L’illusion de l’innovation

Le livre de Lee Vinsel (@STS_News) et Andrew Russell (@RussellProf), The innovation Delusion – les fondateurs de The Mainteners (@The_Mainteners) dont nous avions parlé dès 2016 – est une forme de manifeste à décaler notre regard sur l’innovation et son discours. Le blabla de l’innovation, la mentalité startup, le “Moove Fast & Break Things” ne nous mènent nulle part. Nous sommes dans une culture de l’innovation qui applique “les mauvaises leçons du monde numérique au monde physique”. Croire que l’innovation est intrinsèquement bonne nous fait croire que la fin justifie les moyens. Or, on n’a jamais autant parlé de l’innovation sans la voir. Pire, on nous vend une innovation qui n’aurait jamais besoin d’entretiens ni de soins, comme si elle était, par nature, auto-réparatrice. Ces discours ne nous mènent nulle part, estiment les deux historiens des technologies. La maintenance et la fiabilité ont bien plus d’importance que la disruption. L’enjeu est d’aligner leurs objectifs, expliquent-ils dans leur essai en forme de manifeste.

Leur livre revient d’abord sur le blabla de l’innovation, sur comment nous avons transformé nos anxiétés en produits, sur comment nous avons peu à peu cru que le progrès social reposerait uniquement dans l’introduction de nouveaux objets et produits. C’est assurément l’une des parties les plus intéressantes de l’ouvrage. Et effectivement, les innovations du XIXe siècle ont changé le monde, mais nous avons dramatisé la nouveauté. Le changement technologique a fusionné avec la notion de progrès social – même si bien des innovations sociales n’ont eu que peu à voir avec le changement technologique, comme l’abolition de l’esclavage ou l’extension du droit de vote. Certes la productivité a été profondément affectée par la techno. Mais depuis les années 70, ce couplage n’est plus de mise – comme nous l’analysions avec Vinsel il y a peu. L’innovation est alors devenue un substitut oubliant l’importance de la politique pour créer des réformes structurelles pour assurer que l’innovation conduisait bien au progrès social. Depuis les années 70 et plus encore depuis les années 90, les inégalités ont progressé : dans l’affolement de l’innovation, le progrès social n’a plus été aussi bien partagé. Les technologies de nos sociétés sont devenues des technologies de distraction et l’innovation pas plus que la justice n’ont fait progresser le cœur technique de nos sociétés : l’électricité, l’assainissement de l’eau, la construction, les transports… Le blabla de l’innovation s’en est pas moins imposé, laissant de côté l’importance de la maintenance, du soin que requièrent nos infrastructures. La disruption est devenue une drogue, une idéologie, oubliant que le progrès repose sur de petits pas, plus que sur de grandes stratégies. On en a oublié la classe des services qui font tourner le monde, les derniers de cordée. Pour les deux auteurs, on en a oublié l’importance de la maintenance. Dans une Amérique dont le socle infrastructurel s’effondre par manque d’entretien, le propos a tout à dire !

A propos de The Innovation Dellusion, Penguin Books, Penguin Randam House, septembre 2020, 272 pages.

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