Comprendre (et subvertir) le néolibéralisme

La société ingouvernable du philosophe Grégoire Chamayou est un livre important. Ce n’est pas seulement un livre de gauche qui analyse une politique de droite, ses errements, ses succès, ses tactiques, sa construction… C’est aussi un livre de philosophie politique qui produit un discours critique de l’entreprise dans un monde qui en produit si peu – il y a beaucoup de critique sur l’hypercapitalisme et la mondialisation, bien moins sur l’idéologie même de l’entreprise, de sa structure juridique et son évolution. Un livre qui dissèque les origines théoriques et la construction des procédés pratiques du pouvoir néolibéral que nous subissons chaque jour. Un livre qui éclaire les théories de la souveraineté politique du XXe siècle incarnées pour l’essentiel par les défenseurs de la libre entreprise, en questionnant la nature de cette liberté et en montrant comment elle s’est imposée au détriment de toutes les autres…

La société ingouvernable analyse la fabrique du soubassement théorique du discours managériale. Cet anti-manuel d’économie détricote la doxa économique que les élèves de MBA, d’écoles de commerce et de sciences politiques ânonnent avant de la mettre en oeuvre, certains de défendre une forme indépassable de neutralité. Pourtant, derrière la construction d’une forme d’objectivité des outils économiques, derrière l’ode à la liberté individuelle et les discours de l’accomplissement de soi promus par  l’entrepreneuriat, ce livre montre combien cette affirmation de la liberté est politique et combien, en voulant se circonscrire à l’économie, elle impose ses métriques et ses finalités au détriment mêmes de toutes les libertés publiques.

Grégoire Chamayou nous explique comment la libre entreprise a pris corps en politique, d’une béance idéologique l’autre, en produisant des techniques d’une terrible efficacité, tant et si bien qu’elles ont réduit à néant “toute alternative”. Il rappelle comment la contestation ouvrière n’a cessée d’être matée par l’intensification du régime disciplinaire, qui n’a cessée de se développer et de s’étendre. Avec le retour de la crise et l’apparition du chômage, l’entreprise n’a cessé d’étendre son emprise, prolongeant toujours plus la privation de droits économiques et donc politiques.

“Le capitalisme, résume l’économiste autogestionnaire Jaroslav Vanek, est fondé sur les droits de propriété, tandis que la démocratie l’est sur les droits personnels. (…) Si le monde occidental est à ce point schizophrène, c’est que nous avons simultanément, une démocratie politique et une autocratie économique.”

Pourtant, dans les années 60 et 70, des économistes critiques ont élaboré des théories de la démocratie économique : une contestation qui ne durera pas longtemps. Les désirs de managérialisme éthique vont trop à l’encontre de l’institution de la “liberté” d’entreprendre – une liberté qui s’impose au détriment de celle de ceux qui doivent se soumettre à cette liberté. La fièvre spéculative des années 80 (ses OPA hostiles notamment) et sa violence sociale combinée à la récession et à la concurrence internationale ramènera la discipline économique via les marchés boursiers. En inféodant la gestion des entreprises aux marchés financiers, les théoriciens pragmatiques de la libre entreprise vont à la fois discipliner les consommateurs, les employés, tout comme les managers, aux intérêts des actionnaires.

Le néolibéralisme est une ingénierie politique qui construit et reconstruit en permanence des architectures et des stratégies, explique le philosophe qui se fait le patient rétro-ingénieur de ces politiques. Chamayou pointe très bien par exemple l’attaque que subit la subversion universitaire face aux constructions théoriques et économiques fragiles des économistes : les financements vers l’enseignement seront alors détournés vers les thinks tanks et les écoles de commerces afin de former une contre-intelligentsia et créer des théories de la firme et du management en renouvellement permanent, cherchant toujours à absorber et retourner les formes de contestations. “Les économistes sont aujourd’hui familiers de ces nouvelles théories de la firme. Cours et manuels les exposent aux étudiants avec leur infini cortège d’arguties scolastiques – mais en omettant le plus souvent de restituer le contexte historique et politique qui a présidé à leur élaboration. On présente ainsi comme des doctrines neutres ce que leurs auteurs ont pourtant eux-mêmes explicitement conçu comme des armes intellectuelles pour la défense d’un capitalisme contesté.”

Pourtant, contrairement à ce qu’avancent les tenants de la liberté d’entreprendre, “l’entreprise ne fonctionne pas en interne au mécanisme des prix, mais au commandement : ce n’est pas de l’échange, mais de la hiérarchie, pas de l’automatisme, mais de l’autorité, pas du marché, mais du plan”. Définitivement schizophrène, les tenants du libre marché, seul mode de coordination qui serait efficient, ne s’appliquent pas à eux-mêmes leurs principes. La théorie de la firme, invente la fiction juridique de l’entreprise qui organise les échanges en les dépolitisants. Elle développe ainsi la société par action qui permet d’imposer la responsabilité limitée en créant une asymétrie du risque : “on peut empocher sans limite sans jamais perdre que sa mise”. Ce réagencement très inventif des droits de propriété, va largement expliquer l’extraordinaire développement de la société par action, la naissance de sociétés géantes, concentrant des capitaux à une échelle inconnue et impossibles avec les formes de propriété précédentes. S’impose aussi une théorie policière de la firme, avec son PDG tout puissant, garde-chiourme, récompensé d’une partie des bénéfices. Le contrôle ne dérive plus du droit de propriété, mais de la captation des profits qui garantie le zèle du manageur par un mécanisme d’intéressement. Au nom de l’efficience économique s’impose la surveillance hiérarchique. L’entreprise s’impose à sa propre  efficience : faire des profits les plus importants au plus court terme possible.

Cette reprise en main de l’entreprise ne s’exerce pas seulement sur les employés. Elle va également intensifier son contrôle sur les managers et les actionnaires. Le livre nous explique comment les employés ont été dressés, comment le citoyen a été transformé en consommateur et comment la politique a été domptée pour se conformer au dogme du libre marché.

Alors que le livre met à jour la fabrique de cette pensée des années 30 aux années 70, avant qu’elle ne se mette vraiment à l’oeuvre, chaque page pourtant, nous ramène au discours et aux politiques d’aujourd’hui. En écoutant la construction d’arguments qui ont presque 100 ans, on a surtout l’impression d’entendre les mêmes arguments que ceux dans lesquels nous baignons encore aujourd’hui. Comme si le discours libéral s’était finalement figé dans la stratégie qu’il a préparé, comme s’il devait continuer d’en dérouler les présupposés à jamais…

Chamayou souligne bien sûr combien la construction de ce libéralisme autoritaire est et demeure une réaction de classe. En nous aidant à comprendre comment ces discours se sont construits, le philosophe nous aide à trouver les moyens d’une reconquête politique. Elle est assurément liée à une reconquête des formes mêmes des structures d’entreprises, comme le soulignent les nouveaux économistes britanniques, ou encore, d’une autre manière, comme le souligne le juriste Alain Supiot quand il analyse d’une manière plus globale encore les multiples figures de la démocratie économique (et leur lente déconstruction). La meilleure réponse aux théories autoritaires de la firme est d’en construire des théories, des pratiques et des métriques qui elles ne le soient pas !

Hubert Guillaud

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