Start-up overdose !

Vous remarquez quelque chose ? “Je ne parle pas de la syntaxe approximative, ni du style un peu balourd, ni du “je veux” de majesté qui suinte le délire de toute-puissance. Non. Vous noterez qu’on ne parle ni de croissance ni de compétitivité. Jupiter ne se situe pas sur le terrain économique. Il parle de vos pensées profondes. De vos affects. De vos passions. (…) Vous êtes invités à vous projeter, à faire marcher votre imagination.”

Start-up Nation, Overdose Bullshit est un régal de cynisme et d’ironie qui se lit d’une traite. Le petit pamphlet d’Arthur De Grave (@ArthurDeG) décortique en quelques pages incisives le nouvel idéal méritocratique de l’entrepreneuriat piqué aux stéroïdes. En expliquant les choses comme on le ferait à un jeune entrepreneur, Arthur nous démonte la vacuité de l’homélie : le culte de la startup n’est qu’un moyen de renouveler la propagande méritocratique fatiguée des élites, une fable à laquelle plus personne ne croit, au profit d’un darwinisme social encore plus appuyé, qui célèbre l’ultrarichesse, dans un monde où l’on n’arrive même plus à comprendre ce que sont devenues les inégalités. Le startupeur est devenu l’idéal moral de notre époque. “C’est l’individu dont rêvent les néolibéraux : celui qui a si parfaitement intériorisé les impératifs de la compétition économique qu’il n’a besoin de personne d’autre que lui-même pour s’exploiter (…). La Start-up Nation est le lieu de la fusion de l’homme et de l’entreprise.” En transformant tout problème social en solution technique “centrée sur l’utilisateur” plutôt que sur la société, en évacuant la politique, le startupisme ne propose pas seulement une rééducation morale, mais également une reconfiguration des structures politiques par la techno. La Start-up Nation n’est pas un projet économique, mais bien un horizon idéologique, un moyen de réorienter les aspirations collectives. J’entreprends, donc je suis, en est le nouveau crédo !

Arthur montre que la Start-up Nation n’est pas un projet économique à long terme. C’est plutôt une forme d’extractivisme accéléré. Son but n’est pas de créer des emplois ou de la productivité, au contraire. Par nature, c’est un produit financier des plus toxiques qui vise à “faire exploser son volume d’affaires en maintenant les coûts au plus bas pour assurer à terme un très haut niveau de rentabilité”. La seule croissance qu’elle produit 1 fois sur 10 est la sienne… Les start-ups ne sont pas les miracles censés moderniser l’économie. Au contraire même, elles semblent plus l’assécher que la faire ruisseler ! La Start-up Nation est un mirage ! The new France is an illusion ! Court et décapant !

Assurément, Arthur de Grave est au numérique ce que Blanche Gardin est au féminisme… Une forme de transgression corrosive savoureuse et inquiétante, qui distillera le doute jusqu’au plus fervent lecteur d’Ayn Rand ! Il montre aussi qu’on peut dire des choses pertinentes avec humour, ce qui en matière d’essais, aujourd’hui, relève réellement du stand-up !

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Arthur de Grave, Startup Nation, overdose bullshit, Rue de l’Echiquier, collection “Les incisives”, septembre 2019, 112 pages.

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