Sorcières, ce que la rationalité nous a fait perdre

Avec Sorcières, la journaliste Mona Chollet signe un livre très accessible, qui se révèle une passionnante réflexion sur la puissance des normes culturelles qui s’imposent à nous. En explorant l’impossible indépendance féminine, la violence de l’obligation à la maternité, la péremption des femmes (et l’injonction à la jeunesse, ce “statut inférieur”…)… Mona Chollet explore l’hostilité qu’ont entretenus les hommes à l’égard des femmes.

Pourtant, il ne faudrait pas voir à ranger trop facilement le livre de Mona Chollet comme un pamphlet féministe de plus… Sorcières va plus loin. C’est un livre qui interroge la pesanteur des normes de nos sociétés.

Mona Chollet souligne combien le “bouc-émissaire” de nos sociétés, la sorcière, cette femme libre et indépendante, n’est pas une construction des classes populaires, mais une construction sociale, qui provient avant tout des classes cultivées. De la sorcière à #metoo, elle montre l’empreinte du patriarcat sur nos consciences, comment les hommes ont pris le pouvoir, pour imposer leur façon de voir le monde. Ce ne sont pas seulement les femmes que notre culture a reléguée, c’est aussi une sensibilité différente, distinctive. Mais plus qu’une sensibilité, ce qu’on a rejeté, c’est une autre manière de voir le monde. En chassant les femmes indépendantes, c’est un autre rapport au monde qu’on a fait disparaître, un autre rapport au savoir, au profit d’une science arrogante et au détriment d’une nature qu’il s’agissait de dominer. Derrière la chasse aux guérisseuses, derrière l’infantilisation et l’instrumentalisation des femmes, Mona Chollet lie cette guerre, ce sexisme, à quelque chose qui le dépasse : à la manière dont les hommes (contre les femmes) ont imposé le culte de la rationalité, cette manière d’envisager le monde, d’organiser la connaissance et la façon dont nous agissons sur le monde et dont nous le transformons. “Il nous amène à la concevoir (le monde) comme un ensemble d’objets séparés, inertes et sans mystères, perçus sous le seul angle de leur utilité immédiate, qu’il est possible de connaître de manière objective et qu’il s’agit de mettre en coupe réglée pour les enrôler au service de la production et du progrès.”

Pourtant, le monde n’est pas ainsi. Nos objets n’ont pas d’identité stable. La présence de l’observateur influe sur le déroulement de l’expérience, l’irrégularité et l’imprévisibilité est plus présente que les règles immuables. Le monde échappe à notre entendement. Le mystère, l’émotion et l’art nous donnent bien souvent de meilleurs aperçus de “ce qui échappera toujours à notre entendement”. En chassant les femmes, les hommes ont imposés une vision mécaniste du monde, “hypermasculinisée”, froide et impersonnelle, qui ne décrit aucune réalité. Notre manière de regarder le monde comme un objet, sans émotion aucune, ne vise qu’à le détruire en nous donnant une sensation de contrôle sur lui. L’exploitation des ressources naît directement de la domination des femmes. Alors que “L’affectivité, avec son inévitable dimension de partialité, est au coeur même de l’acte de comprendre”.

C’est à un autre rapport au monde que nous invite Mona Chollet (“le monde doit à nouveau être mis sans dessus dessous”), et face aux limites que notre rapport au monde a atteint, on plongera sans regret dans celui qu’elle nous propose : un autre rapport aux autres !

Sorcières nous montre combien la société ne cesse de moraliser les autres, pour leur couper toute autonomie et pour imposer une vision du monde qui nous mène à notre perte. Que serait une société où la morale, l’idéologie, ne serait que celle qu’on applique à soi-même ? C’est la perspective que nous laisse entrevoir Sorcières, comme si un autre monde était à portée de main. La seule chose qu’on peut regretter, c’est que cet autre rapport aux autres ne semble advenir nulle part, à notre plus grande désolation. L’histoire aurait pu être différente. Demain peut-être ?

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