Fermer le monde

A mon grand regret, je n’ai pas trouvé le petit livre d’Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin très accessible. Héritage et Fermeture est intéressant parce qu’il brasse énormément de concepts (de la slow violence aux communs négatifs, en passant par les incommuns, l’improduction, l’orgocentrisme, la désimaginisation… *), sans être toujours très clair (ou alors, je n’ai pas tout compris, ce qui me désole un peu). Pour ma part, j’ai trouvé les longs développements sur la question de l’héritage (c’est-à-dire de toutes les technologies Hors-Sol, “zombies” dont nous sommes les dépositaires) un peu vains et les polémiques et désaccords avec les uns ou les autres, insistants et incompréhensibles.

Certes, nous héritons du monde. Mais en quoi cette continuité, ce deuil, cette charge, cette responsabilité de la technosphère peut-elle nous aider ? Je n’ai pas compris en quoi la catastrophe dont nous héritons devait être plus essentielle que de savoir qui s’accapare le monde ? Malgré sa richesse, je suis souvent resté dubitatif – même si ça n’enlève rien de ma grande considération aux auteurs.

Par contre, j’ai beaucoup apprécié les quelques pages finales sur la fermeture (p.116 à 138), bien plus stimulantes, mais beaucoup beaucoup trop courtes. Dans ces dernières pages, les auteurs invitent à s’intéresser à ceux qui n’ont pas innové et à ceux qui renoncent… pour les imiter. A mettre en place des “protocoles de renoncements” (qu’ils évoquaient déjà en 2020 dans Demain, la dernière startup ?). Les auteurs invitent à une écologie déconnexionniste (c’est-à-dire, plutôt qu’une écologie reconnexionniste, qui propose de nous reconnecter à une “nature” en bouleversement, une écologie qui s’intéresse au rapport humain-technosphère, pour trouver les moyens de nous libérer des charges, dépendances et ligatures qui nous lient à la Technosphère et à ses ruines) qui doit produire, concrètement, des modalités de destauration, de forclusion… de la Technosphère. Le néo-libéralisme ferme des usines, des écoles, des lits, des foyers de résistance… sans que nous nous soyons suffisamment intéressés aux modalités qui pourraient nous aider à fermer non pas les outils du social, mais ceux du néolibéralisme.

En s’inspirant des pratiques de désinvestissement, de “disentangling”, de fermeture de systèmes (que ce soit juridique, informatique, technique, opérationnel) nous devrions armer “l’ingénierie de la liquidation”. Le désamiantage n’active pas les mêmes processus que l’amiantage, rappellent-ils. Nous allons hériter des scories du capitalisme, mais nous allons surtout devoir apprendre à le fermer, pas seulement nous opposer ou y résister, mais trouver les modalités de la désinnovation, de la déscalarité, de la délogistisation, de la désorganisation… Pour procéder à une redirection, à des requalifications, à des décommissionnements… A s’intéresser au comment atterrir dans un monde qu’on ne peut pas fuir, qu’on peine à transformer, et dont on peine plus encore à nous débarrasser de ses finalités, comme le modèle de développement qui le caractérise. Trouver les modalités pour fermer le monde, pour éteindre ses pires lumières avant d’en partir, voilà qui me convient bien mieux !

Hubert Guillaud

A propos de Héritage et Fermeture, éditions divergences, mai 2021, 168 pages.

* La slow violence, élaborée par Rob Nixon, désigne “une violence qui se produit progressivement et à l’abri des regards, une violence de destruction différée, dispersée dans le temps et l’espace, une violence attritionnelle qui n’est généralement pas considérée comme une violence du tout”. L’orgocentrisme consiste à considérer les organisations comme un mode d’existence hégémonique, qui se pose comme critère d’habitabilité du monde, un schème d’action qui oriente nos modes de vies, qui consiste à partout imposer un monde organisé. Sur la désimagination du monde – qui me plait particulièrement – : “Nous devons trouver des façons de “désimaginer” le monde plutôt que de projeter un autre monde plus désirable et habitable. Cette déprojection du monde n’est qu’une étape consistant à ferme les possibles avant d’envisager les modalités techniques et ingénieriques de la fermeture.”

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