Coincés dans la puissance

Gérard Dubey et Alain Gras n’ont pas l’air comme ça, mais je crois qu’ils sont encore plus radicaux que des gens de Pièces et Mains d’oeuvre ou qu’Écran total. Leur essai, riche et dense, précède d’une thèse simple : le numérique est la prolongation et l’accélération de notre délire électrique, l’un comme l’autre entretiennent la même illusion d’un monde hors-sol, qui n’a pas d’autre but que de dissimuler leurs réalités profondes. Au macro-systeme technique (MST) électrique succède le numérique, selon une même “techno-logique” de pouvoir. Nous ratons, pour l’un comme pour l’autre, leur alternative distribuée, autonome et intermittente. Notre rapport productiviste au monde se répand désormais comme son modèle électrique, grâce à la commodité de transport de l’information et de la puissance qu’il représente. Nous sommes coincés dans une logique de branchement qui consiste à tout rattacher à nos MST, quoiqu’ils contaminent. Nos rêves de pratiques vertueuses ne sont que le pendant des promesses d’autocontrôle des systèmes autorégulés. L’IA n’est que la promesse réifiée que tout puisse continuer comme avant. Nous sommes coincés dans une puissance technologique indifférente à l’homme et à ses conditions d’existence.

Le numérique termine notre déconnexion de l’expérience sensible du monde, comme le fait un simple et si commun interrupteur. Nos déficits de systèmes appellent plus de systèmes encore que moins, dans une boucle de puissance sans fin !

Pourrons-nous revenir au temps de l’intermittence, aux basses tensions, au low tech ? Peut-on défaire les MST ? “La technologie n’est peut-être pas le fin mot de l’histoire” de l’humanité, espèrent en conclusion les deux auteurs qui souhaitent qu’on apprenne à bâtir un monde qui ne soit pas un monde-objet que l’on épuise en espérant qu’il nous parle. Un propos sombre. Définitivement sombre.

Hubert Guillaud

A propos de Gérard Dubey et Alain Gras, La servitude électrique, du rêve de liberté à la prison numérique, Le Seuil, collection “Anthropocène”, janvier 2021, 384 pages.

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