La technique nous est irrésistible

Ce petit livre de Lewis Mumford que publie les éditions la lenteur est composé de deux textes d’interventions datés de 1963 et 1972 et suivis d’une courte biographie signée Annie Gouilleux pour nous présenter le parcours du grand philosophe des techniques qu’il a été. C’est toujours fascinant de lire chez lui, comme chez Ellul, leur compréhension profonde des enjeux technologiques, leurs presciences, comme leurs désillusions.

Dans la première intervention, qui donne son titre à l’ouvrage, Mumford distingue 2 formes à la technique : une technique démocratique, qu’on qualifierait aujourd’hui de Low-Tech, à échelle réduite, reposant sur la compétence humaine ; et de l’autre une technique autoritaire, centralisée, monumentale, qui s’étend pour elle-même. Une mégamachine qui vise à “transférer les propriétés de la vie à la machine et au collectif mécanique, en n’épargnant que la partie de l’organisme susceptible d’être contrôlée et manipulée”. Une technique qui “exagère le rôle de l’intelligence abstraite” et fait de la domination le but principal de la technique. Pour Mumford, “si l’on choisit le système, aucun autre choix n’est possible”. Le problème de cette technologie là, c’est qu’elle est autoritaire et qu’elle sape, par nature, la démocratie au profit d’une intelligence aseptisée, cette Noosphère si naïvement imaginée par Teilhard de Chardin. Pour Mumford, pour préserver nos institutions démocratiques, nous devons inclure la technique dans la réflexion, nous devons trouver les moyens d’affaiblir la pulsion qui incite à élargir le système sans fin pour le contenir dans des limites humaines.

L’autre texte, “L’héritage de l’homme”, s’intéresse à ce qui pousse l’homme à privilégier le système et ses caractéristiques propres : la spécialisation, la standardisation et l’exercice répétitif. Pour Mumford, la technique siège dans notre système cognitif même, dans notre organisme… Nous restons le seul animal à avoir dominé notre crainte du feu pour en jouer. Pourquoi le progrès technique a-t-il supplanté toute autre conception d’une destinée humaine désirable ? Pourquoi ne favorisons-nous que les processus vitaux qui favorisent l’expansion de notre autorité ? La puissance que confère la technique ne connaît pas de limites, malgré leur divorce d’avec les conditions écologiques. La technique nous est irrésistible, disait John von Neumann. Pour Mumford, cette obsession paranoïde tient d’une inquiétante pathologie mentale, d’une pollution de l’esprit qui semble grandir à mesure que nous polluons le monde.

Ces deux textes, comme tout l’œuvre de Mumford (mais on peut également le penser d’Ellul ou de La baleine et le réacteur de Langdon Winner) sont particulièrement pessimistes. Nous n’échappons pas à la volonté de puissance de la technique et de l’homme, quand bien même tous les voyants sont au rouge. Les alertes des pères de la technocritique semblent demeurer sans portée. Comme si rien ne pouvait déstabiliser la rationalité, quand bien même elle tourne à l’irrationalité d’une obsession pour elle-même. C’est un peu comme si finalement nous n’arrivions à rien distinguer depuis les sommets de nos intelligences, à rien prioriser, à rien sérier, à rien refuser…

A croire que sous cette pluie sans fin, le pessimisme de Mumford est contagieux.

Hubert Guillaud

A propos de Lewis Mumford, Technique autoritaire et technique démocratique, éditions La lenteur, 2021, 132 pages.

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