le néolibéralisme a beau se radicaliser, sa proposition de valeur reste nulle pour chacun d’entre nous

Avalé d’une traite, le livre de Romaric Godin (@RomaricGodin), journaliste économique à Mediapart, La Guerre sociale en France est lumineux ! Les livres d’économie ne sont pas ma tasse de thé, mais l’explication que livre Godin est vraiment éclairante, sur là où on est et là où on va, comme sur les défis qui sont devant nous.

Le parti-pris est simple : Godin relit notre histoire économique depuis les années 70 à l’aune de la montée du néolibéralisme. Ce néolibéralisme est caractérisé assez simplement : “un ensemble de pratiques visant à redonner la priorité au capital” sur le travail et donc à mettre l’Etat au service du capital et de la financiarisation du monde. Dans cette perspective, l’Etat n’est plus le garant d’un équilibre entre capital et travail, comme il l’a longtemps été, il est désormais là “pour garantir un ordre capable d’assurer la protection complète des droits du capital privé”, il est là pour défaire les entraves qui soit disant plombent notre économie depuis 50 ans…

Cette relecture économique des 50 dernières années est pleinement éclairante. Elle permet de comprendre comment les hésitations politiques face à la financiarisation du monde ont été peu à peu grignotées. Comment la finance s’est imposée partout, tant et si bien qu’elle est désormais le vrai modèle industriel du monde (qui n’est plus tant de produire des produits que des rendements et c’est ce à quoi servent la plupart des entreprises, comme si finalement, produire des objets ou des services, n’était plus que secondaire… et que l’industrialisation n’était plus qu’une industrialisation des produits financiers). Les politiques économiques sont réduites à un soutien structurel à l’offre, rarement aux demandes : réduire les impôts, réduire le poids réglementaire, réduire le coût du travail, réduire les investissements publics sont devenus la seule vérité de l’ordre néolibéral auquel se sont ralliés la plupart des économistes et des élites politiques. Dans cette perspective, le programme de Macron n’est qu’un accélérateur pour défaire les tergiversations françaises à croire encore en son modèle social. Les désirs (pourtant légitimes) de la population à la protection sont à l’origine des dérèglements du marché : ce sont donc eux qu’il faut abattre ! L’individualisation de la relation de travail et sa flexibilisation a affaibli le camp du travail qui est désormais sommé d’adhérer aux intérêts du capital. Le discours social du néolibéralisme consiste à dire que les individus doivent être égaux devant les marchés, et que pour cela la redistribution doit être minimale. Qu’importe les inégalités ! La “société d’égalité rêvée par Emmanuel Macron est une société d’égalité formelle”. Tous les individus doivent pouvoir bénéficier des mêmes droits. Mais ce principe ignore entièrement les inégalités de naissance ou de vie, qu’elles soient sociales ou culturelles. Quant aux droits, ils sont toujours nivelés par le bas. Nous aurons tous demain les mêmes droits au chômage ou à la retraite, a minima. Le “progressisme” remplace la redistribution par des droits sous prétexte d’égalité – mais nie toute question d’équité et de justice.

Pourtant, le modèle français, que laminent sans cesse ces politiques, si décrié, s’est révélé particulièrement solide, notamment par rapport aux modèles plus néolibéraux qui produisent plus d’emplois pauvres et de retraités pauvres qu’en France. Longtemps le néolibéralisme est resté moins frontal qu’il ne l’est devenu avec Macron. Nos filets de protections, plus nombreux, ont permis au pays de mieux résister que la plupart de ses voisins, estime avec mesure Godin.

Godin livre une explication très accessible qui décrit très bien le monde que l’on vit. Le néolibéralisme a gagné, malgré sa réelle impopularité. En fait, il n’a jamais tort, puisque “si les réformes échouent c’est qu’elles n’ont pas été suffisantes ou qu’il en faut de nouvelles”. Il s’impose au pas de course. Désormais, les réformes sont faites sans concessions, les mobilisations sociales ne sont plus écoutées. D’où la montée partout des tensions. Les libéralismes autoritaires rejoignent les démocraties illibérales à imposer la seule vérité des marchés pour eux-mêmes.

Pourtant, les limites sont nombreuses. Comme il l’explique très bien, la libéralisation des marchés libère ce que l’économiste Marianna Mazzucato appelle “l’entreprenariat improductif”, qui se contente d’extraire la valeur de la recherche pour créer de nouvelles rentes sous l’illusion de l’innovation. “Le culte de l’innovation est en réalité le culte de l’innovation valorisée par les marchés. Mais nullement celui de l’innovation qui profite à tous.” La start-up n’est qu’un produit financier. Elle ne compense pas en fait la faiblesse des investissements productifs. Or, l’investissement demeure élevé en France. Le libérer ne conduit pas à ce qu’il soit de qualité. Si l’économie française n’innove pas malgré les facilités qui lui sont faites, c’est que quelque chose d’autre cloche, esquisse trop rapidement le journaliste, que “les choix faits par le secteur privé ne sont pas pertinents”.

Le néolibéralisme ne peut rien contre le réchauffement climatique qui se dresse comme autant de régulations contre un marché financier qui fonctionne pour lui-même et pour lui seul, à la recherche d’un profit toujours plus rapide et plus intensif. Le projet néolibéral n’est pourtant soutenu que par une base sociale relativement faible, rappelle Godin tout le long de son livre. D’où le déploiement de contestations hétéroclites. Pour Godin, ce qui les relie c’est le rejet de ce néolibéralisme radical et extrême. Pour ceux qui détiennent la seule vérité des marchés pourtant, toute opposition est fascisante. Il n’y a plus d’alternative à l’ordre économique. L’Etat est désormais à la solde d’une bourgeoisie financière séparatiste. Et la démocratie n’est plus à même de résoudre les conflits sociaux. “Pour survivre, le paradigme néolibéral a besoin que l’Etat ignore les citoyens et les oppositions”. D’où sa dérive autoritaire.

Les résistances ne vont pourtant pas s’effacer si facilement. Pour Godin, ce néoliberalisme radical nous conduit soit à la guerre sociale ou pire à une alliance entre forces néolibérales et xénophobes. Nous devons produire une alternative crédible au néolibéralisme, nous invite Godin en regardant du côté des critiques, comme celle d’un Joseph Stiglitz à la recherche d’un capitalisme progressif ou d’un Gabriel Zucman. Comme le reconnaissait le FMI lui-même, le néolibéralisme nous a été survendu. Les inégalités plombent le monde. Le ruissellement n’existe pas. Le néolibéralisme a beau se radicaliser, sa proposition de valeur reste nulle pour chacun d’entre nous. Par essence, la logique néolibérale oublie de faire de la politique. Sa stricte obédience dans le marché oublie d’orienter le financement autre qu’à son obsession à son seul rendement au détriment de toutes nos protections sociales.

Godin livre là la meilleure compréhension qu’il soit de la politique d’Emmanuel Macron. Vous devriez le lire !

A propos de La guerre sociale en France : aux sources économiques de la démocratie autoritaire, Romaric Godin, La découverte, septembre 2019, 250 pages, 18 euros.

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