JE, cet insoluble

Qu’on ne s’y trompe pas. Malgré son titre, le pop-philosophe, Laurent de Sutter n’a pas écrit un livre sur le suicide. Pour en finir avec soi-même se veut une courte démonstration sur la vacuité du développement personnel. Que signifie cette injonction à être soi-même à laquelle nous sommes désormais tous sommés d’être ? Pas grand chose.

La volonté n’est pas la première faculté de l’homme, rappelle le philosophe. Au mieux, Être soi-même, se contraindre, semble relever surtout d’une manière “d’hypnotiser sa propre imagination”, comme nous y invitait le bon docteur Coué. Cette volonté de maîtrise de soi n’est pas indépendante du développement du capitalisme de masse, dans lequel nous sommes tous sommés à être de “meilleurs” rouages. La nature des exercices pour devenir “Soi” importe bien moins que leur fonction, que l’intensification du soi qu’ils induisent, comme si ce travail sur soi, du sport à la méditation, était par nature décorrélée d’un but. La maîtrise de soi “n’est rien d’autre qu’une reddition sans condition”, un outil d’hygiène social pour lui-même, qui ne cherche à produire que sa propre efficacité, sa seule normativité, sa seule mortification. Nous voilà dans une police de l’être qui cherche son but, qui ne propose à l’homme qu’un devenir “devoir”, qu’à être réduit au seul état de sujet. Cette injonction à être nous fige dans la matérialité dont il prétend nous extraire. “Se soucier de soi est se soucier de la loi”, c’est un moyen d’intégrer les normes, les devoirs, de coller à la société bien plus qu’à nos personnalités et identités floues et contingentes, mais au contraire à les fixer, à les bâtir, à les défendre, à les figer, ce qui n’est certainement pas le meilleur moyen de se comprendre et de comprendre surtout nos humaines incohérences.

Nous avons été de plus en plus assignés à nous-mêmes, oubliant que ce qui nous façonne est d’abord bien au-delà de nous-mêmes (les autres, les événements), que notre moi réel n’est rien d’autre que ce qui le traverse, que la tension de ce que nous pensons être. Le “Je” semble toujours plus une croyance.

Reste qu’il est difficile de s’extraire des différents travaux que nous réalisons sur nous-mêmes. Notre surcontrôle nous pousse à être, à nous construire, à nous policer. Difficile donc de sortir de soi, d’en “finir avec soi-même”. S’oublier comme se construire semblent se renvoyer l’un à l’autre. De Sutter semble finalement terminer sa démonstration par un relativisme un peu vide. Qui nous dit que nous sommes ce que nous devenons et que ne pas savoir ce que nous sommes, mais devenir, devrait nous suffire. Démerdons-nous avec notre “Je”, mais ne croyons pas trouver des réponses dans l’identité, qui n’est qu’un “discours du clonage”.

“Se soucier de soi, revient par conséquent à se soucier de ce qui, en soi, n’est et ne sera jamais soi”. Pour de Sutter, “Je” semble un problème insoluble dont il faudrait se débarrasser. Mais, il nous dit finalement pas comment, autrement qu’en doutant. Finalement, pour en finir avec soi-même, notre seule issue est de ne plus être, de nous évanouir à nous-mêmes.

Toujours brillant, mais un peu vain, non ?

Hubert Guillaud

A propos de Pour en finir avec soi-même, Puf, avril 2021, 224 pages.

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